Loser


Loser


Fred Nera

Loser, version 0.2

Copyright ©2002, 2003, 2004, 2005 Neryel (Frédéric HENRY).

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Gabriel était, incontestablement, un méchant.

C’est le genre de trucs qu’on apprend dès qu’on est gamin : les gentils gagnent, et les méchants perdent. Même la bible le dit : « le juste pourra tomber 7 fois, il se relèvera, tandis que les méchants perdent pied dans le malheur ». Proverbes, chapitre 24, verset 16.

C’est pas que j’y connaisse grand chose, niveau bible, mais j’ai toujours trouvé que ça faisait classe ce genre de citations, alors maintenant que j’ai l’occasion d’en étaler un peu, j’en profite.

Gabriel était donc un méchant, et malgré ça, il est tombé et s’est relevé bien plus de sept fois ; et je n’ai pas souvenir qu’il ait spécialement perdu pied, mais il a certainement perdu la tête. Au sens propre.

Sur le toit de l’immeuble, Gabriel courait ; il courait, malgré la pluie et lafroideur de la nuit et la pluie, parce que, une dizaines de mètre derrière lui, des hommes voulaient le tuer.

Des coups de feu ont résonné, et il a entendu des balles siffler à ses oreilles.

Gabriel était un peu plus grand que la moyenne, plutôt musclé, aux cheveux noirs courts et, à l’heure actuelle, trempés.

La raison fondamentale qui faisait qu’il était poursuivi par des hommes armés, c’était, fondamentalement, qu’il avait, il y a bien longtemps, choisi de rejoindre le Mauvais côté.

Ç’avait été, au demeurant, un mauvais calcul. Il aurait pu être un héros. Un de ces types qui ne connaissent pas la défaite, qui se sortent toujours des combats à un contre cent et qui œuvrent à la défense de la veuve et de l’orphelin.

Au lieu de ça, il avait bien participé à la défense des veuves et des orphelins, en commençant par en créer, et il s’était aussi retrouvé dans des combats à un contre cent, mais, à cause de son statut de Méchant, il avait toujours perdu.

Ce jour là, il devait échouer une nouvelle fois, mais il ne le savait pas encore. Il pensait qu’il avait toujours une chance.

D’autres coups de feu ont claqué. Une balle lui a traversé l’épaule gauche. Ignorant la blessure, il a continué à courir et s’est servi d’une échelle de secours pour descendre.

Quelques secondes plus tard, ses poursuivants arrivaient et se mettaient à descendre à leur tour, et atteignirent une plate-forme métallique quelques mètres plus bas. Il y avait une fenêtre brisée, et des traces de sang derrière.

Les hommes, qui étaient trois, sont passés à l’intérieur, ont examiné la pièce, et n’ont vu personne. L’un d’eux a compris qu’il s’agissait d’un leurre, mais il était trop tard : derrière eux, Gabriel avait sorti un vieux revolver et a fait feu six fois.

Il n’y a pas eu de survivants. Gabriel a haussé les épaules, est entré à son tour. Il est ensuite sorti de la pièce, et s’est précipité vers les escaliers, qu’il a descendu quatre à quatre, avant d’atteindre la sortie.

Gabriel a ouvert la porte, et deux puissants projecteurs se sont braqués sur lui, ainsi qu’une vingtaine d’armes, tenues par autant de policiers.

Un homme s’est mis à hurler dans un mégaphone.

« Jetez votre arme ! Les mains en l’air, face contre le mur ! »

Gabriel a hésité quelques instants. Puis il a laissé tomber son revolver au sol, et levé les mains, lentement.

Une dizaines d’hommes armés se sont précipités vers lui. Ils l’ont plaqué contre le mur.

Les méchants perdent toujours.

Chapitre 1

Paris, août 2013

Tout a commencé par une belle soirée d’été. Enfin, pas exactement. Tout a commencé il y a de cela des milliards d’années, lorsque Dieu, lassé du néant qui l’entourait, s’est décidé subitement, après des non-années (puisque le temps n’existait pas encore), à créer un univers où il pourrait enfin se passer quelque chose d’intéressant.

Ou peut-être que Dieu n’a rien à voir là-dedans, en fait, mais le résultat est le même : tout a commencé il y a très longtemps.

Mais en ce qui concerne notre histoire, toujours est-il que les choses se sont mises à s’accélérer diablement par une belle soirée d’été.

*****

Dans un laboratoire du cnrs, Mélissa a éteint son ordinateur, qui a lancé un « bip » de protestation avant d’obéir à ses ordres.

Mélissa était une jeune fille de vingt-cinq ans. Elle avait les cheveux blonds et longs, et les yeux bleus, derrière des lunettes de vue. Même si elle n’avait pas un physique de top-model, elle était plutôt jolie.

Elle a attrapé sa veste sur le portemanteau, avant de l’enfiler.

« C’est bon ? a-t-elle demandé à un de ses collègues. Vous n’avez pas besoin de moi ce soir ? »

Elle a du attendre un certain temps avant d’avoir une réponse. En effet, l’homme auquel elle s’adressait n’a pas levé pas le nez de son écran, et a continué à taper sur le clavier.

« Non, c’est bon, a-t-il fini par répondre. On aura fini ce soir. Ou demain, au pire. »

La jeune fille a hoché la tête.

« D’accord. Je reviens tout à l’heure. »

L’homme a enfin daigné lever la tête.

« Ça n’est vraiment pas vital, tu sais. Tu peux rester là-bas, si tu en as envie. »

Mélissa a souri, tout en secouant la tête.

« Non, ça ira. Je ne suis pas fan. Et je ne voudrais pas rater ça. Depuis le temps que vous en parlez sans rien me dire... »

L’homme a souri, à son tour.

« On parle mais on ne dit rien ? »

Mélissa a haussé les épaules.

« Tu me comprends.

— Tu sauras tout quand on aura fini.

— Tu tiens vraiment à garder la surprise, hein ? Bon, je reviens tout à l’heure.

— Comme tu voudras. »

Mélissa a fait un dernier geste de la main à ses collègues, puis elle a ouvert la porte et s’en est allée.

*****

Mélissa a frappé à la porte. Quelques secondes plus tard, une adolescente d’une quinzaine d’années lui a ouvert. Sa sœur, Jennifer. Elle aussi avait les cheveux blonds, bien que plus courts, et les mêmes yeux bleus.

Elle paraissait surexcitée.

« On y va ? » a-t-elle demandé.

Mélissa a regardé sa montre, surprise.

« Tout de suite ? On a encore un peu de temps...

— Non ! On va être en retard ! »

Mélissa a soupiré.

« D’accord, d’accord... »

Jennifer n’avait pas tout à fait tort. Il n’y avait déjà plus de places pour se garer. Mélissa a hésité quelques instants à déposer sa sœur et à repartir directement, mais elle préférait tout de même l’accompagner jusqu’à l’entrée pour vérifier que tout se passe bien.

Elle a finalement trouvé une place. Devant un stationnement interdit. Bon, elle n’en aurait probablement que pour quelques minutes.

Elle a garé la voiture, avant de descendre, suivie par sa petite sœur.

Elles étaient encore relativement loin de la salle de concert, mais elles entendaient déjà le bruit de la foule.

Mélissa a soupiré. Tout ça pour une « chanteuse », songeait-elle. Ou plutôt, une gamine entièrement refaite par chirurgie esthétique, qui tenait finalement plus de la poupée barbie que d’un être humain, et qui n’avait, finalement, pas de vrai talent musical. Mais ce n’était plus ça qui comptait, aurait-on dit.

Mais Jennifer, elle, était enthousiaste. Question d’âge, sans doute, songeait Mélissa. Mais quand même.

Perdue dans ses pensées, Mélissa n’a pas vu la limousine noire s’arrêter à quelques pas d’elles. Mais Jennifer l’a secouée.

«  ! a-t-elle crié, hystérique. C’est Lili Leather ! »

Mélissa a encore soupiré. En effet, en train de descendre de la voiture, elle reconnaissait la chanteuse. Elle avait les cheveux rouges et longs. Une robe à paillettes qui ne cachait pas grand chose de ses mensurations... hors normes. Même si elle ne l’aimait pas et qu’elle la trouvait plutôt vulgaire, Mélissa devait reconnaître qu’elle était plutôt attirante. À condition d’aimer le silicone, bien sûr, mais il y avait aussi quelque chose d’autre. Peut-être bien un peu de charme, finalement.

Jennifer s’est mise à courir vers la chanteuse. Mélissa l’a suivie, plus lentement. Elle a entendu quelques secondes plus tard sa sœur demander un autographe.

Et se faire remballer : « pas le temps ». Jennifer a paru au bord des larmes.

Brusquement, Mélissa s’est sentie... en colère. Même si ce n’était jamais que pour un bout de papier signée par une vedette ridicule, elle n’aimait pas qu’on fasse du mal à sa sœur. Elle s’est approchée de la chanteuse. Bizarrement, il n’y avait pas de gardes du corps pour l’arrêter. Elle pensait que les stars étaient mieux gardées.

« Vous vous croyez tellement supérieure ? a-t-elle craché. Pour refuser à une gamine qui attend ça depuis des mois un autographe qui vous prendrait trois secondes ? »

La chanteuse s’est arrêtée. Et s’est retournée, lentement, vers Mélissa. Elle l’a dévisagée de ses yeux verts. Puis, finalement, elle a souri, dévoilant ses dent blanches.

« Désolée, a-t-elle répondu. J’ai passé une mauvaise journée. Ce n’est pas vraiment le moment pour ce genre de choses.

— Oh, a répondu Mélissa, sarcastique. Vous n’avez pas gagné assez d’argent pour vous payer votre prochaine opération de chirurgie esthétique ? »

La star a paru décontenancée. D’habitude, les gens ne lui parlaient pas sur ce ton. Puis, au bout de quelques fractions de secondes, elle a eu l’air amusée.

« Pas vraiment, a-t-elle finalement répondu. Je vais attendre un peu pour me faire gonfler les lèvres. » Elle a regardé Jennifer quelques instants. Puis souri, à nouveau. « D’accord, va pour l’autographe. Vous avez de quoi écrire ? »

Mélissa a ouvert son sac. La chanteuse a regardé quelque chose à l’intérieur, l’air surprise.

« Vous travaillez au cnrs ? » a-t-elle demandé.

Mélissa a paru surprise, à son tour.

« Euh... oui. Pourquoi ? »

La chanteuse a haussé les épaules.

« Je ne pensais pas que des chercheurs venaient à mes concerts, en fait... »

Mélissa a secoué la tête.

« En fait, je ne fais que l’accompagner et venir la chercher... Je ne vais pas rester. »

Lili l’a regardé d’un drôle d’air, que Mélissa n’a pas su interpréter.

« Vous être en train de me dire que vous me bousculez comme ça alors que vous n’allez même pas au concert ? a-t-elle demandé.

— Mais elle... »

La chanteuse a secoué la tête. Puis elle a paru réfléchir.

« Je ne signe l’autographe que si vous venez, a-t-elle dit au bout de quelques secondes.

— Mais il n’y a plus de places ! » a protesté Mélissa.

Nouveau sourire de la chanteuse.

« Pas de problèmes. J’ai un pass. Vous serez aux premières loges. Pour me faire pardonner mon impolitesse. »

Jennifer a paru excitée par la proposition de son idole.

« Allez, s’est-elle exclamée, accepte ! »

Mélissa lui a jeté un regarde furieux, mais elle a fini par accepter.

*****

En dehors de la salle, un certain nombre de policiers en uniforme étaient présents pour assurer la sécurité du spectacle.

Parmi eux, Vincent surveillait distraitement les environs.

Il avait vingt-six ans. Les cheveux bruns, et assez courts, mal coiffés. Les yeux bleus. Plutôt beau gosse, en fait, malgré son apparence un peu négligée.

Il prenait la situation comme une punition. Il s’était engagé dans la police pour arrêter des criminels, pas pour veiller à la sécurité d’une chanteuse pour adolescentes. Mais les ordres étaient les ordres...

Vincent avait du mal à comprendre leur justification, à ces ordres, d’ailleurs. Pourquoi était-ce à la police de s’occuper de la sécurité, au lieu d’agents de... et bien, justement, de sécurité. Peut-être que la chanteuse avait reçu une lettre de menace, ou quelque chose dans le genre ? se demandait-il.

Vincent s’est interrompu dans ses réflexions lorsqu’il a aperçu une ombre en déplacement sur un toit. Peut-être que ce n’était qu’un simple chat.

Un sacré gros chat, alors, a songé le policier.

*****

La salle était bondée. Mais la scène restait vide.

Mélissa ne se sentait pas à sa place dans la foule.

Jennifer, elle, était plus surexcitée que jamais.

« Tu te rends compte ? On a parlé avec Lili Leather ! »

Mélissa a haussé les épaules.

« Quel nom ridicule... Et je ne parle même pas de ses chansons... » a-t-elle rétorqué, sans grande conviction.

Parce qu’en réalité, elle avait la tête ailleurs. Elle se demandait pourquoi la chanteuse avait insisté pour qu’elle assiste au concert. Puis, finalement, elle a arrêté d’y penser. Peut-être qu’elle voulait vraiment s’excuser, en fin de compte.

*****

Alors que Lili Leather terminait de se maquiller, la porte de sa loge s’est ouverte brutalement.

Elle s’est retournée pour apercevoir Vincent, un pistolet à la main.

« Qu’est-ce que vous foutez ici ? » lui a-t-elle demandé.

Vincent n’a pas répondu, et s’est précipité vers la fenêtre. Il l’a ouverte et s’est penché, parvenant à distinguer une silhouette qui disparaissait quelques fractions de seconde après.

« Il y avait quelqu’un sur ce toit. »

Lili a soupiré.

« Oh, super. Et il va venir m’enlever ? a demandé Lili, sarcastique.

— J’ai vraiment vu une silhouette, a répliqué Vincent en rangeant son arme. Je vais prévenir...

— Vous n’allez prévenir personne », a coupé Lili.

Vincent a paru surpris.

« Quoi ? »

Lili a souri, l’air gênée.

« Je sais qui c’est, a-t-elle expliqué. On a juste besoin de faire ce cirque pour pas se faire remarquer des média.

— Pourquoi ?

— Parce que cette personne n’a pas envie de se voir en une des journaux people ? Vous garderez ce secret, s’il vous plaît ? »

Vincent a soupiré.

« Vous avez un comportement suspect, mademoiselle Leather », a-t-il fini par dire en souriant.

Lili a souri, elle aussi.

« Appelez-moi Lili. Et je vous jure qu’il n’y a rien d’illégal là-dessous. »

Vincent a haussé les épaules.

« Même si vous faisiez quelque chose d’illégal, j’aurais sûrement plus de problèmes que vous si je montrais tout ça au grand jour. Alors, vous avez raison, je vais oublier ça. Amusez vous bien. » a-t-il dit, cynique.

Lili a hoché la tête.

« Merci. »

*****

Lili Leather est entrée sur scène, a prononcé quelques mots, puis s’est mise à chanter un mélange de français et d’anglais.

Mélissa s’est demandé pourquoi elle avait besoin de massacrer deux langues en même temps.

Puis la chanteuse s’est mise à sortir des mots incompréhensibles.

Mélissa a essayé, péniblement, d’obtenir quelques secondes l’attention de sa petite sœur.

« Qu’est-ce qu’elle raconte ? » est-elle finalement parvenue à lui demander.

Jennifer l’a regardé, étonnée, comme si elle lui avait demandée pourquoi les oiseaux volent.

« Elle met ça dans la plupart de ses chansons, a-t-elle finalement répondu. Ça ne veut rien dire, en fait. C’est juste pour faire joli. »

Mélissa a soupiré.

« C’est débile. Et absolument pas joli. »

*****

Le concert était maintenant fini. La foule sortait de la salle sans grande précipitation. Vincent regardait sa montre toutes les trentes secondes.

Un collègue s’est approché de lui et lui a posé la main sur l’épaule.

« C’est bon, tu peux y aller, si tu veux. On se débrouillera sans toi. On n’est pas à dix minutes près. »

Vincent a hoché la tête.

« Merci. Bonne fin de soirée. »

Et il est parti.

*****

Mélissa se dirigeait vers la voiture, suivie par Jennifer, qui devait trottiner pour ne pas être distancée.

Au moment de monter dans la voiture, elle a remarqué un papier sur le pare-brise.

Une amende. La tuile. Évidemment, s’est-elle dit. Quand elle s’est garée, elle ne pensait pas rester si longtemps. Elle l’a prise d’un geste rageur.

« Putain de flics, a-t-elle maugréé. S’ils pouvaient arrêter les vrais pourris au lieu de coller des amendes...

— Hem... » a fait Jennifer, visiblement ennuyée.

Mélissa s’est retournée.

Et a aperçu un jeune homme en uniforme de policier derrière sa soeur.

« Oups... Je, euh... »

Le flic l’a regardé. Puis il a souri.

« Je suppose que vous avez raison. D’un autre côté, vous comprendrez qu’on ne peut pas laisser les gens se garer n’importe où. Même pour aller voir un concert de Lili Leather. »

Mélissa a sourit à son tour.

« En fait, je ne pensais pas rester si longtemps et... j’ai eu une mauvaise journée, et... »

Vincent a secoué la tête.

« Vous savez, je ne vous ferai pas sauter le P.V. Et moi aussi, j’ai eu une mauvaise journée. »

Mélissa a soupiré.

« Dura lex, sed lex, hein ? »

*****

Jennifer et Mélissa sont finalement remontées dans la voiture. Mélissa a mis le contact, puis elle a démarré.

« Alors, lui a demandé Jennifer, ça t’a plu ? »

Mélissa a soupiré.

« Bof.

— Mais tu te rends compte ? J’ai un autographe ! Et je l’ai vue en vrai ! »

Mélissa a secoué la tête.

Super, a-t-elle songé. Moi aussi, j’ai eu un autographe. D’un flic. Sauf qu’on appelle ça un procès-verbal.

*****

La voiture s’est arrêtée. Mélissa est restée au volant.

« Qu’est-ce qu’il y a ? a demandé Jennifer.

— Il faut que je retourne au boulot.

— À cette heure là ? »

Mélissa a haussé les épaules.

« Ils devaient finir quelque chose cette nuit. Je ne sais pas trop quoi. Un truc important, apparemment. Je vais voir ce que c’est. Et puis, je ne suis pas non plus en avance, moi. »

Jennifer a acquiescé.

« D’accord. Bonne nuit. Mais quand je pense que tu veux que je me couche tôt. »

Mélissa a souri.

« Bonne nuit, Jennifer. »

*****

Mélissa est sortie de la voiture, et est entrée dans les locaux vides. Il n’y avait plus que deux pièces dans lesquelles il y avait de la lumière.

Elle a monté les escaliers.

Il n’y avait pas un bruit. Pas de discussion. Pas de tapotement sur le clavier.

Mélissa s’est demandé ce qu’il se passait. Peut-être simplement qu’ils avaient finit par s’endormir sur leur clavier.

Elle a ouvert la porte.

La première chose qu’elle a vu, ce sont les traces de sang, par terre et sur les murs.

Elle a été surprise quelques fractions de secondes. Ensuite, elle a été effrayée. Terriblement effrayée.

Puis elle a vu les impacts de balles dans les murs. Les ordinateurs saccagés. Et enfin, les corps.

Elle était horrifiée. Elle est tombée à genoux. Et elle s’est mise à pleurer, sans parvenir à bouger.

*****

Une dizaine de minutes sont passées. Mélissa est restée pétrifiée.

Puis elle a commencé à entendre un bruit régulier.

Un bruit de pas.

Une personne qui se déplaçait, lentement.

Mélissa a fini par sortir de sa torpeur. Ses collègues étaient morts. Assassinés. Elle était triste. Horrifiée. Mais avant tout, elle avait peur. Et elle savait que rester immobile n’était sans doute pas ce qui lui donnerait le plus de chance de rester en vie.

Elle savait qu’elle aurait du partir, sans un bruit. Remonter dans sa voiture, aller au commissariat le plus proche. Quitter les lieux, en tout cas.

Mais elle s’est mise à marcher à quatre pattes jusqu’au bureau le plus proche, et s’est plaquée contre lui.

Les bruits de pas ont continué un moment. Puis se sont arrêtés. Ils ont bientôt été remplacés par des bruits de feuilles qu’on tourne.

Mélissa, réunissant tout le courage qui lui restait, a tenté de regarder au-dessus du bureau.

Elle a aperçu une silhouette, pas très grande, mais néanmoins effrayante. Elle portait une espèce de robe noire, un peu comme les moines. Avec un capuchon sur la tête. La personne était de dos, occupée à fouiller des notes, apparemment.

Mélissa a jeté un coup d’œil au reste de la pièce. Il y avait les cadavres de ses quatre collègues. Elle tentait de se contrôler, en essayant de respirer lentement. Ce n’était pas le moment de se mettre à pleurer. Vraiment pas le moment.

Il n’y avait pas que les cadavres de ses collègues, a-t-elle réalisé. Il y avait aussi deux autres hommes, qu’elle ne connaissait pas. Tous deux avaient un costume noir. Et des lunettes de soleil. Alors qu’il faisait nuit ? s’est demandée Mélissa. Drôles de types. Les deux avaient la gorge tranchée et gisaient dans leur sang.

C’était un cauchemar, s’est dit Mélissa. Elle allait se réveiller.

Mais elle ne s’est pas réveillée. La silhouette en robe noire a arrêté de fouiller dans les papiers.

Mélissa a baissé la tête.

Encore des bruits de pas. Mélissa a tenté un nouveau regard.

La silhouette s’approchait d’elle.

Mélissa a cherché une cachette, quelque part.

Mais elle n’en voyait pas.

La personne en robe noire s’est arrêtée devant un des cadavres en costume. Elle s’est baissée. Puis elle a attrape la paire de lunettes, et l’a mise sur son visage.

Et s’est tournée vers Mélissa.

Cette dernière est restée pétrifiée.

La silhouette a commencé à s’approcher d’elle.

« Pitié... » a demandé Mélissa.

La personne a paru l’ignorer, et a continué d’avancer.

« Je... Je n’ai pas vu votre visage... » a imploré Mélissa.

La silhouette s’est arrêtée. Elle a plongé sa main dans une des poches qu’avait sa robe. Mélissa s’est mise à trembler.

Mais la silhouette n’en a sorti qu’une pièce. Pas une pièce moderne, cela dit, une du genre massive. Du genre de celle qu’il y avait peut-être il y a quelques siècles.

Puis elle l’a envoyé en l’air. Elle a tournoyé une ou deux fois avant de se mettre à retomber dans sa main.

Après un coup d’œil rapide, la silhouette l’a rangée à nouveau. Puis elle s’est baissée, juste devant Mélissa.

Et elle a enlevé sa capuche.

Mélissa a aperçu le visage d’une femme. Elle avait les cheveux noirs, qui tombaient jusqu’aux épaules. La peau pâle, et le visage lisse. Les lunettes de soleil cachaient ses yeux. Elle paraissait si... maigre. Quand à son âge, Mélissa aurait été bien en peine de le dire. Elle paraissait plutôt jeune. Elle aurait pu avoir vingt ou quarante ans, ou peut-être plus. Il y avait quelque chose de dérangeant en elle, bien que Mélissa n’ait pas pu mettre le doigt dessus.

La femme s’est mise à sourire.

« Je ne veux pas te tuer. »

Mélissa l’a regardé, surprise.

« Vous les avez tous... tués ? » est-elle finalement parvenu à demander.

La femme s’est relevée. Elle a secoué la tête.

« Non.

— Qui êtes vous ? »

La fille a tendu la main vers Mélissa.

« Ça, on verra plus tard. Tu veux vivre ? »

Mélissa est restée figée.

« Euh... oui, a-t-elle fini par répondre.

— Alors, ne reste pas plantée là. Il faut qu’on dégage. »

*****

La fille a ouvert la porte de la voiture, une vieille 206 noire.

Mélissa a paru hésiter.

« Où on va ? a-t-elle demandé.

— Ailleurs. »

La réponse n’a pas paru convaincre Mélissa. La femme a soupiré.

« Bon, tous tes collègues se sont faits descendre. Toi, tu n’étais pas là. Il ne te viendrait pas à l’esprit que tu risques d’être la prochaine sur la liste ? »

Mélissa a secoué la tête.

« Mais... je... »

Elle s’est effondrée en larmes.

La fille lui a ouvert la porte, et lui a mis la main sur l’épaule.

« Écoute, on va discuter, d’accord ? Mais plus tard. Pour le moment, il faut qu’on se barre d’ici. D’accord ? »

Mélissa a hoché la tête en essuyant ses larmes.

« D’accord. »

Et elle est montée dans la voiture.

*****

La voiture s’est arrêtée devant un hôtel. La fille s’est tournée vers Mélissa, l’air inquiète.

« Tu as de l’argent ? » a-t-elle demandé.

Mélissa a été surprise.

« Euh... Oui...

— Tu peux payer ? L’hôtel ? »

Mélissa a hoché la tête.

La fille aux cheveux noirs a souri.

« Super. J’avais oublié de prendre mon portefeuille. »

*****

Mélissa a fait des yeux le tour de la chambre. Un lit double. Une douche. Une télévision.

Elle a soupiré.

« Bon. Pourquoi on est là ? a-t-elle demandé. Expliquez moi ! »

La fille s’est tournée vers Mélissa.

« Demain ? D’accord ? Il faut... que je dorme. »

Mélissa a cru apercevoir une tache sur l’espèce de longue robe noire.

« Vous êtes blessée ? » a-t-elle demandé.

La fille s’est retournée vivement.

« Ce n’est rien, a-t-elle répondu. J’ai juste besoin de dormir. »

Mélissa a paru intriguée.

« Vous devriez me laisser regarder.

— Ça ira. »

La fille s’est couchée sur le lit.

Mélissa a levé un sourcil.

« Vous gardez les lunettes de soleil pour dormir ? »

*****

Vincent a montré sa carte de policier au garde puis est entré dans le bâtiment. Une dizaine de flics était déjà en train se s’affairer dans la salle où avait eu lieu le crime.

Vincent a réfréner un bâillement, puis a regardé sa montre. Six heures trente. Il a déjà passé des nuits plus reposantes.

Un homme en uniforme, assez grand, aux cheveux courts, s’est approché de lui.

« Qu’est-ce que tu fous là ? » lui a-t-il demandé.

Vincent a soupiré.

« Il paraît qu’il y a eu une tuerie... » a-t-il répondu, nonchalamment, tout en continuant à avancer.

L’autre type a posé sa main sur son épaule pour le faire s’arrêter.

« T’as pas compris ou quoi ? On ne t’a pas sonné. On peut se passer de toi. »

Vincent a repoussé la main de son épaule, sans se retourner. Il s’est dirigé vers une pile de papiers, et a commencé à la feuilleter.

L’autre policier s’est approché de lui. Puis il l’a fait pivoter d’une main. Et lui a décoche un coup de poing dans la mâchoire de l’autre.

Vincent s’est écroulé par terre.

Un policier plus vieux, avec une moustache blanche, s’est précipité vers eux.

« Barne ! Qu’est-ce qui vous prend ? »

Vincent s’est relevé, aidé par son supérieur, alors que le dénommé Barne s’est éloigné en ronchonnant.

Sans se soucier du sang qui lui coulait de la lèvre, Vincent a ramassé la fiche qu’il avait eu dans la main avant cette violente interruption et la lui a montre. Il y avait dessus le portrait d’une jeune fille blonde.

« Cette fille, a-t-il demandé. Vous l’avez retrouvée ? »

Le supérieur a secoué la tête, intrigué.

« Je ne crois pas, non. Pourquoi ? »

Vincent a soupiré. Puis il a paru nerveux.

« Écoute, a dit le supérieur. Il faut qu’on parle. »

*****

Vincent attendait depuis une dizaine de minutes dans une pièce à l’écart lorsque son supérieur l’a enfin rejoint.

« D’accord, a fait Vincent. Qu’est-ce que vous voulez, alors ?

— Tu sais très bien. Pourquoi tu es venu ?

— Filer un coup de main ? Merde, je ne suis pas venu dans la police pour faire la sécurité des concerts d’une chanteuse à la noix ! »

Le supérieur a soupiré.

« Écoute, je sais que tu n’es pas un mauvais flic. Je te demande juste de ne plus faire de vagues pendant un moment, Ok ?

— Ne plus faire de vagues ? Je fais juste mon boulot, commissaire ! »

Il s’est levé, puis a fait quelques pas. Son boulot, c’était d’arrêter les coupables. Point. Ce n’était pas de sa faute s’il s’était trouvé que le coupable d’une sombre histoire de stupéfiants était quelqu’un de trop connu pour pouvoir être arrêté. Merde, la loi n’était-elle pas censée être la même pour tous ?

« Je te demande juste de te calmer un peu pendant quelques temps. Tu peux comprendre ça ? » a demandé le commissaire.

Vincent a baissé la tête.

« D’accord. Pas de vagues. »

Le commissaire a secoué la tête, et commençait à s’en aller.

« La fille que je vous ai montrée, là... »

Le commissaire s’est arrêté.

« Quoi ?

— Je l’ai vue hier. Au concert de Lili Leather.

— C’est pour ça qu’elle n’était pas là au moment de la tuerie, alors ! Ça explique pourquoi on n’a retrouvé son cadavre.

— Je pourrais peut-être aller la voir ? Lui dire ce qu’il s’est passée... L’emmener au commissariat ? Elle est peut-être en danger ? Avec tact, bien sûr, a ajouté Vincent en souriant. Vous me connaissez. »

Le commissaire a paru hésiter. Puis il a soupiré.

« Pas de vagues, hein ? »

*****

Mélissa s’est réveillée. Elle avait mal dormi. Elle aurait tant aimé que tout cela ne soit qu’un cauchemar. Mais apparemment, ce n’était pas le cas. Elle entendait un bruit d’eau sous la douche.

Elle a ensuite tenté de faire le point sur ce qui lui était arrivé. Tous ses collègues assassinés. Pourquoi ?

Et surtout, elle se demandait si elle ne devrait pas profiter de la douche de l’autre pour s’en aller discrètement.

D’un autre côté... Elle était la seule personne susceptible de l’aider. Et elle n’avait pas l’air de lui vouloir du mal.

Le bruit d’eau s’est arrêté. Une minute après, la porte de la salle de bains s’est ouverte. La (jeune ?) femme en est sortie.

Mélissa n’a pas pu pas s’empêcher de sourire en voyant qu’elle avait toujours les lunettes de soleil.

« Vous êtes qui, à la fin ? » lui a-t-elle demandé.

La fille s’est assise sur le lit, à côté d’elle.

« Je m’appelle Ana. On se tutoie ? »

Mélissa a hoché la tête.

« OK. Qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

— J’allais... voir un ami.

— En pleine nuit ?

— Ils étaient sur le point de découvrir quelque chose de... nouveau. Mais tu dois être au courant, non ? »

Mélissa a hoché la tête, encore une fois.

« C’était quoi ? a demandé Ana. Je n’ai pas de détails.

— Je ne sais pas trop non plus. Ils disaient que ça allait bouleverser la communauté scientifique, mais c’est tout ce que je sais. »

Mélissa a soupiré. Voilà tout ce dont elle était au courant. Ils en avaient pas mal parlé, mais ils avaient tenu à garder la « surprise ». Ils avaient du l’emporter avec eux dans la tombe.

« Pourquoi tu as tout le temps ces lunettes de soleil ? Et cette espèce de robe... Tu te prends pour une sorte de vampire ? »

Ana a souri.

« C’est un peu ça. J’ai les yeux sensibles. La lumière un peu vive me fait mal. »

Mélissa a hoché la tête.

« Tu devrais me montrer ta blessure.

— Non. Ça va.

— Tu ne vas quand même pas garder une robe pleine de sang ?

— Je n’ai rien d’autre. »

Mélissa a souri, à son tour.

« Super. Bon, on fait quoi, maintenant ? On devrait aller voir les flics, non ? »

Ana a secoué la tête.

« Non. Je ne pense pas qu’ils puissent nous aider.

—- Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’on va faire ? » a demandé Mélissa.

Mélissa paraissait paniquée. Elle a commencé à pleurer.

Ana a laissé échapper un soupir.

« Fuir. Se cacher. Je ne vois pas d’autres solutions, pour l’instant. »

Mélissa a secoue la tête.

« Il faut que... que je prévienne ma sœur...

— Tu as une sœur ? »

Mélissa a acquiescé.

« Merde, a fait Ana. J’espère qu’elle n’est pas en danger. »

*****

La sonnerie a résonné dans l’appartement.

Jennifer a soupiré, coupé la musique, puis est allée ouvrir la porte, sans se presser.

« Salut, a fait Vincent en la voyant. On s’est déjà vus hier, je crois. »

Jennifer l’a regardé plus en détail. Ouais, elle se souvenait de lui, même s’il n’avait plus d’uniforme.

« Ouais. C’est vous qui avez mis l’amende à ma sœur. Vous voulez quoi, encore ? »

Vincent a souri.

« Je ne l’ai pas mise. J’ai juste refusé de l’enlever. Mais je ne suis pas venu pour ça.

— Vous voulez quoi, alors ?

— Ta sœur est là ? »

Jennifer a secoué la tête.

« Non. Elle est au travail, je suppose.

— Au cnrs, c’est ça ? » a demandé le policier.

Jennifer a paru surprise.

« Ouais. Comment vous le savez ? »

Vincent a essayé de sourire.

« Aucune importance. Tes parents sont là ? »

Jennifer a secoué la tête à nouveau.

« Non... Ils sont... » Elle a fait un geste évasif de la main. « Enfin... Je vis seule avec ma sœur. »

Vincent a fait un sourire nerveux.

« Désolé. Écoute, si tu la revois, il faut impérativement que tu lui demandes de me rappeler, d’accord ? »

Jennifer a acquiescé. Vincent lui a tendu une carte.

« Il s’est passé quelque chose de grave ? » a demandé la jeune fille, inquiète.

Vincent a hésité. Puis il a soupiré.

« Assez, ouais. Il s’est passé quelque chose, là-bas, et... ta sœur n’y était pas...

— Quelque chose ? Quoi ? »

Vincent a soupiré à nouveau.

« Il y a eu des morts... »

Jennifer a paru horrifiée.

« Je... Je suis désolé, a fait Vincent.

— Et Mélissa ?

— On ne l’a pas trouvée. Elle est sûrement en vie.

— Sûrement ? »

Vincent a eu un sourire crispé.

« Elle est peut-être partie se réfugier ailleurs ? Elle avait des amis proches ?

— Pas que je sache. Elle ne me parlait pas souvent du boulot ou de ses amis, en fait. »

Vincent a hoché la tête.

« Ok. Si elle revient, tu lui dis de me recontacter. Sinon, je repasserai. Mais ne t’inquiètes pas trop, d’accord ? Elle va sûrement revenir. »

Jennifer a hoché la tête.

« Ça ne t’embête pas de rester toute seule ? Tu voudrais peut-être venir avec moi au commissariat ? »

La jeune fille a secoué la tête.

« Non merci », a-t-elle répondu.

Vincent a souri.

« Pas envie de passer la journée avec des poulets ? OK, je comprends. N’oublie pas de lui dire de me rappeler si elle revient. Sinon, je repasserai. »

*****

Quelques minutes seulement après que Vincent soit parti, quelqu’un a sonné à nouveau.

Cette fois ci, c’était Mélissa.

Jennifer s’est jetée dans ses bras, avant de remarquer qu’il y avait une autre fille avec elle.

« Tu es vivante ! Tu vas bien ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » a demandé Jennifer.

Mélissa a souri.

« Comment tu sais qu’il s’est passé quelque chose ?

— Il y a un flic qui est passé... Celui qu’on a vu hier soir, pour le PV... Il m’a dit qu’il fallait que tu le rappelles... »

Jennifer lui a tendu la carte.

Mélissa l’a regardée.

« Je devrais peut-être le rappeler...

— Non, a répliqué Ana. Ils pourraient nous localiser, avec ça.

— Tu n’es pas un peu parano ? »

Ana a haussé les épaules.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? a demandé Jennifer.

— Il faut qu’on parte, a répondu Mélissa. Ana pense qu’on est en danger.

— Pourquoi ?

— Je t’expliquerai. »

*****

Le médecin légiste a entendu un bruit de pas derrière lui. Il s’est retourné, et a aperçu Vincent. Il a laissé échapper un soupir.

« Salut, Vincent, a-t-il commencé. Je ne savais pas que tu étais sur cette enquête. »

Vincent a sourit.

« Je veux juste quelques informations sur les morts de ce matin. Tu ne vas quand même pas me refuser ça ? »

Le légiste a secoué la tête.

« Bon, tu veux savoir quoi ?

— Il n’y aurait pas moyen d’avoir une copie du dossier, en fait ? »

*****

Jennifer a attrapé quelques vêtements dans un placard.

Ana a soupiré en regardant l’horloge du salon.

« Vous en avez pour combien de temps ? » a-t-elle demandé.

Mélissa a souri.

« Un certain temps, je suppose. Tu pourrais peut-être en profiter pour te changer, non ? Tu n’as qu’à prendre mes fringues... »

Ana a hoché la tête, et est sortie de la pièce pour se changer.

*****

Vincent a frappé à la porte du bureau du commissaire, puis y est entré, avant de le saluer.

« Il y a du nouveau ? a-t-il demandé.

— Ça ne te regarde pas, Vincent », a rétorqué le commissaire.

Vincent a souri.

« Ouais. C’est vrai. J’avais oublié. Enfin, moi, j’ai du nouveau.

— Comment ça ?

— La fille qu’on a pas retrouvée ce matin. Mélissa. Elle n’était pas chez elle. D’après sa sœur, elle aurait du être à son travail. Quand est-ce que les meurtres ont eu lieu ? »

Le commissaire a paru hésiter.

« Hier soir, a-t-il fini par répondre. Vers onze heures. »

Vincent a hoché la tête.

« D’accord. Donc à cette heure là, elle était au concert de Lili Leather. Ensuite, elle va au boulot. Pourquoi y aller à une heure pareille ? »

Le commissaire a souri.

« Vincent, je ne répondrai pas à tes questions. Tu n’es pas sur cette affaire. »

Vincent a soupiré.

« D’accord. Toujours est-il que vous ne l’avez pas retrouvée. »

Le commissaire a acquiescé.

« Il y a autre chose que je souhaiterais vous demander... continue Vincent.

— Quoi ? »

Vincent a paru hésiter un moment, avant de continuer.

« Disons que j’ai un peu regardé... quelques éléments de l’enquête. Il y a eu deux morts par arme blanche, c’est ça ? »

Le commissaire a soupiré à son tour.

« C’est ça. Bordel, tu es vraiment obligé de fourrer ton nez là-dedans ?

— Écoutez, j’ai peut-être une piste... Ce n’est peut-être absolument pas lié, mais j’ai... je ne sais pas, une intuition.

— Quoi ? »

Vincent a paru hésiter à nouveau.

« Il y avait eu d’autres morts à l’arme blanche, a-t-il finalement répondu. Il y a quelques années... »

Le commissaire secoue la tête.

« Ouais, a-t-il répondu. C’était à l’épée. Mais ce n’est pas un point commun ! Il y a des tas d’agressions par arme blanche. Le seul point commun, c’est que tu avais aussi foutu ton nez dans l’enquête, non ? »

Vincent a souri.

« Ouais. Mais ça n’a rien de personnel... Et il y a un point commun : les deux tueurs utilisent à la fois une arme blanche et une arme à feu. Ce qui est déjà plus rare. Enfin, toujours est-il que si je pouvais interroger le tueur...

— Rien de personnel ? Tu veux allez parler avec le type que tu n’avais pas réussi à coincer, et qui avait failli te tuer, et tu vas me faire croire que ce n’est pas personnel ?

— Les circonstances des meurtres sont similaires ! »

Le commissaire a secoué la tête.

« Non. C’est non, Vincent. »

Vincent a soupiré.

« Écoutez... Peut-être que je me trompe. Auquel cas je vous foutrai la paix pour le reste de l’enquête. Ou peut-être que j’ai raison, et qu’il y a un lien entre les deux affaires. Et dans ce cas, ça peut apporter des éléments nouveaux.

— Des éléments nouveaux ? Tu sais bien que le tueur n’a jamais lâché un mot ! Pourquoi il te parlerait à toi ? Et puis, il est enfermé depuis six ans, je ne vois pas comment il pourrait être lié à ça !

— Dans ce cas, je perdrai mon temps. Ce que je fais de toutes façons ici, non ? »

Le commissaire a paru hésiter. Il s’est pris la tête dans les mains. Puis il a fini par répondre.

« D’accord. Mais pas de vagues, hein ? »

*****

Mélissa a fermé le sac.

« Tu as pris tout ce qu’il fallait ? » a-t-elle demandé à Jennifer.

Celle ci a jeté un coup d’œil rapide autour d’elle.

« Je pense, ouais. Mais on va revenir, hein ?

— Sûrement. J’espère, en tout cas », a répondu Mélissa, mais elle paraissait peu convaincue.

Jennifer, elle, paraissait surtout inquiète. Mélissa s’est approchée d’elle, et l’a serrée dans ses bras.

« Ça va aller... Ne t’en fais pas. Ça va aller. »

Mais elle n’y croyait pas trop. Elle ne comprenait toujours pas ce qu’il lui arrivait.

Derrière elles, la porte s’est ouverte.

« Vous avez fini ? a demandé Ana. Il faudrait qu’on y aille, là. Vraiment. »

Mélissa a dévisagé Ana. Elle portait maintenant un pantalon noir, un sweat-shirt noir et une veste noire. Et toujours les mêmes lunettes de soleil.

« Wow, a fait Mélissa. Tu aimes vraiment cette couleur, hein ? Comment va ta blessure ? »

Ana a souri.

« Beaucoup mieux. Allez, on y va. »

*****

Vincent patientait maintenant depuis quelques dizaines de minutes. Puis le directeur du pénitencier a enfin fini par revenir dans la salle. C’était un homme noir, plutôt grand. Il portait des lunettes de vue.

« Je vais être franc, a-t-il commencé. Je connais assez bien vos méthodes. J’aimerais vraiment que, pour une fois, poser quelques questions à un prisonnier ne signifie pas deux jours de travail pour nos infirmiers. »

Vincent a souri.

« Ce n’est pas mon genre, a-t-il répondu.

— Vraiment ? Pourtant, vous vous êtes déjà battu avec lui, non ?

— C’était différent. Là, il s’agissait de l’arrêter. Et c’est lui qui a gagné, de toutes façons.

— Justement. Je ne voudrais pas que vous ayez envie de prendre une revanche. »

Vincent a haussé les épaules.

« Écoutez, je vais juste lui poser quelques questions. Peut-être qu’il pourra m’aider dans l’enquête. Et s’il ne peut pas... ou s’il ne veut pas, alors je m’en vais. C’est tout. Je suis au courant de la réputation que m’ont fait les journaux, mais croyez moi, je ne ferai rien pour l’aggraver. »

Le directeur a souri.

« D’accord. Je voulais juste vous prévenir. »

*****

Ana et Jennifer ont grimpé dans la voiture alors que Mélissa finissait de charger le coffre. Puis elle est montée à son tour.

« Bon. On fait quoi, maintenant ? » a-t-elle demandé.

Ana a fait démarrer la voiture.

« Pour l’instant ? On va aller manger. Ensuite, on se planque.

— Où ça ? a demandé Jennifer.

— J’ai une petite maison à deux heures d’ici. Ça fera l’affaire, je pense. »

Jennifer a soupiré.

« Vous êtes qui, au fait ? a-t-elle demandé.

— Je m’appelle Ana.

— Et à part ça ? Vous bossez pour la police ? Le gouvernement ? Un truc du genre ? »

Ana a souri.

« Non. Disons... que j’ai déjà rencontré ces gens, avant.

— Ces gens ? Quels gens ? » a demandé Mélissa.

Ana s’est mordue la lèvre inférieure.

« Je crois que vous ne devriez pas chercher à en savoir trop. Vraiment. »

Mélissa a secoué la tête, exaspérée.

« Mes collègues se sont tous faits descendre. Vous me dites qu’il faut fuir et se planquer. Et vous ne voulez même pas donner un petit début d’explication à tout ça ? Qui nous en veut ? »

Ana a paru hésiter.

« Je ne sais pas trop, en fait, a-t-elle menti. Je pense qu’il s’agit de personnes du gouvernement, ou... un truc dans le genre. »

*****

Dans l’infirmerie du pénitencier, une infirmière était occupée à faire des points de suture à un prisonnier dont le torse, plutôt musclé, était nu et portait deux marques de couteau récentes, encore sanguinolentes, parmi d’autres plus anciennes. Mais pour l’heure, l’infirmière s’affairait à recoudre une blessure similaire qu’il avait sur le côté droit du visage.

L’infirmière a secoué la tête.

« Vous devriez vraiment arrêter de vous battre comme ça, a-t-elle fait. Vous allez finir par vous faire tuer...

— Ouais. Un de ces quatre. »

Le prisonnier a légèrement souri.

« Pas aujourd’hui, en tout cas. » a-t-il ajouté, peu après.

La porte de l’infirmerie s’est ouverte.

Vincent est entré, accompagné d’un garde.

Le sourire du prisonnier s’est étendu.

« De la visite ? Vous venez pour moi, Vincent Meyer ? »

Vincent a paru surpris. Il ne s’était pas attendu pas à ce que le prisonnier connaisse son nom.

« Heu... oui, a-t-il répondu.

— Il ne peut pas recevoir de visite maintenant, coupe l’infirmière. Il est blessé ! »

Le prisonnier a fait un geste avec ses mains menottées.

« Ça ira. Ne faisons pas attendre la police. »

*****

Le prisonnier, toujours menotté, est entré dans la petite salle mal éclairée ou l’attendait Vincent. Il portait maintenant un pansement sur le côté droit du visage.

« Alors, a-t-il commencé. Vous voulez quoi ?

— Comment vous connaissez mon nom, monsieur Lehe ? » a demandé Vincent, ignorant la question.

Le prisonnier a souri.

« J’ai accès à quelques journaux. Vous faites parler de vous. Mais appelez moi Gabriel. On peut presque se considérer comme des amis, maintenant ? »

Vincent a secoué la tête.

« Comme vous voulez.

— Me ferez vous le plaisir de me dire la raison de votre visite, Vincent ? Vous avez mis du temps, avant de venir me voir. Six ans, c’est long, surtout en prison.

— Désolé. Rencontrer des psychopathes ne fait pas partie de mes hobbies. »

Gabriel a secoué la tête à son tour.

« Psychopathe ? Non, a-t-il répondu, feignant d’être offensé. Je suis un professionnel. Comme vous. »

Vincent a soupiré.

« Pourquoi vous avez fait tout ça ? a-t-il demandé. Vous êtes doué, finalement. Vous auriez pu réussir, dans la vie. Et ça vous a mené à quoi ? Vous êtes en taule. Pourquoi ?

— Je sais, a répondu Gabriel. Je suis un perdant. Un loser, comme on dit maintenant. Cela dit, pour la prison, je ne me porte pas si mal.

— La liberté ne vous manque pas ? »

Gabriel a souri une nouvelle fois.

« Si. Mais ça fait pas mal de temps qu’elle n’existe plus non plus dehors. »

Vincent a secoué la tête, en souriant.

« Je dois avouer que je suis assez surpris, a-t-il fait. Je croyais que vous étiez un tueur hors pair. Je ne m’attendais pas à vous voir couvert de blessures. »

Gabriel a haussé les épaules.

« Je m’en remettrai. Et vous avez aussi une petite marque sur la lèvre, si je ne me trompe pas. »

Vincent a continué à sourire.

« Ouais. Un connard. »

Gabriel a souri à son tour.

« Finalement, on est un peu pareils, tous les deux, hein ? »

Vincent a secoué la tête.

« Non. Je ne tue pas les gens, moi. »

Gabriel a haussé les épaules.

« Et vous avez fait tout ce chemin pour me dire ça ? Ou vous avez autre chose à me demander ? »

Vincent est resté silencieux quelques secondes.

« Il y a eu des meurtres, aujourd’hui. Je pensais qu’il pouvait y avoir une sorte de... lien, avec vous. »

Gabriel a froncé les sourcils.

« Vous pensez peut-être que je suis sorti discrètement de prison pour aller massacrer quelques personnes ?

— Non, bien sûr. Mais... il y a eu quelques gens qui ont été tués à l’arme blanche.

— Je n’ai pas le monopole là-dessus.

— Non, mais vous vous serviez d’une épée...

— Pas tout le temps, a coupé Gabriel.

— Pas tout le temps, a rectifié Vincent. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un couteau, c’est certain. Peut-être... un sabre. Et il y a aussi eu des morts pas balles. C’est un peu votre style, non ? »

Gabriel a soupiré, avant de répondre :

« Même si je pouvais vous aider, ce dont je doute, qu’est-ce qui vous fait croire que je le voudrais ? »

Vincent a baissé la tête.

« Je ne sais pas. Vous pourriez peut-être avoir quelques... avantages. »

Il y a eu quelques instants de silence.

« Hmmm, a fait Gabriel. J’ai peut-être une vague idée. Et ça pourrait être amusant. Mais j’ai une condition. »

Vincent a acquiescé.

« Dites toujours.

— Vous revenez demain. Avec le dossier de l’affaire. Et...

— Oui ?

— Le dernier CD de Lili Leather. Je n’ai toujours pas pu l’écouter. »

Vincent a paru surpris.

« Quoi ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Ce n’est pas parce qu’on est un meurtrier qu’on ne peut pas apprécier la musique.

— Mais... c’est des trucs pour ados... Enfin... Comme vous voulez. »

Gabriel a souri.

« Alors, c’est d’accord ? »

Vincent a acquiescé de nouveau. Puis il a sorti quelques feuilles de sa poche.

« J’ai déjà quelques données du légiste. »

Gabriel les a attrapé. Puis il a commencé à les feuilleter.

« Et vous en concluez quoi, Vincent ? » a-t-il demandé.

Vincent a haussé les épaules.

« Les morts par balle ne nous apprennent pas grand chose. Apparemment, c’était des pistolets semi-automatiques, munis de silencieux. L’analyse balistique peut éventuellement nous permettre de remonter au vendeur, mais je ne pense pas que cette piste nous mènera aux tueurs. Quand aux morts par arme blanche... Je pense à un sabre, ou un truc du genre. Peut-être une dague recourbée. »

Gabriel a hoché la tête.

« Mouais. J’aurais plutôt tendance à penser à... une faux, peut-être.

— Une faux ? Qui se battrait avec une faux ? »

Gabriel a haussé les épaules, et souri.

« Quelqu’un qui se prendrait pour la Mort, peut-être. »

Vincent a souri à son tour.

« Je n’avais pas pensé à cette piste, à vrai dire. »

Gabriel a continué à feuilleter.

« Les victimes travaillaient au cnrs ?

— Ouais. Enfin, en majorité. On a aussi deux morts dont on n’a pas réussi à retrouver les identités.

— Ah oui, je vois. Ceux qui ont été tués par la faux. Mais je ne pense pas que ce soient des victimes. »

Vincent a paru réfléchir.

« Vous pensez qu’il s’agirait de tueurs ?

— Pourquoi pas ?

— Parce qu’on aurait retrouvé leurs armes. Ils n’avaient rien, sur eux. »

Gabriel a hoché la tête.

« Il y a aussi une fille qui a survécu, c’est ça ?

— Ouais. On ne l’a pas retrouvée, en tout cas. »

Gabriel a semblé réfléchir quelques instants.

« D’accord, a-t-il fini par dire. Je vais vous dire ce que j’en pense. Je dirais que des tueurs se sont ramenés au cnrs. Là, ils flinguent tout le monde. Mais il y a quelqu’un qui arrive et parvient, avec une faux, à les éliminer à leur tour. Probablement en les prenant par surprise. Cette personne ramasse ensuite les armes, et part avec la fille.

— Mouais. Sauf que quelqu’un qui arrive à descendre deux tueurs armés avec une faux, j’aimerais voir ça.

— J’y arrivais bien, avec une épée. »

Vincent a souri.

« Mouais. En attendant, j’aimerais surtout savoir pourquoi ils ont fait ça. »

Gabriel s’est passé la main dans ses cheveux bruns, l’air pensif.

« Hmmm, pourquoi pas espionnage scientifique, ou un truc comme ça ? a-t-il demandé finalement. Je ne sais pas, quelque chose du genre bombe atomique... Ça pourrait intéresser du monde, non ? Sur quoi bossaient vos chercheurs ? »

Vincent a soupiré.

« Hmmm. À vrai dire, je n’ai pas accès à ces éléments de l’enquête. Je suis un peu... persona non grata, dans cette affaire.

— Ah oui. J’avais lu vos tribulations dans la presse. Revenez demain, et je vous en dirais peut-être plus. »

Vincent a acquiescé, puis il a commencé à partir. Mais il s’est arrêté avant d’arriver à la porte.

« J’ai une autre question, plus... personnelle.

— Oui ?

— Pourquoi vous ne m’avez pas tué, il y a six ans ? »

*****

C’était une nuit d’été. Vincent n’avait alors que vingt ans, mais il était déjà policier.

Et il avait réussi à retrouver la trace de Gabriel Lehe, le tueur insaisissable qui échappait depuis plusieurs semaines déjà à la Police. Était-ce par chance ? Par hasard ? Ou peut-être par intuition ? Toujours était-il qu’il s’était trouvé dans la bonne gare lorsqu’un homme en costume-cravate s’était mis à proclamer qu’il avait vu le type recherché dans les journaux dans son train.

Vincent s’était précipité. Il avait pu monter avant que le train ne reparte — bien sûr, il était toujours possible d’arrêter le train, mais cela aurait sans doute éveillé les soupçons de Gabriel.

Il avait passé les dix dernières minutes à parcourir trois wagons, à ouvrir les portes de tous les compartiments, à frapper aux toilettes pour être sûr que le tueur n’y était pas.

Vincent entra, un pistolet à la main, dans le dernier compartiment du wagon. Ce dernier était vide. Mais la vitre était brisée.

Vincent rengaina son pistolet avant de passer la tête par la fenêtre. Le vent frais lui gifla le visage. Vincent jeta un coup d’œil vers le haut du train. Malgré l’obscurité, il parvint à voir une silhouette qui se dirigeait vers l’avant.

Vincent bascula son corps par la fenêtre, prit appui avec ses pieds sur le rebord, et parvint à monter sur le toit du train.

Il sortit son pistolet tout en se relevant, et se mit à courir vers le fugitif, sans se soucier de l’équilibre instable dans lequel il était en permanence.

« Arrêtez vous ! Posez votre arme ! » cria-t-il en manquant d’être renversé par l’entrée du train dans une courbe vers la droite.

Gabriel s’arrêta effectivement, et se retourna vers le jeune policier.

« Je suis impressionné, lança-t-il. Vous avez réussi à me suivre jusque ici, monsieur le policier. Mais à votre place, je m’arrêterais là.

— Lâchez votre arme ! » répondit Vincent.

Gabriel tourna la tête vers la gauche, de façon à pouvoir apercevoir vers où se dirigeait le train.

« Je crains que cela ne soit impossible, répondit finalement Gabriel. Vous voyez, c’est un cadeau.

— Rien à foutre ! Lâchez cette putain d’arme ! Maintenant ! »

Gabriel eut un sourire mauvais. Puis il prit un peu d’élan, et sauta du train.

Vincent tira une fois puis, sans réfléchir, sauta à son tour et alla rouler dans l’herbe.

Il était en train de reprendre ses esprits en bénissant le fait que Gabriel n’ait pas plutôt pris un T.G.V. lorsqu’il sentit un contact froid sous sa gorge.

« Vous avez eu de la chance de ne pas vous faire mal en sautant, lui chuchota Gabriel à l’oreille, mais j’ai bien peur que cette chance ne s’arrête ici. »

Vincent serra le pistolet qu’il avait toujours en main. Gabriel étant dans son dos, il ne l’avait probablement pas vu. Il y avait quelque chose à tenter.

Il leva son arme d’un geste vif, en la pointant derrière son épaule, là où il pensait que se trouvait la tête du tueur.

Mais alors qu’il allait appuyer sur la détente, le fugitif parvint à dévier l’arme avec sa main libre.

La balle frôla son crane. Gabriel soupira après avoir jeté l’arme au sol.

« Bien joué. Je ne pensais pas que vous garderiez votre arme pendant la chute.

— On dirait que c’est raté. »

Gabriel sourit.

« Pourquoi m’avoir poursuivi ? Entre la chute et moi, vous n’aviez pas beaucoup de chance de survie. Les journaux concluront sans doute à un nouveau meurtre, mais vous admettrez que c’était plus proche du suicide.

— Je ne pouvais pas vous laisser fuir.

— Ma mort est donc plus importante que votre vie ? Je crois que vous en faites un peu trop.

— Je ne peux pas vous laisser tuer d’autres gens ! répondit Vincent. Vous n’êtes qu’une ordure ! »

Gabriel secoua la tête.

« Je ne suis pas le pire. Je suis juste plus... direct. »

Il plaça sa main autour du cou de Vincent.

« Vous allez me tuer ? demanda ce dernier.

— Pas aujourd’hui. »

Vincent sentit à peine les doigts de Gabriel se resserrer, avant de sombrer dans l’inconscience.

*****

Gabriel a légèrement souri.

« Ça va peut-être vous paraître bizarre, mais tuer les gens ne me fait pas particulièrement plaisir. »

Vincent a paru sortir de sa rêverie.

« Quoi ? a-t-il demandé.

— Vous me demandiez pourquoi je ne vous avais pas tué. »

Vincent a soupiré.

« Ouais. C’est vrai. Pourquoi vous avez tué les autres, alors ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« À votre avis ? » a-t-il demandé.

Vincent a un peu sourit.

« Pardon. Qu’est-ce que je croyais ? Que vous me diriez à moi ce que vous n’avez jamais révélé à personne ? »

Gabriel a paru.

« Qui sait ? Vous, c’est différent. On peut dire qu’on est de vieilles connaissances, maintenant.

— Pourquoi ? Parce que vous pouviez me tuer, ou parce qu’à quelques centimètres près, je vous logeais une balle dans la tête ? »

Gabriel a souri.

« Pourquoi pas un peu des deux ? Rasseyez-vous, et je vous réponds. »

Vincent a hoché la tête, surpris de tant de coopération, et obéi.

« D’accord, a commencé Gabriel. La vérité, c’est que je les ai tués parce que, eux, cherchaient à me tuer. »

Vincent a paru surpris.

« Comment ça ? Les victimes n’avaient... »

Gabriel lui a fait signe de stopper.

« Je vais commencer depuis le début, d’accord ? »

*****

Il était onze heures, un soir d’hiver. Les lumières bleuâtres des lampadaires éclairaient la rue, qui était déserte.

Pratiquement déserte, en tout cas.

Une voiture de sport, qui datait du milieu des années 90, roulait au ralenti, conduite par une jeune fille plutôt mignonne aux cheveux noirs et longs.

Elle s’arrêta devant un immeuble, et sortit un téléphone portable. Puis elle parla quelques instants, avant de raccrocher.

Au bout de quelques minutes, deux berlines noires s’engouffrèrent à leur tour dans la rue. Elles s’arrêtèrent à côté de la jeune fille. Une demi-douzaine d’hommes en noir en sortirent.

La jeune fille fit un signe de la main, puis pénétra dans un immeuble. Elle entra dans l’ascenseur, accompagné de trois de ces gorilles en noir.

Les portes se refermèrent, et l’ascenseur commença à monter. Les hommes sortirent de leur veste chic des pistolets mitrailleurs.

La jeune fille, elle, restait impassible. Elle paraissait avoir dans les vingt ans. Elle avait les cheveux noirs et longs. Ses yeux étaient verts. Elle portait une courte jupe noir, qui montraient une grande partie de ses cuisses, ainsi qu’une veste noir moulante. Elle se mordillait la lèvre inférieure d’un air anxieux.

Ting.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Silencieusement, la jeune fille se dirigea dans le couloir, suivie par ses gorilles.

Puis elle s’arrêta devant une porte, et regarda rapidement le nom qui était indiqué sur la sonnette.

Elle fit un signe de la main aux hommes qui l’accompagnaient. Puis sonna.

Au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit, et un homme un peu plus grand que la moyenne, plutôt musclé, apparut sur le pas de la porte. Il portait un T-shirt et un pantalon de sport. Ses yeux étaient marrons, et ses cheveux, bruns. Il avait une barbe de quelques jours.

« C’est pourquoi ? » demanda-t-il.

Quelques mètres derrière lui, sans un bruit, une silhouette prit pied sur le balcon, une arme à la main. Puis une autre. Et encore une autre. Elles entrèrent furtivement dans l’appartement.

La jeune fille sourit, et sortit un papier de sa poche, qu’elle regarda.

« Vous êtes bien... Gabriel Lehe, c’est ça ? »

Gabriel leva un sourcil.

« Ça dépend, répondit-il. C’est pourquoi ? »

Derrière lui, une silhouette fit un signe à la jeune fille, puis pointa son arme sur l’homme, suivis par les deux autres hommes.

La jeune fille conserva son sourire. Puis se déporta subitement sur sa gauche.

Les hommes armés tirèrent. Les détonations résonnèrent un moment. Du sang éclaboussa le mur.

Mais, même blessé, Gabriel parvint à plonger dans la pièce voisine. La porte claqua une fraction de seconde après son entrée.

La jeune fille fit signe aux hommes de rentrer dans la pièce. Les trois qui étaient déjà présents se placèrent avec précaution à côté de la porte. Deux de ceux qui attendaient entrèrent dans l’appartement et pointèrent leurs armes sur la porte, qui restait fermée. Le dernier, qui était aussi le plus grand et paraissait le plus costaud, se dirigea vers la porte et la démolit d’un coup de pied.

Les hommes se précipitèrent dans la pièce. Mais ils ne virent personne.

Ils virent, en revanche, les traces de sang, sur le sol, qui paraissaient se diriger vers le placard.

Le costaud sourit, et vida son chargeur dans celui-ci.

La jeune fille, elle, suivait la scène de l’extérieur, l’air tendu.

Elle le fut encore plus quand elle vit la porte se refermer.

Il y eut un certain nombre de coups de feu. Quelques cris. Puis plus rien, le silence total.

Et la porte se rouvrit.

La jeune fille restait immobile, paniquée.

Ce fut Gabriel qui en sortit, chancelant, blessé, et maculé de sang. Mais vivant et debout.

Il tenait un revolver dans la main gauche. Et une épée dans la main droite. La jeune fille blêmit. Elle sortit un pistolet de sous sa veste.

Gabriel referma la porte de l’appartement. La jeune fille marchait à reculons, tentant de s’éloigner de l’homme. Elle tentait péniblement de maintenir son arme pointée vers lui, mais ses bras tremblaient.

Gabriel lui, souriait légèrement.

*****

« Voilà, a dit Gabriel. Vous connaissez mon histoire, maintenant. »

Vincent est resté silencieux quelques instants.

« Vous avez tué la fille ? Je suppose qu’elle n’avait aucune chance, face à vous. » a-t-il fini par demander.

Gabriel baisse la tête.

« Vous avez raison. Ce n’était pas une tueuse. Ni même, a-t-il ajouté en souriant, une flic. Mais, et cela va sans doute vous surprendre, je ne l’ai pas tuée. J’ai toujours du mal à tuer des jolies filles de sang froid. Les jolis garçons aussi, remarquez, a-t-il ajouté en regardant le policier.

— C’était qui ? » a demandé ce dernier.

Gabriel a secoué la tête.

« Là, je pense que vous cherchez à en savoir trop, Vincent. Maintenant, laissez moi vous donner un conseil.

— Quoi donc ?

— Laissez tomber votre enquête. Cette affaire... Honnêtement, elle pue. Et je m’y connais dans le domaine. Vous feriez mieux de rentrer chez vous, de prendre des vacances avec votre famille. De tout oublier, tout abandonner. »

Vincent a paru surpris.

« Mais vous m’avez dit de repasser demain...

— Non. Je vous ai dit de repasser demain si vous vouliez continuer. Mais vous ne devriez pas. »

Vincent a soupiré.

« Pourquoi ? » a-t-il demandé.

Gabriel a haussé les épaules.

« Lorsque vous le saurez, il sera trop tard. Abandonnez. »

Vincent a hoché la tête. Puis s’est levé.

« Vous allez continuer ? a demandé Gabriel.

— Ouais. »

Gabriel a souri.

« Comme vous voudrez. Mais vous ne vous en sortirez peut-être pas vivant. Cela dit, je n’ai pas l’impression que cela vous pose un problème. »

Vincent s’est figé.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Je ne sais pas. Mais, il y a six ans, j’avais l’impression que vous cherchiez autant à mourir qu’à me tuer. »

Vincent a baissé la tête.

« Vous n’avez peut-être pas tort. C’est vrai que j’étais... disons, un peu... déprimé, à l’époque. »

Gabriel a souri.

« À cause de la mort de votre fiancée, hein ? »

Vincent s’est retourné vivement, s’est précipité sur Gabriel et l’a plaqué contre le mur.

« Comment vous savez ? a-t-il hurlé. Espèce d’enfoiré ! Comment vous êtes au courant ? »

Le visage de Vincent était maintenant plein de larmes.

Gabriel a soupiré.

« Simple supposition, a-t-il fini par répondre. Ou intuition, peut-être. Je suis sincèrement désolé qu’elle se soit avérée exacte. »

Vincent a relâché le tueur.

Ils sont restés quelques instants en silence. Puis Vincent a sorti un mouchoir et s’est essuyé les yeux.

« Vous avez sans doute raison. Je ne suis pas un amoureux de la vie. Et peut-être que je fais juste ce boulot parce que je n’ai pas le courage de me loger moi-même une balle dans la tête. »

Gabriel a souri.

« Si c’est vraiment la mort que vous cherchez, alors peut-être que vous devriez revenir demain. Mais je ne vous en voudrais pas si vous changez d’avis.

— À demain, alors, a lancé Vincent en quittant la salle.

— N’oubliez pas mon CD. »

*****

Ana dévisageait son hamburger à travers ses lunettes de soleil.

« Et ça se mange ? » a-t-elle demandé d’un air suspect.

Mélissa a souri.

« Ouais. Tu n’as jamais vu de hamburgers ? »

Ana a paru étonnée.

« Non. J’aurais du ?

— Tu sors d’où, exactement ? Il y a des moments, je me demande si tu n’es pas une sorte de malade évadée de l’asile... »

Ana a souri.

« Pas tout à fait, non. Mais je suppose que le résultat peut paraître plutôt similaire. »

Jennifer, elle, restait silencieuse, occupée à manger ses frites.

« Comment on dit, déjà, quand on trouve que c’est bon ? a demandé Ana. Miam, c’est ça ? »

Mélissa a souri.

« Ouais.

Miam, alors. C’est... agréable. »

Mélissa lui a jeté un drôle de regard.

« Enfin, ce n’est qu’un hamburger », a-t-elle finalement fait remarquer.

Ana ne lui a pas répondu, occupée à regarder ses frites. Elle a fini par en manger une.

« C’est... différent », a-t-elle fait.

Mélissa a soupiré.

« T’as jamais mangé de frites non plus ? a-t-elle demandé. On mangeait quoi, là d’où tu sors ? »

Ana a paru hésiter un moment.

« Je suis obligée de répondre ? » a-t-elle finalement demandé en souriant.

Mélissa a soupiré.

« Non. Tu n’es pas obligée. »

*****

Vincent est entré dans le bureau désordonné du commissaire.

« Alors ? lui a demandé celui-ci. Votre tueur psychotique vous a-t-il montré la voie ? »

Vincent a haussé les épaules.

« Bof, a-t-il répondu. D’après lui, l’arme blanche serait une faux.

— Une faux ? J’aimerais voir ça ! » a répliqué le commissaire, sarcastique.

Vincent n’a pas répondu, et paraissait songeur.

« Sur quoi travaillaient les chercheurs ? a-t-il finalement demandé.

— Je vous rappelle que vous n’êtes pas sur l’enquête...

— Simple curiosité. »

Le commissaire a soupiré.

« Je n’arriverai pas à vous freiner, hein ? Il faut toujours que vous fourriez votre nez là où ça ne vous regarde pas ?

— Oui. Je suis un flic », a répliqué Vincent.

Le commissaire a eu un léger sourire.

« Bon, on ne sait pas trop. Un truc très théorique, a priori. Vous savez, physique quantique, chat mort et vivant, tout le baratin dans le genre. Enfin, là, ça concernait le cerveau, mais d’après le directeur, c’était beaucoup trop théorique pour être exploitable.

— Pas de truc genre arme nucléaire, alors ? a demandé Vincent.

— Non. Probablement pas, en tout cas. »

Vincent a soupiré.

« Quel mobile, alors ? »

Le commissaire a haussé les épaules.

« On n’en sait rien.

— Et la fille ? Vous l’avez retrouvée ?

— Non. Mais elle a réservé une chambre d’hôtel avec sa carte de crédit hier soir.

— Donc, elle est en vie. C’est déjà ça.

— Elle l’était hier, en tout cas. »

Vincent a hoché la tête.

« Bon, je vais y aller.

— Qu’est-ce que vous comptez faire ? »

Vincent a haussé les épaules.

« Je ne sais pas. Aucune idée.

— Laissez tomber cette enquête, d’accord ? Je ne vous en veux pas personnellement, Vincent. Mais les média vous ont pris comme cible. À la moindre petite bourde, vous aurez des ennuis. Et nous aussi. »

Vincent a soupiré à nouveau.

« D’accord. Je laisse tomber. »

Le commissaire l’a regardé, l’air dubitatif.

« Vraiment ?

— Je n’ai pas le choix, de toutes façons, si j’ai bien compris », a répliqué Vincent avant de sortir.

Le commissaire a secoué la tête.

« Ben voyons... » a-t-il marmonné.

*****

Ana a stoppé la voiture devant une maison isolée.

« On est arrivé » a-t-elle annoncé.

Mélissa, qui s’était endormie, a ouvert les yeux. Elle a aperçu une baraque sombre et lugubre aux volets fermés. Elle a soupire.

« C’est chez toi ? a-t-elle demandé.

— En quelque sorte. On y va ? »

Elles sont descendues de voiture et sont entrées dans la maison. Elle était ancienne et poussiéreuse. Jennifer a toussé.

« On pourrait peut-être allumer la lumière ? Ouvrir les volets ? » a proposé Mélissa.

Ana a eu un léger sourire.

« Ouais. Désolée, ce n’est pas très... ordonné. »

Mélissa a tâtonné et est finalement parvenu à allumer une lumière. Contrairement à ce à quoi elle s’attendait, la maison n’était pas en désordre. C’est juste qu’elle donnait l’impression d’être... abandonnée.

« Euh... Tu vis vraiment ici ? » a demandé Mélissa.

Ana a haussé les épaules.

« De temps en temps, a-t-elle répondu. Hmmm, par contre je n’ai rien à manger... Il faudrait aller faire des courses. »

Mélissa a acquiescé.

« D’accord. J’y vais avec Jennifer, ça te va ? »

Ana a hésité quelques secondes. Puis elle a hoché la tête.

« Ça devrait aller », a-t-elle répondu en lui donnant les clés de la voiture. « Il y a un supermarché au rond-point à gauche. »

*****

Vincent était en train de parcourir les rayons bondés de l’hypermarché. Il a fini par trouver le dernier CD de Lili Leather. Il a souri en imaginant Gabriel, le tueur à sang froid, écouter ce genre de musique.

Puis il a soupiré en se souvenant qu’il était officiellement définitivement écarté de l’enquête. Bon, ce n’était pas ça qui allait l’arrêter, non plus. Mais d’un autre côté... pourquoi est-ce qu’il continuerait ? Tout ce qu’il allait faire, c’est s’attirer des ennuis. Il pouvait vraiment laisser tomber. Prendre des vacances.

Mais il s’en voulait de penser comme ça. Ces types étaient des tueurs, et une fille avait peut-être été enlevée. Il ne pouvait pas arrêter. Et de toutes façons, il n’avait aucune envie de vacances.

Alors qu’il faisait la queue pour payer, il repensait aux meurtres qui avaient eu lieu au cnrs. Il se demandait pourquoi les tueurs avaient fait ça.

Puis il a eu une idée.

Il a sorti son portable, et composé un numéro. Il a attendu quelques instants. Puis est tombé sur le commissaire.

« Allô ? a fait celui-ci.

— C’est Vincent. »

À l’autre bout de la ligne, un soupir s’est fait entendre.

« Quoi, encore ? a demandé le commissaire.

— Vous avez cherché s’il y avait des copies de sauvegarde des données sur lesquelles travaillaient les chercheurs ?

— Oui, bien sûr.

— Et ?

— Il y avait un serveur de stockage. Mais les disques ont été détruits. Comme au laboratoire. »

Vincent a soupiré.

« Super. Une autre impasse, alors.

— Pas forcément. Un labo va essayer d’analyser ce qu’il reste des disques. Peut-être que toutes les données n’ont pas été perdues. Mais ça ne vous regarde pas, Vincent. Vous m’avez dit que vous laissiez tomber. »

Vincent a baissé la tête.

« Ouais. Juste une idée... au cas où vous auriez oublié ? Je crois que je vais rentrer chez moi.

— Sage décision. Et, contrairement à ce que vous avez l’air de croire, vous n’êtes pas le seul enquêteur compétent du coin. »

Vincent a raccroché. Il hésitait. Le commissaire avait raison. S’il ne laissait pas tomber, il aurait vraiment des problèmes pour peu que quelque chose tourne mal. Mais... Ce n’était pas son genre d’abandonner si facilement.

Il a glissé le CD dans sa veste et s’est dirigé d’un pas rapide vers sa voiture.

*****

Mélissa et Jennifer dirigeaient le chariot contenant leurs quelques courses vers la caisse.

« Dis, c’est qui Ana, exactement ? a demandé Jennifer. Elle veut quoi ? »

Mélissa a haussé les épaules.

« Aucune idée.

— Je ne lui fais pas confiance. Elle est... louche. »

Mélissa a souri.

« Ouais. Sacrément louche. Mais elle est pas méchante. Je crois vraiment qu’elle veut nous aider. Elle est juste un peu... spéciale, je suppose. »

Jennifer paraissait sceptique.

*****

Vincent est entré dans la petite — et froide —salle des machines du cnrs, où étaient entreposés les serveurs informatiques du laboratoire. Un homme aux cheveux blancs était en train de taper quelque chose sur un clavier. Vincent s’est approché de lui.

« Hem, bonjour », a-t-il fait.

L’homme s’est retourné.

« Bonjour. »

Vincent a sorti sa carte de Police.

« Je suis de la police, a-t-il fait. Il faudrait que je vous pose quelques questions, au sujet de... »

Il a fait un geste évasif de la main.

« D’accord, a répondu l’informaticien. Allez-y.

— Les ordinateurs des victimes étaient reliés au réseau, je suppose ?

— Bien sûr, a répondu l’administrateur système d’un air dédaigneux. On est au vingt et unième siècle !

— Et je suppose que vous conservez quelque part toutes les données qui transitent sur votre réseau, non ?

— Ouais. Tout ce qui est obligatoire au niveau légal, en tout cas. »

Vincent a hoché la tête. Voilà qui était plutôt bien.

« Il serait possible de faire une... recherche dessus ?

— Ça dépend. Quel genre ?

— J’aimerais savoir si un des chercheurs assassinés faisait une copie de sauvegarde des données de recherche sur un ordinateur distant. »

L’homme aux cheveux blancs a soupiré.

« Ça va prendre un certain temps. »

*****

Jennifer et Mélissa ont pris les sacs dans la voiture. Mélissa paraissait réfléchir. Puis elle s’est figée.

Jennifer s’en est rendu compte.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » a-t-elle demandé.

Mélissa a levé un doigt.

« Un truc auquel je n’avais pas pensé.

— Quoi ?

— Si je suis encore vivante, c’est parce que j’étais au concert hier soir... »

Mélissa avait le regard vide.

« Et... a-t-elle continué, je n’y serais pas restée si... ta chanteuse n’avait pas insisté... »

Mélissa a plongé dans ses souvenirs. Elle a revu Lili Leather lui demander : « Vous travaillez au cnrs ? »

Mélissa a secoué la tête.

« Elle savait ce qui allait se passer, a-t-elle murmuré. Je ne sais pas comment, mais elle savait. »

*****

Vincent est arrivé devant l’appartement de Mélissa et Jennifer. Il a sonné. A attendu quelques secondes. A sonné une deuxième fois. Puis une troisième.

Il a soupiré devant l’absence de réponse. Puis il s’est dirigé vers l’appartement voisin. Et y a sonné.

Une femme brune d’une quarantaine d’années a fini par lui ouvrir.

Vincent lui a montré sa carte de police.

« Bonjour, a-t-il commencé. Vous connaissez Mélissa et Jennifer ? »

La femme a plissé les yeux.

« Les deux voisines ? Ouais.

— Vous les avez vues, récemment ? »

La femme a secoué la tête.

« Je ne peux pas vous dire. Mais je peux demander à mon fils. Victor ? »

Vincent a hoché la tête. Un garçon blondinet d’une douzaine d’années a fini par arriver.

« Quoi ? a demandé le gamin.

— Salut. Je suis de la police. Tu as vu Mélissa ou Jennifer, aujourd’hui ? » a demandé Vincent.

Le gamin a acquiescé.

« Ouais, tout à l’heure. Elles partaient en vacances, on dirait.

— En vacances ? »

Le gamin a souri.

« Ouais. Elles avaient pris des sacs.

— Et Mélissa était là ?

— Ouais.

— Il y avait quelqu’un d’autre avec elle ? »

Le gamin a paru réfléchir.

« Ouais. Une fille.

— Elle était comment ?

— Brune, pas très grande. Elle était habillée en noir. Et puis, elle était vachement maigre. Et elle avait des lunettes de soleil, même à l’intérieur. »

Vincent a acquiescé.

« Ok, merci. Super. »

*****

Mélissa a posé les sacs sur la table. Elle a constaté que la maison était un peu plus aérée. Au moins, il y avait un peu de lumière.

« Ana ? a-t-elle demandé. Ana ? »

Ana est sortie d’une autre pièce.

« Quoi ? a-t-elle demandé.

— J’ai un truc à te dire. »

Ana a hoché la tête.

« Vas-y.

— Tu connais la chanteuse Lili Leather ?

— Non.

— Comment tu as fait pour ne pas en entendre parler ? s’est étonnée Mélissa. Elle est archi-connue... »

Ana a haussé les épaules.

« Enfin, peu importe, a continué Mélissa. Je pense qu’elle était au courant de ce qui allait arriver hier soir. »

Ana a paru étonnée.

« Comment ça ?

— J’accompagnais Jennifer à son concert, hier. On est tombé sur elle, un peu par hasard. Quand elle a vu que je bossais au cnrs, elle a insisté pour que je reste. Elle m’a offert un billet. Si je n’étais pas restée, je serais morte ! »

Ana a réfléchi quelques instants.

« Hmmm, a-t-elle finalement fait. C’est... intéressant. »

Mélissa paraissait au bord des larmes.

« Intéressant ? Mes... mes amis sont morts, et tu trouves ça... intéressant ? »

Ana a secoué la main.

« Non, bien sûr que non ! J’essaie juste de comprendre. »

Mélissa a soupiré.

« Comment tu peux être si... froide ? » a-t-elle demandé.

Ana a eu un sourire triste.

« Je suis vraiment désolée. C’est ma nature, j’imagine. Je ne suis pas très... sociale. »

Mélissa a baissé la tête.

« Quoiqu’il en soit, a continue Ana. Je pense qu’on devrait rendre visite à ta chanteuse, un de ces quatre. »

Mélissa a paru surprise.

« Quoi ? Mais c’est une star ! On ne peut pas l’approcher comme ça ! »

Ana a souri.

« Oh, on se débrouillera bien, hein ? »

*****

Vincent a ouvert la porte de son appartement, et est entré. C’était un petit appartement, mais propre et bien rangé. Alors qu’il se préparait à allumer son ordinateur, son téléphone a sonné.

Il a décroché.

« Allô ?

— Bonjour, Vincent. »

Vincent n’a pas pu s’empêcher de frémir légèrement en entendant le son métallique de la voix déformée.

« Qui êtes vous ? a demandé le policier.

— Aucune importance. Disons... une amie qui vous veut du bien. Laissez tomber votre enquête, Vincent. Ou vous allez devant de très, très, gros ennuis. »

Vincent a soupiré, tout en essayant de réfléchir. Donc, il s’agissait apparemment d’une femme. Mais qui ?

« Ce sont des menaces ? a-t-il demandé.

— Non. Je vous préviens, c’est tout. Ne retournez pas voir Gabriel Lehe, et peut-être que vous ne mourrez pas tout de suite.

— Comment êtes vous au courant de...

— Aucune importance, a coupé l’interlocutrice. Je vous préviens, c’est tout. »

Vincent a souri.

« Je n’en ai rien à branler, de vos menaces. Dites moi qui vous êtes, et peut-être que je pourrais envisager de discuter sérieusement avec vous. »

L’interlocutrice a soupiré.

« Désolée. Mais ça, c’est impossible. Croyez moi, je ne veux que votre bien. »

Puis l’interlocutrice a raccroché. Vincent a reposé le combiné. Puis il a haussé les épaules. Ensuite, il a allumé son ordinateur, et s’est connecté à Internet. Il a constaté avec satisfaction que l’administrateur réseau du cnrs lui avait envoyé les résultats qu’il lui avait demandé.

*****

Mélissa, Jennifer et Ana étaient en train de manger, en silence, l’air sombre. Tout d’un coup, Ana a semblé se réveiller.

« Au fait, Mélissa... J’ai oublié de te demander un truc...

— Quoi ?

— Tu ne sais pas s’il y avait des copies des données sur lesquelles vous bossiez ? »

Chapitre 2

Cela faisait près de deux heures que Vincent roulait. Il faisait nuit depuis maintenant quelques dizaines de minutes.

Il était soucieux. Quand il avait su qu’il y avait une copie des données quelque part à Lyon, il s’était précipité immédiatement dans sa voiture. Maintenant, il commençait à se demander s’il n’aurait pas mieux fait d’appeler le commissaire. D’un autre côté, ce dernier ne l’aurait sans doute pas laissé partir...

*****

Vincent a garé sa voiture, un vieux break, sans se soucier du stationnement interdit. Il s’est dirigé vers les locaux, probablement vides à cette heure-là. Maintenant qu’il était là, il se demandait comment il allait faire pour entrer. Tout cela aurait peut-être pu attendre le lendemain, finalement.

C’est alors qu’il a remarqué que la porte était fracturée. Ses doutes se sont dissipés. Il a poussé la porte, qui grinçait un peu. Il a sorti son arme en entrant. Il y avait peut-être encore quelqu’un à l’intérieur.

Il a grimpé les escaliers sans un bruit, et est arrivé au premier étage. Il a jeté un coup d’oeil à gauche, puis à droite. Personne. Vincent a sorti de sa poche les informations que lui avait envoyé l’informaticien du cnrs, et a essayé de lire malgré l’obscurité le numéro de la salle où se trouvait l’ordinateur qu’il cherchait.

Il s’est dirigé le long du couloir en regardant les numéros sur les portes, gardant le pistolet à la main, pointé vers le sol.

Il a fini par trouver la salle. La porte était fracturée, elle aussi. Vincent a inspiré un grand coup. Puis il a levé son pistolet de la main droite et a poussé la porte de la gauche. Il n’y avait personne dans la salle. Vincent a fait le tour de la dizaine d’ordinateurs présents dans la pièce. Il a constaté que l’un d’entre eux était ouvert, et a jeté un coup d’œil à l’intérieur. Plus de disque dur. Vincent a soupiré. Encore une impasse, apparemment.

Il a entendu un bruit en dehors de la salle. Il est sorti précipitamment.

Et il a aperçu une jeune (ou peut-être pas si jeune, en fait, c’était plutôt dur à dire) fille aux cheveux noirs et courts. Elle portait des lunettes de soleil, et semblait se diriger vers lui.

Vincent a pointé son arme sur elle.

« Plus un geste ! » a-t-il lancé.

La jeune fille s’est immobilisée.

« Lève les mains ! Lentement ! » a-t-il ordonné.

Elle a obéi. Vincent s’est approché d’elle.

« Vous voulez quoi ? a-t-elle demandé, calmement.

— Le disque dur » a répondu Vincent.

La fille a secoué la tête.

« Désolée de vous décevoir, mais ce n’est pas moi qui l’ai. Je viens d’arriver, en fait. »

Vincent a paru réfléchir.

« Qui es tu ? » a-t-il demandé.

La fille a souri.

« Je m’appelle Ana. Ça vous va ? »

Vincent a soupiré. Cette fille lui semblait... étrange. À porter des lunettes de soleil la nuit, pour commencer.

« Fais voir tes yeux. »

Vincent a approché sa main des lunettes de soleil. Ana a reculé la tête.

« Vous ne devriez pas, a-t-elle dit. Vraiment. »

Vincent ne l’a pas écouté. Il a enlevé les lunettes. Derrière elles, Ana avait les yeux fermés.

Ana a souri.

« Vous tenez vraiment les voir ? a-t-elle demandé.

— Ouais. J’aime bien regarder les gens dans les yeux.

— Comme vous voudrez. »

Ana a ouvert les yeux.

Au premier abord, ils étaient bleu sombre. Mais quand Vincent a regardé un peu mieux... il avait l’impression de voir... il ne savait pas trop quoi. Des sortes de... fractales, peut-être. Quoi qu’il en soit, pas le genre de choses qu’on est habitué à voir dans les yeux de quelqu’un. Ce qui serait encore passé — il y avait des gens qui s’amusaient à acheter des lentilles de contact étranges, après tout — s’il n’y avait pas eu cette impression perturbante que les motifs bougeaient légèrement... Ce qui écartait probablement l’hypothèse des lentilles.

Alors qu’il restait stupéfait, Ana lui a donné un violent coup de poing dans le visage, puis lui a écrasé la main contre le mur. Le pistolet de Vincent est tombé au sol. Ana a ensuite plaqué le policier contre le mur, avec une force inattendue pour une fille aussi maigre. Puis, avant que Vincent n’ait pu réagir, elle a sorti un imposant pistolet de son manteau. Elle a regardé le policier dans les yeux.

« Changement de situation, on dirait, hmmm ? »

Vincent a repris ses esprits. Il souriait légèrement. Il commençait à se faire une idée de qui c’était.

« Tu n’as plus de faux, aujourd’hui ? » a-t-il demandé.

Ana lui a donné un violent coup de genou dans l’estomac, qui l’a mis à terre.

« Sale con », a-t-elle craché, avant de se diriger vers les escaliers.

Vincent a mis un peu trop de temps à son goût avant de parvenir à se relever et à attraper son arme. Il s’est précipité à son tour vers les escaliers. Il est parvenu à leur sommet alors qu’Ana atteignait le bas.

Il a tire une balle en l’air.

« Stop ! » a-t-il hurlé.

Ana s’est retourné brusquement, et a tiré une rafale de balles. Vincent a roulé au sol pour se mettre hors de portée, et a essayé de répliquer, mais il était déjà trop tard : la porte de l’entrée était déjà en train de se refermer.

« Merde. »

*****

Le commissaire s’est passé la main devant les yeux.

« Attends que je comprenne bien, a-t-il repris. Tu es allé à Lyon, sans me prévenir, tu es entré par infraction dans un centre de recherche, seul, tu as rencontré une tueuse et vous vous êtes tirés dessus. C’est bien ça ? »

Vincent a baissé la tête.

« À peu près. Mais il n’y a pas eu de dégâts. À part quelques trous dans les murs.

— Mais putain ! À quoi tu joues ? Je croyais que tu devais te tenir tranquille ! »

Vincent a soupiré.

« Je voulais prendre le disque avant les tueurs. Je dois avouer que pour ça, c’est raté. Mais pour un peu, je pouvais arrêter un de ces types. Enfin, une. »

Le commissaire a paru réfléchir.

« Mouais. Et tu aurais pu te faire tuer, aussi. Et tu imagines si tu avais blessé quelqu’un ? Je veux vraiment que tu arrêtes cette enquête, d’accord ? »

Vincent a baissé la tête.

« Je peux quand même continuer à aller voir Gabriel Lehe ? »

Le commissaire a paru hésiter.

« Si ça t’amuse. Mais tu nous fais part de tes découvertes, d’accord ? Tu ne vas pas enquêter toi-même. Je n’ai pas envie que tu te retrouves à nouveau à la une des journaux. »

Vincent a souri.

« D’accord. »

*****

Gabriel était allongé dans sa cellule, les yeux ouverts, immobile, comme si son esprit était absent. Il était dans cette position depuis environ une demi-heure lorsque deux gardiens sont entrés dans sa cellule.

Gabriel s’est tourné brusquement vers eux.

« Qu’est ce qu’il y a ? a-t-il demandé.

— Le directeur veut te voir », a répondu un gardien, en lui tendant les menottes.

*****

La serveuse s’est dirigé vers Vincent, et a déposé le café qu’il avait commandé.

Vincent l’a remercié. Puis il s’est mis à remuer son café, l’air songeur.

Il tentait de faire le point sur les évènements de la veille. Quelle journée, songeait-il. Toute l’affaire était malsaine. Mais il n’y avait pas que ça. Il sentait qu’il y avait quelque chose... d’anormal. Le massacre, déjà. La rencontre avec Gabriel. Le coup de fil anonyme. Mais le pire, c’était peut-être... les yeux de la fille.

Il a soupiré. Elle était... étrange, assurément. Elle avait quelque chose d’effrayant et... d’attirant, à la fois. Un aspect... inhumain.

Vincent a attrapé sa tasse de café, et l’a portée à ses lèvres, en essayant d’oublier quelques instants le visage de la mystérieuse Ana.

Puis, ne tenant plus en place, il a lancé quelques pièces et s’est précipité vers sa voiture.

*****

Le directeur a levé la tête de son bureau en entendant la porte s’ouvrir. Les deux gardes ont poussé Gabriel dans la pièce. Celui-ci leur a jeté un regard mauvais. Puis il s’est tourné vers le directeur.

« Vous voulez quoi ? a-t-il demandé.

— Je me demandais pourquoi la police demandait à vous parler. »

Gabriel a haussé les épaules.

« Il pensait que je pouvais l’aider sur une enquête. Une idée bizarre, si vous voulez mon avis. »

Le directeur a acquiescé.

« Je craignais qu’il ne s’agisse d’une affaire plus... personnelle. La réputation de ce policier n’est pas très...

— Il ne faut pas faire gaffe, coupe Gabriel. C’est juste des conneries de journalistes. Et la mienne est pire », a-t-il fait remarqué.

Le directeur a hoché la tête.

« Très bien. Je n’aime pas que les flics malmènent nos prisonniers. C’est arrivé un peu trop souvent à mon goût. »

Gabriel a souri.

« Je sais me défendre, monsieur.

— Je sais. Vous nous le prouvez à peu près tous les jours.

— Désolé, monsieur. Mais je n’ai pas vraiment le choix. »

Le directeur a souri.

« Je sais aussi. Vous savez, je vous aime bien, finalement. En six ans, vous n’avez eu aucun problème avec les gardiens, et vous ne vous battez finalement que contre les caïds et leur bande.

— J’aime les combats désespérés, monsieur. »

Le directeur a soupiré.

« Je ne comprends pas. Je trouve que vous êtes plutôt un type bien, au fond. Je n’arrive vraiment pas à concevoir pourquoi vous avez tué tous ces gens. »

Gabriel s’est contenté de hausser les épaules.

*****

Vincent est entré sans frapper dans la salle des serveurs du cnrs. Un technicien, s’est retourné vers lui, surpris. Ce n’était pas le même que la veille : il était en effet plus jeune, et portait des lunettes et une barbiche.

« Salut, a fait Vincent, en sortant sa plaque. Police. »

Le technicien a levé un sourcil.

« C’est encore pour me poser des questions ? a demandé calmement l’homme. Ou vous venez m’arrêter ?

— Pour des questions, a répondu Vincent. Désolé, j’ai été un peu brusque...

— Pas de problèmes, a répondu l’homme en souriant. Je me disais bien que vous n’aviez pas pu découvrir mon trafic de drogues. Vous voulez savoir quoi ? »

Vincent a secoué la tête.

« D’abord, comment ça se fait que personne ne soit au courant du sujet de ces recherches ?

— Simple. Ils faisaient ça en plus, sur leur temps libre. Officiellement, ils bossaient sur les zones actives du cerveau, quand on fait un truc ou qu’on pense à un autre. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Mouais. Ensuite, je veux savoir s’il y a un endroit ou un autre où un des chercheurs auraient pu copier ses données. »

Le technicien a soupiré.

« J’ai déjà répondu à cette question tout à l’heure, a-t-il protesté. Vous bossez pas ensemble ? »

Vincent a souri.

« Pas vraiment.

— ’Z’êtes pas très net, comme flic. »

Vincent a haussé les épaules.

« Peut-être pas, en effet. Il n’y aurait pas un truc que vous auriez oublié de leur dire, par hasard ? »

Le technicien a paru réfléchir.

« Ça se pourrait. Mais...

— Mais ?

— Ça se pourrait que ça soit pas très très légal, si vous voyez ce que je veux dire. Je veux dire, si vous étiez du genre pinailleur, bien sûr. »

Vincent a haussé les épaules.

« Je veux coincer les tueurs. Le reste, je m’en fous. »

Le technicien a souri, et fait signe à Vincent de le suivre. Il la emmené dans une petite salle sombre contenant un certain nombre de machines. Puis il a fermé la porte.

Le technicien s’est mis à taper sur le clavier.

Un client mail un peu rudimentaire, qui paraissait sortir de la fin des années 90, s’est affiché à l’écran.

« Vous faites quoi ? a demandé Vincent.

— Je regarde leurs mails.

— Oh, a fait le policier.

— Je leur ai dit cent fois de les crypter. Ils ne pourront pas dire que je les ai pas prévenus.

— Surtout qu’ils sont morts, a froidement répliqué Vincent.

— Ouais. C’est sûr que ça joue.

— Ça ne vous fait rien ? »

Le technicien a haussé les épaules.

« Je ne suis pas très émotif. C’est un crime ?

— Non, a répliqué le policier. Utiliser la cryptographie, par contre...

— Ce n’était pas comme ça, il n’y a pas si longtemps, a rétorqué le technicien, amer. Ah, j’ai un truc qui peut vous intéresser. »

Vincent s’est approché de l’écran.

« Dans ce message, Bernard dit qu’il a laissé son carnet chez Joseph.

— Bernard ? Joseph ?

— Bernard était un des chercheurs. Joseph était son ami. Je veux dire... ils étaient homosexuels.

— Oh. Donc, il doit être au courant. Tu as dit ça aux autres ?

— Aux autres flics ?

— Ouais.

— Non. Je n’étais pas censé le savoir, et ils ne me l’ont pas demandé. »

Vincent a souri.

« Alors je ferais mieux d’y aller. Tu as son adresse, à ce Joseph ? »

*****

Mélissa était en train de prendre un petit déjeuner tardif avec Jennifer lorsqu’elle a vu Ana arriver.

« Salut », a-t-elle dit.

Ana s’est passée la main dans les cheveux.

« Salut. Bien dormi ?

— Ouais, a répondu Mélissa en hochant la tête. Tu as du nouveau ? »

Ana a secoué la tête.

« Pas vraiment, non. Apparemment, ils étaient déjà passé avant moi. J’ai croisé un flic, par contre. Rien de bien méchant.

— C’est peut-être celui qui est passé hier », a répondu Jennifer.

Mélissa a baissé la tête.

« Au fait, toi qui es une fan de Lili Leather, tu ne saurais pas où elle habite, par hasard ? »

Jennifer a paru surprise.

« Heu... Je crois qu’elle a une villa sur la côte d’azur. Pourquoi ? Tu veux passer la voir ?

— Ça se pourrait. »

Ana a soupiré.

« Sur la côte ? Ce n’est pas la porte à côté. Et il faudrait d’abord savoir avec certitude où elle se trouve, à quel moment. Merde, ça ne va pas être simple. »

Jennifer a regardé Ana, puis Mélissa.

« C’est surtout qu’on ne peut pas la rencontrer comme ça !

— Pourquoi ? a demandé Ana.

— Elle est super connue !

— Et alors ?

— Et alors ? Elle a sûrement des gardes du corps, des systèmes de sécurité, et... et tout ça, quoi. »

Ana a souri.

« Oh, ça ? Ce n’est pas un problème. »

Jennifer a froncé les sourcils.

« Tu ne comptes tout de même pas rentrer chez elle par effraction ? »

Ana a haussé les épaules.

« Si c’est le seul moyen, si.

— Mais pourquoi ? »

Mélissa a soupiré.

« Je pense qu’elle est au courant de ce qui se passe. D’une partie, en tout cas. On va lui poser quelques questions. »

Jennifer a soupiré.

« Donc vous comptez sérieusement la rencontrer ? Comme ça ?

— Ouais, a répondu Ana. Mais d’abord, il faut qu’on sache où elle est. »

Mélissa a souri.

« J’ai peut-être une idée. Un type à aller voir. »

Ana a hoché la tête.

« Bien. Mais j’aimerais d’abord régler quelque chose, si tu veux bien. »

*****

Vincent se préparé à monter en voiture lorsqu’il a aperçu un camion de pizza. Son estomac lui a rappelé qu’il n’avait rien mangé ce matin et qu’il était un peu plus de midi.

Bon, l’enquête attendrait bien un quart d’heure, a-t-il décidé.

*****

Ana a garé sa voiture où elle pouvait, et a cherché un papier dans la boîte à gants. Elle l’a regardé un moment, puis l’a rangé, avant de sortir de la voiture.

Elle a laissé échapper un soupir. Évidemment, elle n’avait pas pu trouver de place à proximité.

Elle a du marcher quelques minutes avant d’arriver devant le bon immeuble. Elle a regardé les noms, et trouvé celui qu’elle cherchait. Bien. Elle a regardé si la porte vitrée était ouverte. Évidemment, elle ne l’était pas.

Elle a regardé derrière elle. Personne. Bon. Elle s’est reculée un peu, et a donné un violent coup dans la vitre, qui a volé en éclats. Elle a passé la main pour déverrouiller la porte, puis a rapidement grimpé les escaliers.

Elle s’est arrêtée au quatrième étage, et a regardé à nouveau les noms. Elle a fini par trouver la porte qu’elle cherchait.

Elle a enlevé d’un geste lent ses lunettes de soleil. Puis elle a pris une grande inspiration.

C’était bien le bon endroit. Il y avait sans doute une chance sur cent pour qu’il y ait quelque chose d’intéressant mais... et bien, c’était la dernière piste qu’elle avait : les quelques documents qu’elle avait pu récupérer sur les lieux du crime ne contenaient rien de bien intéressant.

Elle a ouvert la porte. Et pénétré dans une grande salle, pas éclairée.

*****

Vincent a posé le carton à pizza sur le siège du passager, et a commencé à en sortir une part.

Il n’a eu le temps de n’en prendre qu’une bouchée avant d’entendre le déflagration. Comme une explosion.

Comme par hasard, a-t-il songé, elle était dans la direction vers laquelle il se dirigeait.

Tant pis, la pizza attendrait.

*****

Ana s’est relevée, bénissant le réflexe qui l’avait poussée à se jeter au sol, alors que la fumée commençait à se dissiper.

Apparemment, a-t-elle songé en ramassant et en remettant ses lunettes de soleil, il y avait bien quelque chose d’intéressant à trouver ici. Même s’il ne devait plus en rester grand chose.

Apparemment, a-t-elle songé en voyant trois silhouettes armées sortir d’une porte voisine, les ennuis n’étaient pas terminés.

Ana a essayé de les jauger rapidement. Trois hommes plutôt costauds, habillés en costume noir. Et portant les mêmes lunettes de soleil qu’elle. Coïncidence amusante.

Un des hommes arborait un sourire satisfait et s’est mis à applaudir tout seul, d’un geste théâtral.

« Bravo, a-t-il lancé. Vous avez échappé à l’explosion. On a bien fait de rester là au cas où ça n’aurait pas été suffisant, on dirait. »

Ana a haussé les épaules.

« Je ne sais pas, a-t-elle répondu. Vous voulez quoi ? Me tuer ? »

Les hommes se sont approchés, un peu trop près à son goût.

« On veut la fille, a répondu l’homme. Si vous nous la donnez, vous pourriez avoir la vie sauve. »

Ana a souri.

« C’est une offre intéressante. Et qui mérite réflexion. »

Elle a plongé une main à l’intérieur de son manteau. Instantanément, trois pistolets automatiques se sont pointés vers elle.

« Du calme, a-t-elle dit en ressortant lentement sa main. C’est juste pour me décider. Vous prenez quel côté ? »

Les hommes l’ont regardée, surpris. Ana a montré ce qu’elle avait dans sa main, c’est à dire une grosse pièce jaune.

« Pile ou face ? » a-t-elle demandé.

Un des hommes a secoué la tête.

« Ça n’a pas de sens. Ce n’est pas un jeu. Vous acceptez ou vous mourez. »

Ana a soupiré.

« D’accord. Je vais décider. Pile je vous dis où elle est, face je me tais. »

Elle a lance la pièce en l’air. Tous les regards se sont tournés vers cette dernière.

Tous sauf un, en fait. Ana tenait maintenant un pistolet, et elle a fait feu trois fois, avant de plonger dans la pièce qui avait explosé.

Des balles sont venues se loger dans le mur alors qu’elle se relevait.

La pièce est venue rouler à ses pieds, et a tournoyé quelques fractions de secondes, avant de s’arrêter.

Sur le côté face.

*****

Vincent a arrêté sa voiture, et a levé les yeux. Pas de doute, l’explosion venait bien d’ici : une rangée de fenêtres au quatrième étage avait été détruite, et des bouts de verre étaient éparpillés dans la rue. Le mur était aussi quelque peu noirci, et de la fumée s’échappait encore d’une des fenêtres.

Vincent a sorti son pistolet. Il pourrait bien en avoir besoin.

Une rafale de coups de feu est venue renforcer cette idée.

*****

Une balle a perforé la poitrine d’Ana avant d’aller terminer sa course contre le mur. Mais ça n’a stoppe pas la course de la femme. Plus que deux mètres avant la fenêtre. Une autre série de balles a sifflé à ses oreilles. Elle a plongé dans l’ouverture.

*****

Ana a atterri dix mètres plus bas dans une roulade.

Vincent est resté surpris quelques fractions de seconde. Puis il a écrasé l’accélérateur.

Ana s’est relevée, et a aperçu la voiture foncer vers elle. Elle a pointé son arme vers le véhicule, paraissant hésiter à tirer.

Vincent a fini par arrêter la voiture à côté d’elle, et a ouvert la porte.

Ana est restée indécise.

« Monte ! » a lancé Vincent.

Ana a obéi et a refermé la portière. La voiture a redémarré alors qu’une nouvelle rafale de coups de feu venait détruire la lunette arrière de la voiture.

Ana a pointé son arme vers Vincent.

« Qui es-tu, toi, au juste ? a-t-elle demandé.

— Tu ne veux pas poser ça ? Je viens de te sauver la vie, je te signale.

— Vraiment ? a-t-elle répliqué. Je t’ai posé une question. »

Vincent a soupiré.

« Je m’appelle Vincent, a-t-il répliqué. Vincent Meyer. Je suis flic.

— Et qu’est-ce que tu foutais là ? a-t-elle demandé. Tu veux me faire croire à une coïncidence ? »

Vincent a secoué la tête.

« Enquête, a-t-il répondu. Si j’étais avec eux, tu ne crois pas que je t’aurais descendu plutôt que de te prendre en stop ? »

Ana a haussé les épaules.

« Je n’en sais rien, a-t-elle répondu en gardant son arme pointée vers Vincent. Ça pourrait être un piège pour retrouver cette fille. »

Vincent a soupiré.

« Ces filles, tu veux dire ? a demandé Vincent. Tu sais où elles sont ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire, si tu n’es pas avec eux ? »

Vincent a souri.

« Je suis flic. C’est parfois mon boulot, de retrouver les gens. Surtout quand ils ont été enlevés.

— Et de descendre des gens quand ils en savent trop ? Désolée, mais je ne fais pas confiance aux flics. »

Vincent a paru surpris.

« Tu penses que ce serait des flics qui auraient fait le coup ? Ça n’a pas de sens... Je ne vois pas de motifs...

— Tant mieux pour toi alors, a répliqué Ana. Dans ce cas, tu devrais laisser tomber tant qu’il en est encore temps. Arrête la voiture. »

Vincent a sourit, et a continué à rouler.

« Laisser tomber ? Maintenant ? Non, je ne peux pas. Ils ont bousillé ma vitre arrière, maintenant c’est une affaire personnelle.

— Arrête la voiture, a répété Ana en faisant un geste menaçant avec son arme.

— Et tu vas faire quoi ? a demandé le policier. Me tirer une balle dans la tête ?

— Ça se pourrait, a répliqué Ana.

— Alors vas-y. Tire. »

Ana s’est mise à secouer la tête.

« Tu es complètement cinglé.

— Possible, a répliqué Vincent. Mais j’ai l’impression que tu l’es pas mal, toi aussi. »

Ana a souri, et a finalement baissé son arme. Puis elle a jeté un coup d’œil à l’arrière de la voiture.

« C’est quoi ? » a-t-elle demandé en attrapant une part de pizza.

*****

Vincent a arrêté la voiture dans le parking, puis a coupé le contact après avoir vérifié que personne ne les avait suivis.

« Les filles vont bien ? » a-t-il demandé.

Ana a terminé sa bouchée avant de répondre :

« Bof. Physiquement, oui. Mais bon, je crois que ça leur a fait un choc. » Elle a haussé les épaules. « Enfin, je ne suis pas douée pour ce genre de trucs. »

Vincent a pointé du doigt une tache rouge sur le manteau d’Ana.

« Tu es blessée. Il faudrait que je t’emmène à l’hôpital. »

Ana a secoué la tête.

« Non, ça ira. Je vais plutôt reprendre une part. »

Vincent s’est mis à sourire.

« Tu aurais à peine dû survivre à ta chute. Tu as une balle dans le ventre. Mais tu te contentes de manger de la pizza ? Tu n’es vraiment pas normale. Et je ne parle même pas de tes yeux.

— La balle est ressortie, a répliqué Ana. Et pour les yeux... j’aimerais autant ne pas aborder le sujet, si tu veux bien. Sinon, j’ai toujours mon pistolet sur les genoux. »

Vincent a soupiré.

« D’accord. Je propose qu’on essaie de reprendre sur de meilleures bases. Je m’appelle Vincent. Je suis flic. Et toi ?

— Moi pas », a rétorqué Ana.

Vincent lui a jeté un regard mauvais. Ana a souri.

« Je t’ai déjà dit mon nom. Et je ne travaille pour personne.

— Et pourquoi tu es impliquée là-dedans ? »

Elle a haussé les épaules.

« J’étais dans le coin. J’aurais du la laisser crever ?

— Et tu te balades toujours avec une faux, ou alors c’était aussi un hasard ?

— Ça fait partie des sujets dont je préfère ne pas parler. Surtout à un type que je ne connais pas. »

Vincent a secoué la tête.

« D’accord. Ces types, qui c’est ? »

Ana n’a pas répondu.

« Encore un foutu sujet dont tu préfères ne pas parler ?

— Qu’est-ce que tu crois ? a répondu Ana, soudainement en colère. Que tu vas arrêter tous ces types ? Si tu veux te suicider, vas-y, mais tu n’as pas besoin de moi pour ça ! »

Vincent a souri.

« Ils sont si dangereux que ça ? »

Ana a hoché la tête, plus calmement.

« Oui. Il n’y a rien à faire contre eux.

— Mais pourtant, toi, tu te battais. »

Elle a secoué la tête.

« Non. Je fuyais. Et moi, c’est différent. Ne t’implique pas là-dedans. Barre toi. »

Vincent a regardé Ana dans les yeux (ou, plutôt, il s’est regardé dans les verres d’Ana).

« Et je devrais te laisser crever ? » a-t-il demandé.

Ana a tourné la tête. Puis l’a secouée.

« Je... oui. Ça n’a pas d’importance. C’est comme si j’étais déjà morte, de toutes façons. »

L’espace d’un instant, Vincent a cru voir quelque chose briller au coin de l’œil d’Ana.

Puis elle a ouvert la porte, et est sortie.

« Attends ! » a fait Vincent en commençant à ouvrir la sienne.

Ana a braqué son arme vers lui.

« Non ! Je rentre. Ne me suis pas. »

Voyant que Vincent paraissait obéir, elle a levé son arme et a ajouté :

« Merci pour la pizza. »

Vincent a souri.

*****

Vincent est entré dans la pièce, où se trouvait déjà Gabriel, menotté.

« Salut, a fait ce dernier. Vous avez ce dont on avait convenu ?

— En partie, a répondu Vincent en lui tendant le disque. Pour le rapport de police, je crains d’être un peu éloigné de l’affaire.

— Pourquoi continuer à venir me voir, alors ? » a demandé Gabriel en attrapant le CD. « Vous ne voulez vraiment pas laisser tomber ? »

Vincent a haussé les épaules.

« Non. Pas tout de suite, en tout cas.

— Vous avez découvert d’autres choses, depuis hier ? »

Vincent a hoché la tête.

« Hmmm. Ouais. J’ai fait une rencontre assez... surprenante. Deux, en fait.

— Comment ça ? »

Vincent lui a raconté ses rencontre avec Ana. Une fois que c’était fini, Gabriel s’est mis à sourire.

« Je vois, a-t-il fait. C’est ce qui s’appelle voir la mort en face. »

Vincent a levé un sourcil.

« Comment ça ? a-t-il demandé.

— Rien, a répondu Gabriel en haussant les épaules. Juste une expression.

— Vous connaissez cette fille ?

— Plus ou moins. La dernière fois que je l’ai vue, elle ne ressemblait pas franchement à ce que vous m’avez décrit... Mais je doute qu’il y ait beaucoup de gens qui aient des yeux comme ça. »

Vincent a soupiré.

« Alors, vous savez qui elle est ? a-t-il demandé.

— Oui.

— C’est qui, alors ? »

Gabriel a regardé Vincent. Puis il a paru réfléchir. Il a dévisagé à nouveau Vincent. Puis il s’est mis à sourire.

« Vous ne devinez pas ? a finalement répondu Gabriel. Une fille maigre. Squelettique, oserais-je dire. Vraiment pale. Habillée en noir. Avec des yeux étranges. Et qui tue avec une faux. Vous avez besoin d’un dessin ? »

Vincent a secoué la tête.

« Vous voulez dire que ce serait... »

Gabriel a acquiescé.

« Très drôle », a dit Vincent.

Le prisonnier s’est contenté de hausser les épaules.

Vincent s’est passé la main devant les yeux.

« Non. Ce n’est pas possible. Je veux dire... Enfin, je... »

Il a secoué la tête.

« Vous vous foutez de ma gueule, c’est ça ?

— Non, a répondu Gabriel. Je ne vois pas franchement ce qui vous choque là-dedans.

— Mais La Mort n’existe pas ! »

Gabriel a haussé une nouvelle fois les épaules.

« Peut-être pas, a-t-il admis. Ou peut-être juste qu’elle n’existe plus. Allez savoir. »

Vincent a paru réfléchir.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? a-t-il finalement demandé.

— Je veux dire qu’il n’y a pas si longtemps, il y avait des gens qui croyaient vraiment à La Mort, en tant que squelette armé d’une faux. Et pas seulement en tant que métaphore poétique ou esthétique de la fin de la vie. »

Vincent a secoué la tête.

« Oui, et ils croyaient aussi que la Terre était plate. C’était des superstitions !

— Le fait est, a répliqué Gabriel, que les gens y croyaient. Et à force d’y croire, peut-être bien qu’ils ont fini par donner une forme réelle à ce... concept. Alors, ouais, je pense qu’on peut dire que la faucheuse existait. »

Vincent s’est levé, et a fait quelques pas, l’air agité.

« En gros, vous êtes en train de me dire que si je crois au père Noël, il va débarquer par ma cheminée ? C’est ridicule !

— Dit comme ça, sans doute. Mais la foi peut être une énergie. Elle peut faire exister des choses qui ne le devraient pas. Et quand les gens n’y croient plus... »

Vincent a soupiré.

« Au sens figuré, oui, sans doute. Mais croire en quelque chose ne va pas faire que ça existe ! »

Gabriel est resté silencieux quelques instants.

« Peut-être pas. Comme vous voudrez. Toujours est-il qu’il y a des siècles, Ana était un squelette armé d’une faux. Maintenant que la part de mystère a pas mal disparu, et que la science a expliqué tant de choses, elle a pas mal changé. Mais apparemment, elle a gardé la faux. »

Vincent a secoué la tête.

« Vous êtes cinglé. Complètement cinglé.

— Sans doute, a répliqué Gabriel en souriant. Il faudrait m’enfermer. »

Vincent est resté silencieux quelques secondes. Il paraissait tenter de réfléchir.

« Vous croyez vraiment... sérieusement à ces histoires ? a-t-il fini par demander.

— Non. Je n’y crois pas. Je sais que ça existe. La différence est de taille. »

Vincent s’est levé et a fait quelques pas.

« D’accord. Supposons un instant que la fille que j’ai rencontrée soit vraiment... La Mort. Pourquoi vous seriez au courant de son existence ?

— Je vous l’ai dit, moi aussi, je l’ai rencontrée. À l’époque où elle était encore plus squelettique que maintenant, si vous voyez ce que je veux dire. »

Vincent s’est rassis, et a essayé désespérément de penser rationnellement.

« Bon, revenons à notre affaire. Je ne vois pas trop en quoi La Mort pourrait être concernée par celle-ci.

— Ana peut avoir une personnalité qui lui est propre. Des motivations à elles. Peut-être aussi qu’elle était simplement là par hasard. Si vous voulez en savoir plus, je crains que vous ne soyez obligé d’aller lui demander. »

Vincent s’est pris la tête dans les mains.

« D’accord, alors si j’ai bien compris ce que vous dites, Ana était La Mort, mais ne l’est plus ? Elle a... changé de job ?

— C’est une façon de voir les choses. Ce n’est pas forcément si éloigné de la réalité. Et c’est une supposition, en plus. Je ne pense pas que La Mort ait encore une place dans ce monde, mais qui sait ? »

Vincent a baissé la tête.

« Bon sang, je n’arrive pas à y croire. C’est... c’est du délire ! »

Gabriel a haussé les épaules.

« Si on veut. Je n’aurais peut-être pas dû vous parler de tout ça. Ça l’air de vous perturber. »

Vincent a soupiré.

« Je ne sais toujours pas si je dois vous croire ou pas. Mais revenons-en à notre affaire, d’accord ?

— Je veux bien, mais je crains de ne pouvoir vous aider beaucoup.

— J’aimerais... revenir sur votre histoire, pour commencer. Sur la fille qui voulait vous tuer... Qui était-ce ? Qu’est-ce qu’elle voulait ? Et... qui êtes vous, au juste ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Je crois que je vous en ai déjà trop dit pour m’arrêter là, hein ? »

Vincent a hoché la tête.

« D’accord. Commençons par ce que je suis, alors. Tu te rappelles ce que j’ai dit à propos de La Mort ? Qu’elle n’existait plus vraiment — du moins, pas en tant que Mort — parce que les gens n’y croyaient plus ? »

Vincent a acquiescé.

« Bon, a continué Gabriel. Il y a d’autres trucs en quoi les hommes croyaient. Il fut un temps, avant que tout ou presque ne soit expliqué par la science, où les hommes croyaient en Dieu. »

Vincent s’est mis à sourire.

« Vous n’allez pas me dire que vous vous prenez pour Dieu ? »

Gabriel lui a jeté un regard mauvais.

« Non. Les hommes croyaient en Dieu, a-t-il repris. Et à tout ce qui allait avec. Ils croyaient à Jésus. Ils croyaient au Paradis. Ils croyaient au Bien et au Mal. Ils croyaient aux Anges et aux Démons. »

Vincent a froncé les sourcils.

« Oh, je vois. Gabriel. Vous allez me dire que vous êtes un Ange, c’est ça ? »

Gabriel a souri.

« Pas loin. Je l’ai été, il y a un certain temps. Et puis... j’en ai eu marre. J’ai suivi le « chemin des ténèbres ». J’ai rejoint Satan et les autres. »

Vincent a cligné des yeux.

« Donc... vous dites que vous êtes un Démon ?

— Voilà. »

Vincent a secoué la tête, incrédule.

« Alors... c’est pour ça que vous avez commis tous ces meurtres, hein ? Pour faire le Mal, c’est ça ? »

Gabriel a secoué la tête à son tour.

« Non. Pas directement à cause de ça, en tout cas. Mais c’est un peu lié.

— Comment ça ?

— Vous allez comprendre. Poursuivons. »

*****

La porte se rouvrit.

La jeune fille restait immobile, paniquée.

Ce fut Gabriel qui en sortit, chancelant, blessé, et maculé de sang. Mais vivant et debout.

Il tenait un revolver dans la main gauche. Et une épée dans la main droite. La jeune fille blêmit. Elle sortit un pistolet de sous sa veste.

Gabriel referma la porte de l’appartement. La jeune fille marchait à reculons, tentant de s’éloigner de l’homme. Elle tentait péniblement de maintenir son arme pointée vers lui, mais ses bras tremblaient.

Gabriel lui, souriait légèrement.

« Tu espères peut-être pouvoir me tuer avec ça ? » demanda-t-il.

La jeune fille continuait à reculer. Elle buta contre une table.

« Si tu poses ça tout de suite, peut-être que je te laisserai vivre » proposa-t-il.

La jeune fille baissa les yeux sur son arme. Puis sur celles de Gabriel. Le pistolet tomba contre le sol.

Gabriel s’approcha d’elle, lentement. Et plaça le bout de sa lame sous son cou.

« Pourquoi ? » demanda-t-il.

La jeune fille haussa les épaules.

« Vous êtes... gênant. Ils vous trouvent... dangereux. Vous menacez notre puissance. »

Gabriel augmenta la pression de la lame. La jeune fille plongea les yeux dans ceux de Gabriel. Déglutit.

« Développe un peu, d’accord ? Qui ça, ils ?

— Ok, ok, répondit la fille d’une petit voix. Je parle des nouvelles divinités. »

Gabriel fronça les sourcils.

« Nouvelles divinités ?

— Vous n’êtes pas au courant ? »

Gabriel augmenta encore la puissance de la lame. La fille leva légèrement la tête.

« Non. Mais je suis sûr que tu meurs d’envie de m’expliquer tout ça, hein ? Et tu vas me dire comment tu t’appelles, accessoirement.

— D’accord, répondit la fille en faisant son possible pour ne pas bouger la gorge. Je vais... répondre, vous pouvez écarter l’épée. »

Gabriel continuait à la regarder, sans bouger. Elle fit un pale sourire.

« S’il vous plaît ? » ajouta-t-elle.

Elle sentit la lame s’écarter un peu de sa gorge. Elle souffla.

« Grouille-toi, fit Gabriel. Je commence à m’impatienter.

— Le Bien... Le Mal... Vous avez tous perdu. L’ordre nouveau est arrivé au pouvoir. »

Gabriel fronça les sourcils.

« L’ordre nouveau ? Ces types en noir ? »

La jeune fille ne répondit pas à la question.

« Dieu est mort. Plus personne ne croit en lui. Plus personne ne croit au Bien et au Mal. Plus personne ne croit en vous. Les gens croient en nous, maintenant.

— Vraiment ? Et vous êtes qui, vous ?

— Gloire. Richesse. Passion. Réussite. Adrénaline. Sports. Technologie. Voilà ce en quoi les hommes croient, maintenant. »

Gabriel hocha la tête.

« Je vois. Et moi, là-dedans ?

— Vous êtes le dernier. »

Il soupira.

« Le dernier Démon, hmmm ? »

La jeune fille acquiesça légèrement.

Gabriel retira l’épée, le regard triste. Il rangea son pistolet. La fille ne bougeait pas. Il approcha son visage du sien. Puis plaça sa main sur le visage de la jeune fille. Et la regarda dans les yeux. Oui. Les yeux lui disaient quelque chose.

Il secoua la tête.

« Le dernier, hein ? Tu m’as tout l’air d’un foutu Démon, toi aussi. T’as retourné ta veste ? »

La fille hocha la tête.

« Ouais. J’en avais marre, de la guerre stupide entre le Bien et le Mal. »

Gabriel enleva sa main. Il soupira.

« Tu crois vraiment que les nouveaux valent mieux ?

— Je ne sais pas. Mais ça ne peut pas être pire. »

Gabriel eut un léger sourire.

« Tu ne m’as toujours pas dit ton nom, fit-il remarquer.

— Emilie. »

Gabriel secoua la tête. Il eut un sourire nerveux.

« Allez, tire-toi, fit-il.

— Vous me laissez partir ?

— Cette fois, ouais. Mais la prochaine fois que je te croise, je serai moins gentil. »

*****

Vincent s’est passé la main devant les yeux.

« Donc, a-t-il dit, si j’ai bien compris ce que vous voulez dire, toutes vos victimes d’il y a six ans seraient... des sortes de pseudo-dieux qui voulaient vous tuer, c’est ça ?

— À peu près, ouais. »

Vincent a souri.

« Vous avez déjà envisagé d’aller voir un psy ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Tu ne me crois pas ? Je m’en fous, pour être honnête. Tu voulais que je te raconte mon histoire. C’est fait. »

Vincent a hoché la tête. Bien sûr que non, il ne croyait pas à ça. Des conneries. Gabriel se foutait de sa gueule, c’était tout.

Mais... il y avait des trucs qui clochaient. Les yeux d’Ana, pour commencer. Il devait bien admettre qu’ils n’étaient pas très normaux. Et elle avait réagi violemment quand il lui avait parlé de faux.

« Je me demande... S’il pourrait y avoir un lien entre vos... dieux et le massacre d’hier.

— Pourquoi pas ? »

Vincent a soupiré.

« Je ne sais pas si je dois vous croire ou pas... Votre histoire... Elle est complètement cinglée. Mais, d’un autre côté... Les yeux de cette fille... Tous ces morts pour une simple recherche scientifique... J’avoue que je m’y perds... »

Gabriel a souri.

« Mouais. C’est le genre de révélations assez... bouleversantes, hein ?

— Ouais. C’est...

— Du délire ? »

Vincent a souri à son tour.

« Ouais. »

Le policier est resté silencieux pendant quelques temps, manifestement occupé à réfléchir. Gabriel en a profite pour ouvrir la boîte de son CD. Il a passé un certain temps à regarder les quelques photos sur la jaquette.

« J’ai une autre question, a demandé Vincent.

— Quoi ?

— Je suppose que vos nouveaux dieux, là, ils sont plus ou moins... influents dans les gouvernements, les média et tout ça, non ?

— Ouais.

— Alors, il y a un truc que je ne comprends pas. Pourquoi ils ne profitent pas du fait que vous soyez emprisonné pour vous faire disparaître de façon plus... définitive ? »

Gabriel a refermé sa boîte de CD d’un geste sec.

« Je crois qu’il va falloir que je te raconte un autre épisode de ma vie. »

*****

Il était deux heures du matin. Il faisait nuit. Il pleuvait. La plupart des gens étaient chez eux, en train de dormir, ou peut-être de regarder une émission tardive à la télévision.

Mais sur le toit d’un immeuble, Gabriel courait.

Il était un peu plus grand que la moyenne. Plutôt musclé. Les cheveux noirs, courts. Il portait un blouson en cuir marron et un jean.

Et il avait une épée à la main. Une longue épée, de plus d’un mètre cinquante, qui n’avais pourtant pas vraiment l’air de le gêner dans sa course.

Des coups de feu résonnèrent. Des balles sifflèrent à ses oreilles. Il prit son élan, et sauta entre deux immeubles. Il glissa en reprenant contact avec le sol, mais parvint à ne pas tomber.

D’autres coups de feu. Une balle lui traversa l’épaule gauche.

Ignorant la blessure, il s’accrocha à une échelle de secours et commença la descente, aussi rapidement qu’il le pouvait.

Quelques secondes plus tard, ses poursuivants arrivaient, et descendaient à leur tour. Ils aperçurent une fenêtre brisée. Derrière, il y avait des traces de sang.

Ils passèrent à l’intérieur. Ils regardèrent. Et réalisèrent qu’il n’y avait personne.

Derrière eux, Gabriel avait sorti son revolver. Il fit feux. Six fois.

Il n’y avait qu’un survivant. Gabriel lui jeta un coup d’œil rapide, avant de sortir de la pièce.

Il se précipita ensuite vers les escaliers, qu’il descendit quatre à quatre.

Il finit par arriver dans le hall. Et se précipita vers la porte.

Alors que Gabriel allait ouvrir la porte, il entendit une voix féminine.

« Attends une seconde. »

Il se retourna, lentement. Une jeune fille se trouvait appuyée contre le mur. Même dans l’obscurité, Gabriel la reconnut.

« Encore toi ? »

Émilie haussa les épaules.

« Ouais. Cette fois, tu as perdu.

— Vraiment ? »

Il leva son arme vers elle.

La jeune fille sourit.

« Il y a un tas de flics, dehors. Alors, tu as le choix. Ou bien tu t’enfuis encore. Il y aura un bain de sang. Et tu finiras par mourir, ne te fais pas d’illusions. Ou bien tu te rends, gentiment. »

Gabriel approcha son visage du sien.

« Ben voyons, cracha-t-il. J’aurais sûrement droit à un procès équitable... Mon cul ! »

Émilie secoua la tête.

« C’est un marché. Tu te rends, et tu passes le reste de ton existence en prison. Mais en vie. Si tu fuis, on te tue. Tu devrais y réfléchir sérieusement.

— Qu’est-ce qui me dit que vous me laisserez vivre ? »

La jeune fille sourit.

« Tu as ma parole.

— Ben voyons !

— Tu m’as épargnée. Et puis... Je t’aime bien, et je n’aime pas les bains de sang. Alors je te propose un marché honnête. C’est le mieux que je puisse obtenir. »

Gabriel soupira.

« De toutes façons, j’ai perdu, hein ? »

Émilie sourit.

« Tu as compris. Mais dans un cas, tu perds plus que dans l’autre. »

Gabriel baissa la tête.

« J’ai droit à un baiser d’adieu, au moins ? »

Elle secoua la tête.

« Va te faire foutre », répondit-elle en s’éloignant.

Gabriel hésita encore quelques secondes.

Puis, finalement, il ouvrit la porte. La prison n’était probablement pas si mal, finalement. Ça ne pouvait pas être pire que l’enfer, de toutes façons.

La porte s’ouvrit. Gabriel sortit.

Deux puissants projecteurs se braquèrent sur lui. Une vingtaine de policiers levèrent leurs armes vers le tueur.

Un homme se mit à hurler dans un mégaphone.

« Jetez votre arme ! Les mains en l’air, face contre le mur ! »

Gabriel hésita quelques instants. Puis il laissa tomber son revolver au sol, et leva les mains, lentement.

Une dizaine d’hommes armés se précipitèrent vers lui. Ils le plaquèrent contre le mur.

Cette fois ci, il avait perdu.

*****

« Voilà, a dit Gabriel. Tu sais à peu près tout sur moi, maintenant. »

Vincent a haussé les épaules.

« Mouais. Mais qui est cette Émilie, finalement ? »

Gabriel a souri, et lui a montré le disque de Lili Leather.

« Elle a les cheveux rouges, maintenant. »

*****

Lili Leather est entrée dans la pièce. Une dizaine de personnes étaient déjà assises autour d’une table rectangulaire. Un homme aux cheveux blancs et courts, un cigare à la bouche était assis au bout de la table. Il paraissait être le chef.

« Vous êtes en retard », a fait remarquer un homme costaud, au crâne rasé, mais néanmoins habillé en costume, comme la plupart des autres personnes dans la salle.

Lili s’est assise.

« Désolée. Les embouteillages, vous savez ce que c’est... »

L’homme au crâne rasé lui a jeté un regard mauvais.

La personne qui paraissait être le chef a pris la parole.

« Bien, bien. Maintenant que nous sommes tous présents, nous allons pouvoir commencer. »

*****

Vincent a secoué la tête, puis soupiré.

« Super. Maintenant, vous voulez me faire croire que Lili Leather est aussi un Démon ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Je ne sais pas. Je te l’ai dit, c’est à toi de choisir si tu veux me croire ou non. »

Vincent s’est passé la main dans les cheveux.

« Ce que vous dites n’a aucun sens. Je croyais que Lili Leather était plutôt du genre... enfin, vous savez ? Le genre pas d’amour avant le mariage, tout ça... »

Gabriel a souri.

« Elle a tourné sa veste, à vrai dire. Mais ça n’en reste pas moins un Démon. »

Vincent a secoué la tête.

« Bon, je suppose que ça a au moins le mérite d’expliquer pourquoi un tueur écoute ce genre de musique... »

Gabriel a hoché la tête.

« Il y a un truc qu’il faut bien comprendre, a-t-il continué. Lili Leather n’est qu’un... un personnage. Son seul but, c’est de manipuler les média, de se faire du fric et de s’amuser comme une gamine. Tout est faux, chez elle. Pas seulement ses seins et ses cheveux, si tu vois ce que je veux dire. »

*****

« Vous avez trouvé la fille ? » a demandé celui qui paraissait être le chef.

L’homme au crâne rasé a secoué la tête.

« Non. Mais on a supprimé toutes les données. Il y avait aussi une copie chez un collègue, mais mes hommes s’en sont occupés. Je pense qu’on est à l’abri, maintenant. »

Le chef a tiré sur son cigare, puis a secoué la tête, lentement.

« La fille est peut-être au courant, a-t-il fini par dire. On doit l’éliminer.

— Non, a répondu Lili. Elle ne bossait pas sur le projet, d’après ce que j’ai vu. Elle n’est pas au courant.

— Mais il y a l’autre, fait l’homme au crane rasé. Elle est dangereuse. C’est peut-être un Démon.

— Non, a fait Lili en secouant la tête. Ça me parait très... improbable. Je pense qu’elle a surtout eu de la chance.

— Il faut les éliminer toutes les deux, fait une voix au fond », un jeune homme aux cheveux coiffés en brosse.

« Vous avez donc tellement besoin de répandre le sang ? Vous voulez recommencer, comme il y a six ans ? » a demandé Lili. Elle paraissait furieuse.

« Nous avons fini par gagner, a fait remarquer l’homme au crane rasé, en souriant.

— Ouais. Mais à quel prix ? »

*****

Un gardien a frappé à la porte.

« Il est midi, a-t-il fait. Les visites sont terminés. »

Vincent a regardé Gabriel.

« Je vais y aller, alors, a-t-il dit.

— À plus tard. J’imagine que tu vas avoir besoin de réfléchir à tout ce que je t’ai dit.

— Ouais, a répondu Vincent. À tête reposée, peut-être. »

Gabriel a souri.

« Merci de tes visites, au fait. Je n’en ai pas eu tant que ça, ces derniers temps. »

Vincent lui a fait un signe de la main.

« Au revoir, alors.

— Juste un truc, Vincent, a ajouté Gabriel.

— Quoi ?

— Fais vraiment gaffe à toi. Et si un type bien habillé a une arme pointé sur toi...

— Hmmm ?

— Tire le premier. C’est ça, le truc. »

*****

« À propos de votre Démon », a fait un petit homme à lunettes, « le flic est retourné le voir. »

Il y a eu un silence dans la salle. C’est l’homme au crane rasé qui l’a brisé.

« Tout cela ne serait pas arrivé si on l’avait tué.

— Il aurait d’abord fallu être en mesure de le faire, a répliqué Lili.

— Une balle dans la tête quand il était en prison. C’était facile.

— Mais nous avions promis !

— Et alors ? » a fait l’homme au crane rasé, souriant.

Le chef leur a fait signe de baisser le ton.

« J’en ai ras le bol de vos querelles.

— J’en ai ras le bol des connards sans cervelle », a répliqué Lili.

L’homme au crane rasé a secoué la tête.

« Je ne comprends même pas pourquoi elle participe au conseil. Elle fait quoi, à part des chansons à la con ? Elle ne sert à rien. Qu’elle se barre ! »

L’homme aux cheveux blancs a tapé un coup sur la table.

« Silence ! a-t-il hurlé. Sans Émilie, nous n’en serions probablement pas là actuellement. Elle mérite pleinement sa place ici, est-ce clair ? » Il s’est ensuite tourné vers la chanteuse. « Maintenant, j’aimerais vraiment beaucoup que vous vous calmiez un peu lors des conseils. Si vous n’y arrivez pas... je ne sais pas, consultez un psy, prenez des calmants, faites de la méditation, mais je ne veux plus de ça. Compris ? »

La pièce est restée silencieuse pendant quelques secondes.

« Bien. Maintenant, nous pouvons continuer. Quelqu’un a-t-il des propositions ?

— Ouais, a répondu l’homme au crane rasé. On bute le flic et le Démon, et plus de problème. »

Lili a secoué la tête en soupirant.

« On ne sait même pas ce que Gabriel lui a dit, a-t-elle répliqué. Il n’est probablement au courant de rien.

— Mieux vaut être prudent. Et le Démon aurait du être éliminé depuis longtemps.

— Je lui ai donné ma parole qu’il ne lui arriverait rien s’il se rendait !

— Pas moi », a répliqué le crâne rasé en souriant.

Lili a promené son regard sur les autres membres.

« Vous n’allez quand même pas faire ça ? » a-t-elle demandé.

La salle est restée silencieuse.

L’homme au cigare a fini par répondre.

« Et bien, il me semble que c’est la solution la plus... prudente...

— Mais c’est n’importe quoi ! Il n’y a donc que des connards assoiffés de sang, ici ? »

Une jeune fille aux cheveux blonds et courts, qui s’était tue jusque là, a alors pris la parole.

« Je suis assez d’accord avec elle, a-t-elle dit. On a déjà assez de morts sur les bras. La violence risque d’envenimer les choses plus que de les arranger... »

Nouveau silence dans la pièce. À nouveau brisé par l’homme aux cheveux blancs.

« Je ne pense pas, non. Tuer le Démon et le flic devrait être assez facile. Maquiller leurs morts et étouffer l’affaire aussi. Et tout sera résolu. »

Lili a secoué la tête.

« Alors ce sera sans moi », a-t-elle dit.

Elle s’est levé et est partie.

*****

Vincent est entré dans la salle du directeur de la prison.

« Vous avez demandé à me voir ? » a fait ce dernier.

Vincent a acquiescé.

« Avant tout, a dit le directeur, je voudrais m’excuser pour mon... discours... d’hier. J’avais lu vos « exploits » dans la presse, et... Enfin bref, apparemment, je me suis trompé sur votre compte. »

Vincent a souri.

« Pas grave. Je voulais juste vous poser une question, en fait.

— Quoi donc ?

— Après son arrestation, j’imagine que Gabriel Lehe avait vu un psychiatre, ou quelqu’un du genre, non ?

— Oui, fait le directeur. Mais ça fait un bail.

— Il y aurait moyen d’avoir les coordonnées de cette personne ? J’aimerais peut-être... en savoir un peu plus sur lui. »

Le directeur a paru réfléchir.

« Hmmm, oui, ça doit être possible. Mais ça va me demander un peu de temps. Je peux vous rappeler quand je les ai.

— D’accord, a répondu Vincent. Il y a autre chose, aussi. Je me demandais... pourquoi un tueur comme lui est — sans vouloir vous offenser — si mal surveillé ? Je veux dire, je ne m’attendais pas à ce qu’il soit traité comme les autres. »

Le directeur a replacé ses lunettes.

« Ça va peut-être vous étonner, a-t-il répondu, mais ce genre de décisions ne dépend pas de moi. Cela dit, il s’est toujours montré très sage avec les gardes. Aucune tentative d’évasion. Des fois, on a presque l’impression qu’il se plaît ici. Pas besoin d’une sécurité renforcée dans ces conditions. »

*****

« Voilà, a dit Mélissa en montrant un immeuble pourri. C’est là. »

Ana a garé la voiture devant l’immeuble. Elles en sont sorties toutes les deux, et ont gravi sept étages à pied — l’ascenseur était en panne. L’immeuble n’était pas mieux de l’intérieur que de l’extérieur.

Mélissa s’est finalement arrêtée devant une porte. Elle a sonné. Personne n’a répondu. Elle a sonné à nouveau. Il n’y avait toujours pas de réponse.

« Il n’y a personne », a constaté Ana.

C’est à ce moment là que la porte s’est ouverte, sur un grand type plutôt massif. Il avait les cheveux longs et une barbe de quelques centimètres.

« Ouais ?

— Salut, Victor ! a fait Mélissa. Je te présente Ana.

— Enchantée, a fait Ana.

— ’lut, a fait Victor, en se passant la main dans les cheveux, l’air manifestement peu réveillé. Vous voulez entrer ? »

Mélissa a acquiescé. Les deux filles sont entrées dans l’appartement. C’était un vrai taudis. Des canettes de bière traînaient ici et là, des vêtements aussi.

« Vous venez pourquoi ? a demandé Victor.

— On aurait besoin... d’un coup de main, a répondu Mélissa.

— Quel genre ?

— En fait, on voudrait savoir où va se trouver Lili Leather cette nuit. Ou un moyen de la contacter. Je pensais que tu pourrais peut-être... je ne sais pas, accéder à ces informations en hackant un site... »

Le barbu a soupiré.

« Mélissa, je t’ai déjà expliqué cent fois qu’on ne hacke pas un site en trois minutes avec une jolie interface 3D en découvrant tout de suite l’information dont on a besoin. On n’est pas dans un film ! »

Ana a souri.

« Elle était à un concert à Paris avant-hier soir. Elle a une maison sur la côte d’azur. Ça doit pas être très compliqué de voir si elle a pris un billet de train ou d’avion entre les deux... Mais si ça n’est pas possible, on se débrouillera autrement. »

Victor a hoché la tête.

« D’accord, on peut essayer ça. »

Il s’est mis à pianoter des choses à toute vitesse sur son clavier, l’écran ne renvoyant qu’un antédiluvien texte blanc sur fond noir.

Ana s’est assise sur le lit. Mélissa, elle, restait debout, à le regarder faire.

« Wow, a-t-elle fait au bout d’un moment. Je ne pensais pas que les ordinateurs qui ne marchaient qu’en mode texte existaient encore.

— On n’a rien fait de mieux, a répondu Victor en continuant à taper. Et au moins, sur cette bécane, je peux installer ce que je veux. Pas de soi-disant protections qui m’empêchent de prendre les programmes et les documents que je veux. »

Mélissa a hoché la tête.

« Mais alors tu ne peux pas utiliser les programmes récents ?

— Ce n’est pas parce que c’est vieux que c’est mort. Et au moins, j’ai la liberté de faire ce que je veux avec. »

Mélissa a souri.

« Tu sais, je me suis toujours demandé si tu ne faisais pas partie de FreeWorld. »

Victor a souri, mais n’a pas répondu.

« C’est quoi, FreeWorld ? a demandé Ana.

— Un groupe de... hackers activistes, disons, a répondu Victor.

— Illégal, bien évidemment, a ajouté Mélissa.

— Évidemment, admet Victor. C’est le groupe dont fait partie Ekie. »

Ana a froncé les sourcils.

« Qui est Ekie ? »

Victor a paru surpris de la question. Puis il a haussé les épaules.

« Le pirate informatique le plus recherché et le plus connu de la planète. Il a fait pas mal d’actions « chocs ».

— Je vois, a répliqué Ana. Au fait, il y aurait moyen de nous établir de faux papiers ? » a-t-elle demandé.

Victor a soupiré.

« Ben voyons, a-t-il répliqué. Même si j’en étais capable, qui me dit que vous ne travaillez pas pour le gouvernement ?

— Ne dis pas de bêtises, a répondu Mélissa. Tu me connais, quand même.

— Je parlais à la demoiselle aux lunettes de soleil. »

Mélissa a soupiré.

« Elle a des problèmes aux yeux. Et elle m’a sauvé la vie. Et elle est probablement recherchée, maintenant. Alors, si tu es capable de nous établir de faux papiers, j’aimerais vraiment que tu nous en fassent. Il se pourrait bien que notre vie soit en jeu. »

Victor a hoché la tête.

« Dans ce cas, pourquoi pas ? C’est du domaine du possible. Mais il me faudra deux ou trois jours. En attendant, je vous ai trouvé votre chanteuse. Elle a un billet d’avion pour ce soir entre Paris et Nice. Vous voulez les heures de départ et d’arrivée ? »

Mélissa a souri.

« Je croyais qu’il fallait plus de trois minutes pour hacker un site et trouver les bonnes infos ? »

Victor a haussé les épaules.

« Je n’ai rien hacké du tout. J’ai juste demandé à un pote qui bossait là-bas de voir ce qu’il avait au nom de Lili Leather. »

*****

Les membres du conseil ont quitté la pièce. Il ne reste plus que l’homme aux cheveux blancs, occupé à écrire quelque chose.

Il a entendu un bruit de pas, et levé la tête. Il a aperçu Lili.

« Vous vous êtes calmée ? lui a-t-il demandé.

— Ouais, a répondu Lili en souriant. J’ai peut-être une solution qui permettrait de tout régler facilement et sans faire couler trop de sang. »

L’homme aux cheveux blancs a allumé un nouveau cigare.

« Dites toujours. »

*****

Vincent était en train de se faire cuire des pâtes lorsque le téléphone a sonné. Il a décroché. C’était le directeur du pénitencier. Vincent a attrapé un papier et a noté les coordonnées que ce dernier lui donnait. Il a fini par raccrocher, mais n’a pas reposé pas le téléphone. Il a compose un numéro en regardant son papier.

« Allô ? a-t-il fait. J’aimerais prendre un rendez-vous. »

*****

Une fois les deux filles parties, Victor a sorti un téléphone portable. Il a patienté durant les quelques secondes nécessaires à l’établissement d’une communication sécurisée, puis a porté le téléphone à son oreille.

« Lili ? a-t-il dit. On dirait qu’il y a deux demoiselles qui te cherchent. »

*****

Vincent patientait depuis une vingtaine de minutes lorsque la psychiatre l’a fait entrer. C’était une femme brune à lunettes, qui paraissait avoir entre trente et quarante ans. Elle s’est assise derrière son bureau.

« Bonjour. Qu’est-ce que vous voulez ? a-t-elle demandé au policier.

— J’aimerais obtenir quelques renseignements sur Gabriel Lehe. Je pensais que comme vous vous étiez occupée de lui... »

La psychiatre a soupiré.

« Je l’ai juste vu quelques fois. Il y a longtemps. Pour déterminer s’il était fou ou pas.

— Et ?

— Et quoi ? a demandé la psychiatre.

— Il l’était ?

— Je ne pense pas non, a-t-elle répondu en souriant. Mais il était très secret. C’est dur à dire. Il m’aurait fallu plus de temps. »

Vincent paraissait hésiter.

« Il ne vous a jamais parlé... d’Anges ? Ou de Démons ? »

La psychiatre a paru étonnée.

« Pourquoi ? » a-t-elle demandé.

Vincent a haussé les épaules.

« Je ne sais pas trop. Il m’a dit certaines choses... bizarres. Sur Dieu, les Anges et les Démons, notamment.

— Je vois. Je dois admettre qu’il m’avait déjà dit quelque chose du genre. »

Vincent l’a regardée, surpris. À vrai dire, il ne s’attendait pas à ce qu’il lui en ait parlé.

« Vraiment ? Et vous dites qu’il n’est pas fou ? »

La psychiatre a souri.

« J’ai dit que je ne pensais pas. Et je n’ai jamais vraiment pu déterminer s’il était sérieux ou pas, si c’était au sens figuré ou propre. Mais pourquoi ressortez-vous tout ça ? Qu’est-ce que ça peut bien faire, maintenant ?

— Je pense qu’il pourrait nous aider sur une enquête. Seulement, j’avais besoin de savoir si ses informations étaient... fiables.

— Fiables ? Peut-être. Ou peut-être juste qu’il joue avec vous. Je pense que vous aurez du mal à savoir. Je crois que c’est ce qui l’amuse, d’ailleurs. Mais à votre place, je me méfierais. »

*****

Ana et Mélissa sont remontées dans la voiture.

« On fait quoi, alors ? a demandé Mélissa.

— On va à Nice, et on l’intercepte à la descente de l’avion, a répondu Ana.

— Ce ne serait pas plus simple d’aller la voir avant de prendre l’avion ? C’est quand même plus près. L’avion arrive à minuit et quart, on aura du mal à y être avant.

— Non, a répondu Ana en secouant la tête. Déjà, elle risque d’être plus accompagnée à Paris. Et surtout, on n’aura pas le temps de lui parler avant qu’elle ne prenne l’avion. À Nice, on aura tout notre temps. Et si on part maintenant, ça devrait être bon. »

Mélissa a soupiré.

« D’accord. Mais qu’est-ce qu’on aura fait comme heures de route... »

*****

Ana conduisait depuis trois bonnes heures, lorsque Mélissa, qui dormait, s’est réveillée.

« On est où ? a-t-elle demandée d’une voix encore ensommeillée.

— On vient de passer Lyon, a répondu Ana. On y sera à temps, ne t’en fais pas. »

Mélissa a regarde Ana, qui avait toujours ses lunettes de soleil, puis elle a jeté un coup d’œil au ciel qui commençait à s’assombrir.

« Hmmm. Tu crois vraiment que tu devrais garder tes lunettes de soleil pour conduire la nuit ? Ça ne me parait pas très... prudent.

— Ça ira, a répondu Ana en haussant les épaules.

— Si un flic t’arrêtait... a protesté Mélissa.

— Ne t’inquiète pas, a répondu Ana en souriant. Ça ira. »

Mélissa a haussé les épaules. Si elle le disait.

Les deux filles sont restées silencieuses pendant quelques minutes. Il n’y avait plus que le bruit du moteur, et, occasionnellement, d’un camion qu’Ana doublait.

« Dis, a demandé Mélissa après plusieurs minutes. Il y a vraiment un truc que j’aimerais savoir.

— Quoi ?

— Tu es qui au juste ? Tu fais quoi, dans la vie ? »

Ana n’a pas répondu pas. Mélissa est restée silencieuse quelques instants avant de la relancer.

« Ana ? »

Ana a soupiré. Ce n’était pas vraiment un sujet dont elle aimait parler.

« Tu as envie de retrouver une vie normale, avec Jennifer ? a-t-elle finalement demandé.

— Heu... Bien sûr », a répondu Mélissa, surprise, « mais quel rapport ?

— Il ne vaudrait mieux pas que tu saches qui je suis, alors, a répondu Ana d’un air sombre. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir si on veut vivre. Vivre normalement, en tout cas. Crois moi. »

Mélissa a soupiré.

« Vivre normalement ? Mes collègues se sont fait assassiner, je suis poursuivie par des tueurs dont j’ignore tout, y compris pourquoi ils m’en veulent, et je devrais vivre normalement ? »

Ana est restée silencieuse un moment. Elle ne savait pas quoi dire. Puis elle a finalement posé maladroitement sa main droite sur l’épaule de Mélissa.

« Mélissa... Ton ami, Victor, il va te trouver une autre identité. Et tu pourras partir ailleurs, avec Jennifer. Je veux juste t’aider, crois moi. »

Mélissa a hoché la tête, l’air triste.

« Et moi, je veux que tu me dises la vérité. »

Ana a soupiré.

« D’accord, a-t-elle finalement dit au bout d’un moment. Disons qu’il y avait des gens au pouvoir, pas forcément ceux qui étaient les plus voyants, mais ceux qui tiraient les ficelles. Je... bossais, en quelque sorte, pour eux. Et... disons qu’ils ont été « remplacés » par d’autres. Un peu comme un changement de gouvernement, mais le tout dans l’ombre. »

Mélissa est restée silencieuse pendant quelques secondes, paraissant digérer l’explication.

« Donc, a-t-elle finalement demandé, tu dis qu’il y a des gens qui contrôlent ce pays en secret ? »

Ana a secoué la tête, l’air triste.

« Oui, mais pas que ce pays. À peu près le monde entier, je le crains. »

Mélissa a secoué la tête, incrédule.

« Je sais, a fait Ana. Tu vas te dire que je suis peut-être paranoïaque. Ou cinglée. Enfin, bref, tes collègues avaient trouvé quelque chose qui dérangeait ces gens, apparemment.

— Mais quoi ? a demandé Mélissa. Tu dois bien avoir une idée, non ? »

Ana a soupiré une nouvelle fois.

« Peut-être... a-t-elle répondu. Peut-être... Je pense qu’ils ont peur de quelque chose. Alors peut-être qu’il s’agit d’une technologie révolutionnaire... Un peu trop révolutionnaire...

— Mais ce n’est pas possible ! a répliqué Mélissa. Je ne sais pas ce qu’ils avaient, mais a priori on faisait des recherches biologiques, sur le cerveau, ce genre de choses.

— Ce qui compte, Mélissa, ce n’est pas ce qu’ils recherchaient. Mais ce qu’ils ont trouvé », a fait remarqué Ana.

Mélissa a hoché la tête.

« Ouais. Mais je ne vois pas ce qu’ils auraient pu trouver d’exceptionnel.

— Et si c’était, disons, une explication à des sortes de... phénomènes paranormaux ? »

Mélissa a secoué la tête à nouveau.

« Je ne crois pas à ce genre de trucs, a-t-elle répondu.

— La question est plutôt : est-ce que ceux qui nous pourchassent y croient ? » a demandé Ana.

Mélissa a froncé les sourcils.

« Bon, supposons que ce genre de trucs existent. Bien. Pourquoi faire tant d’histoires ? Les quelques types qui font de la sourcerie ou du magnétisme bénéficieraient d’un coup de publicité. Et alors ? »

Ana a soupiré.

« Il n’y a pas que la sourcerie ou le magnétisme. Maintenant, suppose que ce soit des trucs comme voir le futur, ou je ne sais quoi dans le genre. »

Mélissa a soupiré à son tour.

« Théorie amusante. Mais c’est juste de la science-fiction. »

Ana a souri.

« Peut-être. C’était juste une idée. »

Mélissa a baissé la tête.

« Pourquoi tu m’aides ? » a-t-elle demandé. On ne se connaît même pas.

Ana a paru hésiter un moment.

« Je ne sais pas, a-t-elle finalement admis. Je t’aime bien, je suppose. »

Chapitre 3

Vincent rentrait chez lui, un peu déçu que son après midi ne lui ait rien appris de plus. Et il se demandait toujours comment il devait prendre ce que lui avait dit Gabriel.

Il s’est dirigé vers un placard, et est tombé sur une vieille bouteille de tequila qu’on lui avait offerte à une occasion quelconque. Il ne buvait que très rarement, mais il s’est demandé s’il n’était pas temps de s’y mettre sérieusement. Il s’est finalement décidé à prendre la bouteille de jus de pommes qui est à côté. Ça suffirait pour le moment.

Il s’est servi un verre, puis est allé s’affaler sur le canapé. Il y était depuis quelques minutes lorsque le téléphone a sonné. Il a mis un peu de temps avant de réagir, puis est allé décrocher.

« Ouais ? a-t-il fait.

— Vous ne m’avez pas écoutée, Vincent » a fait une voix métallique à l’autre bout du fil.

Vincent a soupiré.

« Encore vous ? a-t-il demandé. Vous savez où vous pouvez vous mettre vos menaces ?

— Je ne veux que vous aider, a répliqué son interlocuteur (trice ?). Si vous restez ici, c’est comme si vous étiez déjà mort.

— C’est ça, et je ne le sais pas encore, a répliqué Vincent. Qui êtes-vous, d’abord ? »

Il y a eu quelques secondes de silence.

« Je vous le dit si vous partez, d’accord ? » a fait la voix.

Vincent a hésité. Le monde lui semblait devenir de plus en plus fou. Depuis quand les gens qui faisaient des menaces en utilisant une méthode ringard pour masquer leur voix étaient-ils prêts à dévoiler leur identité ?

« D’accord, a-t-il finit par répondre.

— Prenez votre voiture, a dit la voix. Tournez à la troisième à gauche, puis a la deuxième à droite, et vous me trouverez. »

Puis la mystérieuse interlocutrice (si c’était bien une femme, s’est dit Vincent) a raccroché. Vincent a soupiré. Il s’est dirigé vers son bureau et a ouvert un tiroir. Il en a sort un gros pistolet, qu’il a mis sous sa veste. On ne savait jamais.

Puis il est sorti de son appartement.

*****

Mélissa et Ana sont sorties de la cafétéria, où elles avaient grignoté en vitesse de quoi tenir éveillées le reste de la soirée.

« Tu veux que je conduise ? a demandé Mélissa.

— Non, ça ira, a répondu Ana.

— Tu vas garder tes lunettes ? »

Ana a souri.

« Oui, a-t-elle répondu. Ne t’inquiète pas, je te promets qu’on arrivera en un seul morceau. »

Mélissa a souri à son tour.

« Si tu le dis. »

*****

Vincent est monté dans sa voiture. Au moment où il s’apprêtait à démarrer, il a entendu une sonnerie de téléphone. Il a mis quelques secondes à réaliser qu’elle venait de la boîte à gants. Il a fini par décrocher.

« Ouais ?

— Parking rue Rochambeau, a fait la voix métallique. Deuxième sous-sol. »

Puis la communication a coupé.

Vincent a haussé les épaules, puis a démarré.

*****

Victor a vidé une canette de bière, puis s’est remis à taper sur son clavier. Il était en train de pirater l’administration française afin de pouvoir créer deux nouvelles identités à Jennifer et à Mélissa. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ça. À vrai dire, procurer des fausses identités aux personnes qui en avaient besoin était, en quelque sorte, sa spécialité.

À une centaine de kilomètres de là, les fichiers journaux d’un serveur étaient en train d’être effacés, alors que deux nouveaux fichiers avaient été créés. Pour le système d’exploitation, ils avaient toujours été là.

Mais, sur une vieille imprimante matricielle qui avait été reliée depuis deux jours à l’ordinateur, une ligne parmi une centaine d’autres témoignait encore de l’intrusion.

*****

Vincent descendait la pente qui menait vers le deuxième sous-sol du parking.

Il roulait au ralenti, en prenant le temps de regarder autour de lui. Il ne voyait absolument personne. Il s’est garé, puis est sorti de la voiture. Il a attendu quelques minutes.

Il en a profité pour sortir discrètement un pistolet, partant du principe qu’il valait mieux être prudent.

Au bout d’un certain temps, il a entendu un bruit derrière lui. Il s’est retourne vivement, et a pointé le pistolet devant lui.

Il a aperçu une jeune fille habillée en noir de la tête aux pieds. Elle avait même un bonnet duquel dépassait seulement quelques cheveux rouges, et des lunettes de soleil rondes. Elle souriait.

« Du calme, a-t-elle fait. Baissez ça, ça me rend nerveuse. »

Vincent a obéi. La tête de cette fille lui rappelait quelque chose... Avec un peu de maquillage en plus... Et les lunettes en moins...

« Vous êtes... a-t-il commencé

— Chut », a-t-elle coupé en se mettant le doigt sur les lèvres. « Pas ici. Suivez-moi. »

Vincent a obéi, silencieusement. Ils se sont dirigés vers une berline gris métallisé.

« On va où ? a demandé Vincent.

— Vous verrez bien. Montez », a répondu la jeune fille.

Vincent est monté. La fille a fait de même peu après, après avoir vérifié que personne ne les avait vus. Puis elle a démarré.

« Vous êtes Lili Leather, c’est ça ? a demandé Vincent.

— Ouais, a répondu Lili.

— Vous êtes... » a-t-il commencé.

Mais paraissait hésiter à continuer.

« Je suis ? » a demandé Lili.

Vincent a soupire. Tant pis. Il devait savoir.

« Un... Un Démon ? » a-t-il demandé.

Lili est restée silencieuse un moment.

« Désolé, a dit Vincent, je sais que...

— Alors, il vous a parlé de tout ça ? » a demandé Lili.

Vincent a baissé la tête.

« Ouais, a-t-il répondu. Alors, c’est vrai ?

— À peu près, ouais.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Lili a souri.

« Je veux juste éviter d’avoir une mort de plus sur la conscience.

— Mais vous êtes avec eux, non ? a demandé Vincent.

— Ne soyez pas si manichéen, a répliqué la jeune fille. Ce n’est pas parce qu’on est dans le même « camp » qu’on est d’accord sur tout. Vous êtes un emmerdeur et un entêté, mais je n’ai pas envie de vous voir mourir. »

Vincent a souri.

« Vous pensez vraiment que je prends tant de risques que ça ? »

Lili a levé les yeux au ciel.

« À l’heure qu’il est, il doit y avoir deux tueurs à votre appartement, a-t-elle répondu.

— Quoi ? Vous m’avez fait déplacer pour ça ? » a répondu Vincent en souriant.

Lili s’est mise à sourire, elle aussi.

« J’aurais peut-être du vous laisser crever, en fait. Enfin, je suppose que c’est trop tard pour ça. Au fait, ça fait déjà la deuxième fois qu’on se voit, alors on pourrait peut-être se tutoyer, non ?

— Comme tu veux », a répondu le policier.

La voiture a ralenti, puis s’est arrêtée. Lili a sorti une clé de sa poche.

« Tiens, a-t-elle fait en la lui tendant. C’est au deuxième. Je reviens d’ici une heure ou deux. Fais comme chez toi.

— Et tu vas faire quoi ? a demandé Vincent.

— Je vais faire ma seconde bonne action du jour. »

*****

Gabriel était en train de somnoler dans sa cellule, étendu sur ce qui lui servait de lit.

Tout d’un coup, il a entendu du bruit dehors. Quelques coups de feu.

Gabriel s’est levé brusquement, en se demandant ce qu’il pouvait bien se passer.

Puis plus rien. Il était intrigué. Une tentative d’évasion ? Une attaque sur un gardien ?

Quelques dizaines de secondes ont passé.

Puis il y eu a des bruits de serrure que l’on manipule. Tout près.

La porte a finit par s’ouvrir. Lili est entré dans la pièce. Elle avait toujours son bonnet, mais portait en plus un masque à gaz qui lui cachait tout le visage. Elle avait aussi un sac à dos, une espèce de lance-grenades à la main droite, et un autre masque à la gauche, qu’elle a tendu à Gabriel. « Met ça, » a-t-elle dit d’une voix assourdie.

Gabriel a secoué la tête.

« Je m’en passerai, a-t-il répondu. Pas besoin de ces gadgets.

— Toujours aussi tête de mule, hein ? a faite remarquer la jeune fille.

— Je te trouvais plus mignonne sans ce masque à la con et avec les cheveux bruns. Et tu as un peu abusé sur la poitrine. »

Lili lui a jeté un regard mauvais. Puis elle a aperçu le CD qui traînait sur la table.

« Contente de voir que ma musique te plaît,a-t-elle en remettant le masque dans son sac.

— C’est juste par solidarité, parce que tu fais aussi partie de cette espèce en voie de disparition. Entre nous, je n’appellerais pas ça de la musique. »

Lili a haussé les épaules.

« Allez, on y va. »

Ils sont sortis dans le couloir. Il y avait de la fumée partout ; les gardes étaient tous à terre.

« Waow, a fait Gabriel. T’as endormi tout le pénitencier ?

— Je n’avais pas le temps pour les fioritures », a répondu Lili.

Elle a sorti un P.D.A. de sa poche, et a regardé l’écran quelques secondes.

« C’est bon, a-t-elle fait. On est dans les temps. »

Puis elle s’est remise à avancer.

Gabriel l’a suivie en secouant la tête.

« Encore un gadget à la con ? Tu te prends pour James Bond ?

— Tsss, c’est comme ça que tu me remercies ?

— J’aurais pu me débrouiller seul », a rétorqué Gabriel.

Lili a haussé les épaules.

« Je n’en doute pas, a-t-elle répondu. D’ailleurs, tu as une mauvaise influence sur le flic. Il m’a sorti à peu près la même chose.

— Ils lui en veulent aussi ? a demandé Gabriel.

— Oui, a répondu Lili. Parce qu’il t’a parlé. Mais ne t’en fais pas, il est en sécurité, maintenant. »

*****

Gabriel a jeté un coup d’œil à la grille restée ouverte.

« Tu as fait ça comment ? a-t-il demandé.

— Avec un de mes gadgets à la con, comme tu dis », a répondu Lili.

Gabriel a souri.

« Pourquoi tu es venue me libérer, au fait ? Je te manquais ? a-t-il demandé.

— Je te l’ai dit, tes discussions avec le flic ont inquiété le conseil. Ils veulent vous éliminer.

— Et pourquoi tu es venue ? Tu aurais pu les laisser faire. »

Lili a haussé les épaules.

« Je t’avais promis qu’il ne t’arriverait rien.

— Depuis quand les Démons tiennent leurs promesses ?

— Oh, va te faire foutre. »

*****

Lili a enlevé son masque en montant dans la voiture, jetant toutes ses affaires à l’arrière. Gabriel a grimpé dedans peu après.

Puis la jeune fille a démarré en trombe.

« Tu as prévu quelque chose pour les flics ? a demandé Gabriel.

— Non, a répondu Lili en secouant la tête. Je n’ai eu qu’une demi-journée pour m’organiser, je te signale.

— Si tu avais passé moins de temps à regarder s’ils étaient allergiques à ton truc... Au fait, il t’en reste ? »

Lili a secoué à nouveau la tête.

« Pas des masses, a-t-elle répondu. De toutes façons, en plein air, ça n’est pas très efficace. »

Gabriel a haussé les épaules. Puis, il fait, d’un air joyeux :

« On dirait qu’on va devoir improviser.

— J’ai vu, a répondu Lili en ralentissant à l’approche du barrage de police. Je ne pensais pas qu’ils feraient aussi vite. Tu as une idée ? »

Gabriel a hoché la tête.

« Ça se pourrait, a-t-il répondu. Laisse moi faire. »

Lili s’est arrêtée devant le barrage. Gabriel a baissé sa vitre, mais a gardé son visage tourné vers Lili.

Un policier s’est approché de lui.

« Excusez moi ? », a-t-il demandé.

Gabriel s’est retourné vivement, et l’a frappé violemment avec son poing gauche. Le policier s’est écroulé en arrière, KO.

Gabriel a alors attrapé le lance-grenades de la main droite, et a tire deux capsules de gaz, le troisième essai se soldant par un désagréable clic.

Lili a alors démarrer en trombe, sous les coups de feu.

« C’était ça ta putain d’idée ? a-t-elle craché à Gabriel.

— Non, a-t-il répondu en souriant. Je pensais tous les tuer, mais je me suis ravisé au dernier moment parce que je me suis dit que ça ne te plairait pas. »

Lili a laissé échapper un soupir.

« Ça va ? lui demandé Gabriel.

— Ouais, a-t-elle répondu. Mais tu fais chier ! »

Gabriel a souri.

« Bon, on fait quoi ? a-t-il demandé.

— On change de moyen de transport », a répondu Lili en tournant dans une ruelle.

Elle a arrêté la voiture juste devant un mur, le heurtant légèrement. Puis elle est descendu.

« Tu vois la plaque d’égouts ? a-t-elle demandé à Gabriel. Ouvre la. »

Gabriel a acquiescé et s’est dirigé vers la plaque. Lili a profité de ce temps pour ouvrir le coffre et en sortir un sac.

« C’est bon, a dit Gabriel.

— Une seconde, vas-y déjà », a répondu Lili en sortant un portable de sa poche.

Elle a compose le numéro tout en s’approchant de la plaque. Elle a ensuite un peu descendu l’échelle, jeté un dernier coup d’œil au véhicule, puis a appuyé sur la touche de validation.

La voiture a explosé alors que Lili repositionnait la plaque.

Puis elle a finit de descendre les barreaux métalliques.

« Super, tu as même pensé aux feux d’artifices » a observé Gabriel.

Lili est restée silencieuse.

« Bon, et maintenant ? a-t-il demandé.

— Suis moi », a-t-elle répondu en sortant une lampe torche du sac.

Ils ont avancé pendant quelques minutes dans les égouts, puis sont tombé sur une grille, fermée par un cadenas.

Lili a souri.

« Ah au fait. J’allais oublier. »

Elle a sort un revolver de son sac, puis une boite de balles, et a tendu le tout à Gabriel.

« Je me suis dit que ça te ferait plaisir de retrouver ton colt.

— Tu penses vraiment à tout, a-t-il répondu en les attrapant. Je suis touché.

— Par contre », a dit Lili en mettant une espèce de tige métallique dans le cadenas, « je préfère que tu ne le testes pas là-dessus. Trop bruyant. »

Le cadenas a fait un petit bruit métallique en s’ouvrant. Lili a fait signe à Gabriel de passer, puis a refermé le cadenas.

« Fais gaffe, il devrait y avoir un trou pas loin.

— Je vois ça, a répondu Gabriel. On descend ?

— Ouais. »

Gabriel a saute, bientôt suivi par Lili. Elle a sorti des vêtements de son sac, et les a tendu à Gabriel.

« Tiens, change-toi, a-t-elle dit.

— Tu n’as rien pour toi ? »

Lili a secoué la tête en souriant.

« Non, ça ira. Je n’ai pas de vêtements de taulard à enlever, et je n’ai pas non plus envie de te faire un strip-tease.

— Dommage. Je suppose que ce sera pour une autre fois. On est où, là ? a-t-il demandé en enlevant ses habits de prisonnier.

— Ça devait être une voie de métro a répondu la jeune fille, mais le projet a été abandonné à cause d’une sombre affaire de pots de vin et de politique. Au bout, on tombe sur une vraie ligne. »

Elle s’est tournée vers Gabriel, qui était en train de mettre un blouson marron.

« Met aussi ça, a-t-elle dit en lui tendant des fausses lunettes de vue.

— C’est sûr qu’avec ça, ils ne me reconnaîtront jamais », a-t-il dit sur un ton ironique.

*****

Cela faisait maintenant environ une vingtaine de minutes que Gabriel et Lili marchaient dans le sombre tunnel.

« On en a encore pour combien de temps ? a demandé Gabriel.

— Je sais pas trop, a répond Lili en haussant les épaules. Je dirais qu’on en est à peu près à la moitié. »

Une trentaine de secondes sont passées en silence.

« Dis, fait Lili. Il y a un truc que je me demandais, à ton sujet...

— Quoi ?

— Du temps où tu étais un Ange... Enfin je veux dire... Tu es Le Gabriel de la bible ? » a-t-elle demandé.

Gabriel a souri, gêné.

« Pas vraiment. Tu pensais vraiment que le Gabriel de la bible serait devenu un Démon ?

— Tu n’étais pas Archange, alors ? » a-t-elle demandé à nouveau.

Gabriel a soupiré, mais n’a pas répondu.

« Tu étais Archange, hein ? » a-t-elle insisté.

Gabriel a haussé les épaules.

« Quelle importance ? C’était il y a tellement longtemps...

— Rien, c’est juste... Pour savoir. »

Gabriel a soupiré, à nouveau.

« Et bien voilà, tu sais. Mais c’est le passé. »

Lili a hoché la tête.

« D’accord. Désolée, je voulais pas te rappeler de mauvais souvenirs... »

Gabriel a souri.

« Ça va. Je peux te poser une question indiscrète, moi aussi ?

— Vas-y.

— Pourquoi tu es avec eux ? Au début, je pensais que c’était juste pour le pouvoir, mais tu ne serais pas venue si c’était le cas, je me trompe ? »

Lili s’est immobilisée.

« Je pensais que... ce serait mieux, a-t-elle répondu.

— Mieux que quoi ? a demandé Gabriel.

— Mieux que cette guerre stupide pour une raison à la con ! »

Gabriel a secoué la tête.

« Tu veux me faire croire que tu es si naïve ? »

Lili s’est retournée. Elle paraissait énervée.

« Naïve ? Pourquoi ? a-t-elle demandé. Parce que je n’avait pas prévu qu’il y aurait des connards partout ? »

Gabriel a souri.

« C’est l’idée, ouais. »

*****

Mélissa est descendu de la voiture, immédiatement suivie par Ana. Puis elle a regarde l’heure.

« C’est bon, a-t-elle fait. On a un quart d’heure pour trouver le bon terminal. Tu comptes faire quoi après ?

— On la repère et on lui parle, a répondu Ana.

— Mais elle sera probablement accompagnée ! »

Ana a haussé les épaules.

« On n’aura qu’à la suivre en voiture. Et on va lui parler juste avant qu’elle ne rentre chez elle. Qui sait ? Peut-être qu’elle nous invitera à manger ?

— On a déjà mangé ! » a répliqué Mélissa.

Ana a souri.

« Oui, mais elle ne le sait sans doute pas », a-t-elle fait remarquer.

*****

« Dis moi, a demandé Lili, ça fait quoi d’être là depuis la nuit des temps ? »

Gabriel l’a regardé, surpris.

« Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Ça fait des millier d’années que tu existes, non ? a demandé la « jeune fille ».

— Si, mais... »

Il a haussé les épaules.

« J’en ai oublié pas mal, heureusement, a-t-il repris. Mais pourquoi tu me demandes ça ?

— Pour savoir, a répondu Lili en souriant. Je suis curieuse.

— Ouais, mais ce que je veux dire, c’est que tu devrais savoir ce que ça fait, non ? Tu es un Démon aussi, pas vrai ? »

Lili a secoué la tête.

« Oui, mais je suis plus jeune.

— Ah ?

— J’ai été brûlée pour sorcellerie au seizième siècle parce que je soignais trop bien les gens. Je me suis retrouvée en Enfer, et je ne suis revenue sur Terre en tant que Démon que dans les années quatre-vingt. »

Gabriel a hoché la tête, l’air pensif. Il est resté silencieux un moment.

« Ah, je vois, a-t-il fini par répondre. Mais tu dois avoir quand même dans les quatre cents ans, non ?

— Ouais, mais ce n’est quand même pas pareil. Je n’ai jamais été un Ange. Je n’ai jamais rencontré Dieu.

Gabriel a souri.

« Tu sais, tu ne manques pas grand chose. Si tu veux mon avis, C’était un Vieux Con. »

Lili a souri à son tour.

« Je suppose que ton « jeune » âge explique quelques trucs, a fait remarquer Gabriel.

— Comme quoi ? demande la pas-si-jeune fille.

— Comme pourquoi tu es si naïve, par exemple. »

Lili lui a jeté un regard mauvais.

« Je ne suis pas naïve ! »

*****

Mélissa a touché l’épaule d’Ana.

« Je la vois, je la vois ! » lui a-t-elle dit.

Ana a levé les yeux. Elle a en effet aperçu en effet une silhouette aux longs cheveux rouges. Elle ne paraissait pas être accompagnée.

Ana s’est mise à sourire.

« D’accord. On la suit », a-t-elle dit.

*****

Victor a sorti sa pizza du micro-ondes et est retourne sur son ordinateur. Il a commencé à écouter une vieille musique électronique tout en tapotant sur son clavier et en grignotant occasionnellement.

Pendant ce temps, à l’extérieur, un fourgon noir banalisé s’est arrêté. Six hommes cagoulés et armés en sont descendus précipitamment.

« Ok, les gars, a fait l’un d’entre eux, ce n’est probablement qu’un ado boutonneux ou un nerd dans le genre, mais on va quand même être prudent. Team A, vous venez avec moi. Team B, faites le tour et arrêtez-le s’il tente de s’enfuir. »

Puis les six hommes se sont séparés en deux groupes de trois.

La porte de l’appartement de Victor a sauté. Trois hommes sont entrés, braquant leurs armes vers lui.

« Pas un geste ! Police ! » a hurlé l’un d’entre eux.

Victor a laissé échapper un soupir.

« Je suppose que je ne vais pas pouvoir finir ma pizza, alors ? » a-t-il dit.

*****

« On arrive au métro, a dit Lili.

— Tu ne crois pas que je risque de me faire repérer ? » lui demandé Gabriel.

Elle a haussé les épaules.

« Je ne pense pas qu’ils aient envoyé d’hommes là-bas. Je n’espère pas, en tout cas. Pourquoi, tu as peur ? »

Gabriel a secoué la tête. Lili a souri.

« Je ne te savais pas si susceptible. »

Gabriel s’est contenté de hausser les épaules. Ils ont continué à marcher un peu, mais ils sont finalement arrivés à un cul-de-sac.

« Tu es sûre qu’il y a un métro ? » a demandé Gabriel.

Au lieu de lui répondre, Lili a levé la main vers le plafond. Gabriel a en effet aperçu une issue à deux mètres du sol.

« D’accord, a-t-il dit en soupirant. Il va falloir grimper.

— Attends, l’a arrêté Lili.

— Quoi ? »

Lili a souri.

« Je veux te poser une question, avant.

— Vas-y.

— Tu... Tu comptes faire quoi ?

— Comment ça ? Là, tout de suite ? » a demandé Gabriel.

Lili souri à nouveau.

« Non. Je veux dire... Maintenant que tu es libre ? »

Il a haussé les épaules.

« Je ne sais pas. Aider Vincent, pour l’instant. Je suppose qu’il risque d’en avoir besoin. Mais pourquoi tu me demandes ça ?

— Comme ça, a répondu Lili. Pour te connaître un peu. Ça me gênerait d’avoir libéré un vrai serial-killer. »

Gabriel a souri à son tour.

« Ne t’en fais pas a-t-il répondu. J’irai mollo. Je ne commencerai à manger des enfants qu’après une ou deux semaines. »

Lili a secoué la tête.

« En fait, je voulais surtout savoir si tu comptais... je ne sais pas, partir en guerre contre eux... enfin, contre nous. »

Il a haussé les épaules une nouvelle fois.

« Je pense pas, non. Ce n’est plus de mon âge, ce genre de trucs.

— Vraiment ? a demandé la jeune fille.

— Ouais. Et qu’est-ce que ça peut me foutre, finalement ? Tant que vous me foutez la paix... »

Lili a souri.

« Pourquoi tu as refusé de t’allier avec nous, alors ?

— Parce que vous êtes un tas de connards ! » a-t-il répondu avec animosité.

Lili soupiré, en le regardant d’un air mauvais.

« Tu es dur, a-t-elle finalement dit. Je m’étais donné un mal de chien pour qu’ils acceptent de te proposer ça... »

*****

Gabriel resta quelque secondes devant la porte fermée, le revolver à la main. Le rendez-vous, au dernier étage d’un immeuble désaffecté, puait le piège.

D’un autre côté, il n’était pas du genre à se laisser démonter pour si peu.

Il ouvrit la porte, et pénétra dans une espèce de salle de conférence. Il aperçut le soleil en train de se coucher sur la ville à travers une grande baie vitrée, qui n’avait pas du être nettoyée depuis des années.

Une dizaine de personnes se trouvait dans cette pièce. Beaucoup trop étaient armées.

La jeune fille qui, quelques années plus tard, se ferait appeler Lili Leather était assise sur la table, en train de tripoter ses cheveux qui étaient encore noirs, à l’époque.

« On commençait à se demander si tu viendrais, fit-elle. Tu peux baisser ton flingue. Je t’ai dit qu’on devait juste discuter. »

Gabriel baissa son arme, tout en la gardant à la main.

« Ouais. Mais vous ne discutez que parce que vous n’avez pas réussi à me tuer... » fit-il remarquer.

Un homme musclé au crane rasé parut s’exciter.

« Fais le malin, ducon, cracha-t-il. Tu riras moins quand tu seras six pieds sous terre ! »

Gabriel sourit légèrement.

« Qu’est-ce qu’il veut, le chauve ?

— On avait un truc à te proposer », répondit Émilie avant que son « collègue » n’ait le temps de réagir.

Gabriel la regarda dans les yeux.

« Vraiment ? Et quel genre de truc ? » demanda-t-il.

Émilie sourit.

« Disons, qu’il y a deux sortes de Démons. Le genre...

— Il y a le genre avec nous et il y a le genre contre nous », coupa un homme aux cheveux blancs, un cigare à la main.

— Tu es doué, tu pourrais nous être plus qu’utile, compléta Lili.

— Et si par hasard je refusais ? demanda Gabriel.

— À vrai dire, répondit l’homme au cigare, vous pourriez le regretter. Si vous viviez assez longtemps, bien entendu. »

Gabriel sourit.

« Désolé, répondit-il, mais allez vous faire foutre.

— Comme vous voulez, fit l’homme au cigare. Mais vous allez mourir. »

Une demi-douzaine d’hommes levèrent leurs armes vers lui.

« Pas aujourd’hui », répliqua Gabriel.

Quelques secondes et quelques dizaines de coups de feu plus tard, la baie vitrée explosait, alors que Gabriel passait à travers, sans paraître se soucier de la chute de vingt étages qui l’attendait.

*****

Deux hommes étaient en train de fouiller Victor, qui se trouvait plaqué contre le mur, les mains menottées dans le dos.

Pendant ce temps, le troisième homme s’était placé devant l’ordinateur.

« Chef ?, a-t-il demandé, on dirait qu’il est connecté au réseau de FreeWorld. Avec un peu de chance, on pourrait en coincer d’autres. »

Celui qui venait de menotter Victor a souri.

« Tu entends ça ? Tu vas nous aider à arrêter d’autres criminels... »

Victor a soupiré.

« Merde ! Il demande un mot de passe ! » s’est exclamé l’homme qui était devant l’ordinateur.

Le hacker a souri, apparemment soulagé.

Celui qui paraissait être le chef lui a donné un violent coup de poing au visage.

« Ne fais pas le malin. Parce que tu vas nous le dire...

— Plutôt crever. »

L’homme a placé son arme sous le cou de Victor.

« Tu y tiens vraiment ? a-t-il demandé. C’est quoi ton login ?

— Allez vous faire foutre. »

L’homme a appuyé l’arme contre le cou du hacker. Il y a eu un cliquetis désagréable.

« LOGIN ? » a-t-il beuglé.

Victor a soupiré.

« Vik. Avec un k », a-t-il finalement dit.

Celui qui s’était placé devant l’ordinateur a tapé quelques lettres au clavier.

« Heu... chef, il y a un problème, a-t-il dit, gêné.

Quoi ? a demandé le chef en question.

— Le clavier, il met pas les bonnes lettres... »

Victor a souri.

« Ça s’appelle un clavier dvorak , crétins. »

Le chef l’a frappé avec la crosse de son arme. Le nez de Victor s’est mis à saigner. Le chef lui a enlevé les menottes d’une main, tout en pointant son arme sur lui de l’autre.

« Tu vas le rentrer toi-même, le mot de passe. Et ne joue pas au con. »

*****

Gabriel regardait Lili, qui s’était assise sur un siège en attendant le métro. Ils étaient seuls dans la station, à l’exception d’un groupe de jeunes gens à l’autre bout du quai.

« Tu es dans quel camp ? a-t-il demandé au bout d’un moment.

— Comme toi, a-t-elle répondu en souriant.

— Vraiment ?

— Ouais. Toi, t’es nulle part parce que tu t’en fous. Moi, je suis un peu partout. Ça revient au même, non ? »

Gabriel a souri.

« J’imagine que oui. »

Lili a pris une inspiration.

« Tu sais, a-t-elle dit, j’ai réfléchi à... un plan.

— Un plan ?

— Ouais. Qui permettrait de sauver à peu près tout le monde. Enfin, je pense.

À peu près ? » a demandé Gabriel.

Elle a soupiré.

« En fait, tout le monde... sauf toi », a-t-elle répondu.

Gabriel a souri à nouveau.

« Dis toujours. »

*****

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Victor a soupiré.

« Tu as intérêt à ce que ça soit le bon », a murmuré le chef en faisant un nouveau cliquetis désagréable avec son pistolet.

Victor a inspiré profondément. Sa main droite s’est dirigée lentement vers la touche entrée située en bas à droite de son clavier. Il a appuyé dessus.

Last login: Sun Aug 11 21:58:33 2013 from fec1:32a1:ef43:6723:fac2:7890:ab23:ca42  
Message du jour: la plume est plus forte que l’épée.

Le chef a éclaté de rire.

« La plume est plus forte que l’épée, hein ? a-t-il raillé. En tout cas, on dirait que le pistolet est plus fort que le clavier ! »

Ses deux compagnons ont éclaté de rire à leur tour. Victor avait le regard vide.

« Ça dépend du clavier, a-t-il murmuré.

— Qu’est-ce que tu as dit ? » a beuglé le chef.

Victor s’est retourné, d’un geste rapide. De la main gauche, il a poussé le pistolet de son adversaire vers le haut. Il y a une détonation. Une balle est venue s’arrêter dans le plâtre du mur alors que l’imposant clavier datant des années quatre-vingts a percuté la tête du chef, l’envoyant au tapis.

Alors que ce dernier s’écroulait, Victor a attaqué son deuxième adversaire, le mettant K.O. d’un coup de tête.

Le troisième homme, lui, avait eu le temps de lever son arme. Il a fait feu.

Victor s’est écroulé sur son bureau, le ventre en sang.

*****

Ana et Mélissa suivaient maintenant la voiture de Lili depuis un quart d’heure. Elles étaient sur une petite départementale assez tortueuse. Il n’y avait personne d’autre sur la route.

Brusquement, Ana s’est mise à accélérer et est passée sur la voie de gauche.

« Qu’est-ce que tu fais ? a hurlé Mélissa.

— Ça ne se voit pas ? Je la double », a répondu Ana.

Elle est passée devant la voiture de la chanteuse. Puis s’est mise à ralentir. Derrière elle, Lili a fini par s’arrêter. Ana a stoppé à son tour, et est descendu de voiture, bientôt suivie par Mélissa.

Lili s’est dirigé vers elles.

« Salut, a-t-elle fait. Je suppose que vous êtes Mélissa et Ana ? »

Mélissa a acquiescé, surprise. Elle a dévisagé un moment Lili. Elle avait bien les cheveux rouges, les yeux verts, mais... son visage... Il paraissait légèrement différent.

« Vous... Vous êtes vraiment Lili Leather ? » a-t-elle finalement demandé.

*****

Victor gémissait, se tenant le ventre avec la main gauche. Il a tenté de s’aider de la droite pour se relever.

« Retourne toi, lentement ! » a fait l’agent qui était resté debout.

Victor a obéi, continuant à gémir. Il était maintenant à moitié allongé sur son bureau.

L’agent a regarde son chef, toujours allongé au sol.

Lorsqu’il a tourné à nouveau les yeux vers Victor, il a vu que celui-ci avait son moniteur dans les mains.

Victor a puisé dans ses dernières forces pour lancer l’écran.

L’agent a tiré.

La balle est venue percuter l’écran, a brisé le verre, puis le tube cathodique.

Le moniteur a implosé une fraction de seconde avant de percuter la tête de l’agent.

*****

« Alors, en fait, vous êtes en quelque sorte la... doublure de Lili Leather ? » a demandé Mélissa, perplexe.

Lili Leather (la doublure) a hoché la tête.

« Voilà. Je sers surtout à lui donner des alibis.

— Pour quels genres de trucs ? » a demandé Ana.

La fausse Lili Leather a haussé les épaules.

« Il vaudrait mieux que vous parliez de ça avec elle, je pense. Elle m’a dit de vous donner rendez-vous demain matin à huit heures. Elle vous appellera sur... (Elle a sorti un téléphone cellulaire de sa veste.) ce portable pour vous dire où.

— Comment elle a su qu’on la cherchait ?

— Je vous l’ai dit, ce n’est pas à moi qu’il faut poser ce genre de questions. »

Mélissa a hoché la tête.

« D’accord. Merci.

— Oh, autre chose, a dit la doublure.

— Quoi ?

— Surtout, quoiqu’il arrive, ne vous approchez pas de la villa de Lili.

— Pourquoi ?

— Elle est sous surveillance. »

Mélissa a soupiré.

« Merci encore, a-t-elle dit.

— Il n’y a pas de quoi. Je fais juste mon boulot... »

Elle est remontée dans la voiture, puis a démarré.

Ana souriait.

« Je ne sais toujours pas qui est Lili Leather, a-t-elle dit, mais ça ne m’a pas l’air d’être une simple chanteuse. Ou alors, elle est vraiment paranoïaque. »

*****

La porte de l’appartement s’est ouverte. Vincent a sorti son arme.

« Du calme, a tempéré Lili en le voyant. Ce n’est que nous. »

Gabriel est entré à son tour dans l’appartement.

« Salut », a-t-il fait.

Vincent a soupiré.

« C’est du délire, a-t-il dit, en ayant la légère impression de se répéter.

— Tu parles de mon accoutrement ? » a demandé Gabriel en retirant ses lunettes inutiles.

Vincent a secoué la tête.

« Non ! Je parle du fait d’être avec une chanteuse pour adolescentes et le tueur le plus recherché de ce pays ! Du fait d’être avec deux personnes qui se prennent pour des Démons !

— Oh, ça, a répondu Gabriel en souriant. Ne t’en fais pas, ça va s’arranger.

— Vraiment ? Et comment ça pourrait s’arranger ? Vous allez me dire que tout ça n’était qu’une caméra cachée ? »

Lili a soupiré. Elle a attrapé la main de Vincent.

« Je sais ce que ça fait de se rendre compte que le monde n’est pas exactement... comme tu as cru qu’il était toute ta vie. Mais tu t’en remettras. »

Vincent a retiré sa main.

« Vraiment ? a-t-il demandé.

— Disons... je l’espère, en tout cas », a répondu Lili en souriant.

Elle a retiré son bonnet, libérant ses longs cheveux rouges.

« Je vous laisse trois minutes, a-t-elle dit en se dirigeant vers la salle de bains, je vais prendre une douche. »

Vincent s’est assis sur le canapé.

Gabriel, lui, restait debout, à regarder la chaîne Hi-Fi. Il a pris un disque et s’est tourné vers Vincent, en souriant.

« Ce n’est pas sa musique, au moins ? a demandé ce dernier.

— Ça n’a pas d’importance », a répondu Gabriel en mettant le CD dans le lecteur. Quelques secondes après, les enceintes se mettaient à jouer le dernier tube de la chanteuse.

« Il n’y a rien qui te surprend ? a demandé Gabriel.

— Que des gens achètent ça ? a répondu le policier.

— Certes, a admis. Gabriel. Mais il y a autre chose que je voudrais te montrer. »

Il a sorti le CD du lecteur, et l’a montré à Vincent.

« Tu vois quelque chose de spécial ?

— Non, a répondu Vincent. Qu’est-ce qu’il y a ? »

Gabriel a souri.

« C’est un morceau de plastique rond avec un trou dedans. Et quand tu le mets dans ce tas de ferraille et de plastique, ça te rejoue à l’identique une musique enregistrée il y a des mois, voire des années de cela.

— Ouais, a répondu Vincent en souriant. Ça s’appelle un compact disc. Ça n’est pas vraiment ce qu’il y a de plus récent.

— Mais ce n’est pas tout, a continué Gabriel écouter ses sarcasmes. Toujours avec un morceau de plastique, tu peux aussi revoir tout une vidéo. Et tu peux faire tenir une bibliothèque entière sur quelques centimètres carrés. Toujours de plastique. »

Vincent a soupiré.

« Ouais. Et alors ?

— Ça ne t’étonne pas, hein ?

— Non. »

Gabriel a hoché la tête.

« Voilà. Tu es habitué. Tu ne fais plus gaffe. »

Vincent a souri.

« Je suis désolé, mais je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir.

— Ce que je veux dire, c’est que le fait que ce... monde contienne deux Démons n’est pas forcément beaucoup plus extraordinaire que ça... »

Vincent ne paraissait pas convaincu par les arguments de Gabriel.

« Je veux dire, quand tu y réfléchis bien », a ajouté Gabriel. « Et tu peux rajouter le miracle de la vie, l’ADN, le cerveau... Le monde est plein de choses extraordinaires. Tu t’habitues simplement aux plus courantes. »

Vincent a souri.

« Mouais. Vous voulez dire que je finirai par m’habituer au fait que des Démons se baladent en ce bas monde ?

— Ouais. Et tu n’es pas obligé de me vouvoyer. »

Vincent a haussé les épaules. Après tout, pourquoi pas ?

« D’accord. Tous les Démons sont comme ça ? a-t-il demandé

— Comment ?

— Comme... vous deux.

— Tous les Démons encore en vie, oui. Enfin, en supposant qu’il n’y en ait pas d’autres qui se soient mieux planqués que moi », a répondu Gabriel.

Le policier a secoué la tête.

« Et... vous êtes censés faire le Mal, non ?

— Ouais.

— J’ai du mal à... Enfin, je veux dire... Que ce soit toi ou elle... Je ne voyais pas franchement les Démons comme ça, c’est tout. »

Gabriel a haussé les épaules.

« Tu sais, le Bien, le Mal, c’est très surfait. Le Mal, c’est aussi la liberté, la tentation, la luxure, ce genre de trucs. Pas besoin de massacrer des gens à la tronçonneuse. »

Vincent a hoché la tête.

« Enfin, mon truc c’était quand même plus la tronçonneuse, a ajouté Gabriel en souriant.

— Mais tu disais que tuais seulement pour te défendre ? a fait remarquer Vincent.

— Hmmm, ouais. Mais je tuais des gens bien.

— Comment ça ?

— Empêcher les autres de penser, tout contrôler, c’est aussi ça, le Bien. »

Vincent a souri.

« C’est un point de vue.

— Crois moi, les deux camps étaient aussi pourris l’un que l’autre, quand on y réfléchis bien »

Vincent a secoué la tête.

« Ça n’est pas le problème. Mais c’est... c’est toujours le fait que des Démons puissent exister, en fait », a-t-il admis.

Gabriel a souri.

« Je sais. Plus personne n’y croit.

— Tu as quelque chose... qui pourrait me prouver que c’est réel ? Du genre, un pouvoir surnaturel, ou... tu vois, ce genre de choses ? Ça m’aiderait, je pense. »

Gabriel a acquiescé. Il fait un geste rapide mais compliqué avec ses doigts. À l’instant d’après, une épée est apparue dans sa main. Elle était vieille, sombre et... elle paraissait... maléfique.

« Oh, a fait Vincent d’une voix faible. Je comprends maintenant pourquoi on n’a jamais retrouvé l’arme de tes crimes. »

La porte de la salle de bains s’est ouverte. Lili en est sortie, en peignoir.

« Oh, il t’a montré l’épée, a-t-elle dit en souriant.

– Elle a quelque chose de... magique ? a demandé Vincent. Je veux dire, à part le fait de pouvoir la faire apparaître et disparaître comme ça... »

Gabriel a haussé les épaules.

« Ça dépend de ce que tu appelles magique, je suppose, a-t-il répondu en la faisant disparaître.

— Et je suppose que je ne peux pas demander comment ça marche ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Tu demandes à ce qu’elle vienne, et elle vient. Il n’y a rien d’autre à savoir.

— En fait, a dit Lili, je pense que l’épée existe toujours quelque part, d’une façon ou d’une autre, même si ce n’est pas dans ce plan matériel. L’appeler revient juste à la remettre dans ce plan. C’est un peu dur à concevoir, mais il faut voir ça en... disons, plus de trois dimensions.

— Waoh, a fait Vincent.

— Ce qu’elle a oublié de te dire, c’est que tout ça, c’était une supposition. »

Lili a souri.

« Ouais. Mais qui n’a pas encore pu être mise en échec, a-t-elle répliqué.

— Il faut dire aussi qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qui font des expériences là-dessus. »

Vincent a soupiré.

« Je peux vous poser une question ? Je croyais que vous étiez... plus ou moins ennemis, et là... je veux dire, vous avez l’air de plutôt bien vous entendre, non ? »

Lili a haussé les épaules.

« En six ans, les choses changent. Les gens aussi. Enfin, pas Gabriel, mais bon. »

Vincent a secoué la tête.

« Je suppose que je ne devrais plus essayer de comprendre. »

Lili a soupiré à son tour, et s’est assise à côté de Vincent.

« Je sais que c’est dur pour toi... », a-t-elle dit.

Vincent a haussé les épaules.

« Pas tant que ça, finalement, a-t-il répondu. Je veux dire, je me plaignais que mon boulot était routinier et qu’on ne me donnait pas de vrais missions. Là au moins, niveau routine, je n’ai pas à me plaindre. »

Lili a souri.

« C’est une façon de voir les choses. »

Vincent s’est passé la main sur les yeux.

« Alors, récapitulons. Il y a des gens qui manipulent ce gouvernement — ainsi que d’autres choses — dans l’ombre.

— Ouais, a répondu Lili. Des nouveaux dieux, en quelque sorte.

— D’accord. Et toi, tu en fais partie.

— Ouais.

— Mais tu es aussi un Démon.

— Ouais.

— Et Gabriel est votre ennemi juré.

— Ouais.

— Et tu l’aides.

— Ouais. »

Vincent a regardé Lili.

« Je ne comprends pas, a-t-il dit.

— Ils voulaient le tuer. Et je n’aime pas voir des gens mourir.

— Bon, d’accord. Et la tuerie au CNRS, là-dedans ? Qu’est-ce que ça a à voir avec tout ça, finalement ?

— C’est eux aussi, a répondu Lili. Une découverte qu’ils pensaient dangereuse.

— C’était quoi ? » a-t-il demandé.

Lili a soupiré une nouvelle fois.

« En gros, quand les gens croient suffisamment en quelque chose, ça peut... influer sur cette chose. Comme, la faire exister. C’est excessivement simpliste, mais tu vois l’idée ?

— Comme Dieu, les Anges et les Démons ?

— Voilà. Les chercheurs étaient sur le point de prouver quelque chose qui ressemblait à ça. »

Vincent a baissé la tête.

« D’accord. Et ils sont morts à cause de ça.

— Voilà. Tu as d’autres questions ? »

Vincent paraissait réfléchir.

« Ouais, a-t-il répondu au bout d’un moment. D’abord, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— On va se séparer. Moi, je rentre chez moi. Vous, vous restez ici. Autre chose ?

— C’est vrai, ce que disent les journaux people sur toi, à propos de la chirurgie esthétique et tout ça ? »

Lili a souri.

« Oui et non. Tout n’est qu’illusion.

— Comment ça ? »

Lili a approché son visage de celui de Vincent.

« Tu vas voir mon vrai visage... » lui a-t-elle murmuré.

Et elle l’a embrassé.

Et Vincent, pendant une fraction de seconde, a vu une autre Lili Leather. Qui avait les cheveux noirs et non pas rouges. Qui avait un visage et un corps... différents. Il n’y avait que les yeux verts qui restaient les mêmes.

Puis Lili s’est écartée. Elle avait à nouveau son visage habituel.

« Waow », a fait Vincent.

Elle a souri.

« J’irais bien un peu plus loin, mais je vais être en retard. »

*****

« Bon, alors, on fait quoi ? » a demandé Vincent, une fois Lili partie.

Gabriel a haussé les épaules.

« On dort un peu, a-t-il répondu. Et on se barre.

— Et ?

— On se planque. Et on attend.

— Et... c’est tout ?

— Pour l’instant, oui. »

Vincent a soupiré.

« Écoute, a fait Gabriel. Je te jure que ça risque déjà d’être assez compliqué comme ça. Ces types vont vouloir nous tuer tous les deux. Mais ça va s’arranger, d’accord ? Je te le promets. »

Vincent a haussé les épaules.

« Si tu le dis. »

*****

Lili roulait à toute vitesse sur l’autoroute, dans une voiture sportive noire, qui paraissait dater des années 90.

Alors que le compteur indiquait 280 km/h, Lili a senti son téléphone vibrer. Elle a décroché sans ralentir1.

Elle a écouté un moment sans rien dire, avant de répondre :

« D’accord. J’arrive tout de suite. »

*****

La voiture s’est arrêtée sur le parking après un dérapage. Lili en est descendue précipitamment, et s’est dirigée vers une autre voiture, à quelques mètres. Elle a frappé à la vitre.

« Ça va ? a-t-elle demandé.

— Ne t’inquiètes pas, a répondu Victor en ouvrant la porte. Je vais bien. Mais j’ai peur que mon clavier ne soit foutu. »

Lili a souri.

« Fais voir ta blessure. »

Victor a levé son T-shirt. Lili s’est penchée pour regarder.

« Hum. Ça n’a pas l’air trop grave, a-t-elle dit, mais il faut retirer la balle.

— Tu peux le faire ?

— Ouais. J’ai suivi quelques cours de médecine. »

Victor a soupiré, inquiet.

« Vraiment ? a-t-il demandé. Et tu as le matériel ?

— J’ai une trousse de premier secours. Et du matériel de crochetage.

— Oh. Tu sais ce que tu fais, hein ? »

Lili a souri, et est retournée à sa voiture, d’où elle est revenue avec deux petites mallettes.

Victor a pris une profonde inspiration.

« Tu as quelque chose pour anesthésier ? a-t-il demandé.

— Pourquoi faire ? Allonge-toi », a répondu la jeune fille.

Victor a obéi, sans être rassuré.

« Lili, tu sais vraiment ce que tu fais ?

— Mais oui. J’ai été médecin, dans une autre vie. Je te le jure. »

Victor a senti un petit coton froid et humide autour de la plaie. Puis une légère douleur et puis...

« C’est fini, a dit Lili.

— Déjà ? a demandé Victor.

— Non, il faut que je te mette un pansement. Mais j’ai enlevé la balle. »

Victor est resté silencieux quelques secondes, perplexe.

« Tu as des doigts de fée, a-t-il finalement dit.

— Merci. Tu as eu de la chance, tu sais.

— Ouais.

— Pourquoi tu as fait ça ? a-t-elle demandé. Tu ne pouvais pas les laisser t’arrêter ? J’aurais pu m’arranger pour te faire libérer après. »

Victor a soupiré.

« Le type n’avait pas l’air commode. Il m’aurait peut-être descendu, de toutes façons.

— Le type ? Quel type ?

— Celui qui a la marque « QWERTY » sur le front, a répliqué Victor.

— Tu l’as frappé avec ton clavier ? a demandé Lili, ahurie.

— Ouais.

— Le gros ?

— Ouais.

— Oh. Ça devrait être interdit par la convention de Genêve. »

Victor a souri.

« Et encore, il y en a un qui s’est pris l’écran. »

Lili a souri à son tour.

« Je comprends maintenant pourquoi tu ne voulais pas d’un écran plat, a-t-elle dit en se relevant.

— C’est bon ? Tu as fini ? a demandé Victor.

— Ouais. Ça devrait aller, mais à ta place, j’irais quand même voir un vrai médecin. Avec du vrai matériel, surtout. »

Victor s’est relevé en s’appuyant à la voiture.

« Tu t’es bien débrouillée, pourtant. On dirait que tu as fait ça toute ta vie. »

Lili a souri.

« Pas celle-ci. »

Chapitre 4

Ana tentait de se retourner sur le siège de la voiture, où elle avait passé la nuit, mais le soleil continuait à la déranger. Elle a réessayé une ou deux fois, puis a fini par abandonner, et a ouvert les yeux. L’horloge du tableau de bord indiquait sept heures du matin. Elle a continué à somnoler quelques minutes.

Puis elle a entendu la porte de droite claquer. Ana a remis ses lunettes de soleil avant de se tourner vers Mélissa.

« Salut, lui a-t-elle dit. Tu étais sortie ? »

Mélissa lui a tendu un sac en papier.

« Je suis allée chercher de quoi manger un peu. Et j’ai pris le journal. Peut-être qu’ils parlent de nous. »

Ana a sorti un croissant du sac, et a commencé à le manger.

« Alors ? a-t-elle demandé entre deux bouchées.

— Je ne sais pas, a répondu Mélissa. Ils parlent surtout d’un tueur qui s’est évadé de prison. »

Ana a terminé silencieusement son croissant.

« Merde, a fait Mélissa.

— Quoi ?

— Il y a un flic qui s’est fait enlever par ce type.

— Et alors ? a demandé Ana.

— C’est celui que j’ai croisé le soir du concert. »

Elle lui a montré le journal. Ana a souri en voyant la photo.

« C’est marrant, a-t-elle dit, c’est aussi celui que j’avais croisé l’autre soir. Et qui c’est exactement, qui l’a enlevé ? »

Mélissa a cherché quelques secondes.

« Gabriel Lehe, a-t-elle répondu en lui montrant la photo du tueur. Il avait fait pas mal de morts, il y a six ans.

— Gabriel ? s’est étonnée Ana. Waow. Que de coïncidences Mais ce n’est pas son genre, d’enlever un type. Tu es sûre qu’il a fait ça ? »

Mélissa a hausse les épaules.

« C’est ce qui est marqué, moi je n’en sais rien, a-t-elle répondu. Tu le connais ?

— Je l’ai croisé, une fois ou deux. »

Mélissa a levé la tête de son journal.

« Tu crois que ça pourrait être lié avec notre histoire ? a-t-elle demandé.

— J’ai du mal à voir en quoi ça peut être lié, mais ça me paraîtrait bizarre que ce flic disparaisse comme ça sans que ça ne le soit. Ça ne serait vraiment pas de chance, je veux dire. Justement le mec qui te cherchait. »

Mélissa a soupiré.

« Je suppose que tu as raison. En tout cas, je comprends de moins en moins ce qui nous arrive. »

Elle a regardé le portable que lui avait donné la chanteuse.

« Tu crois que Lili va vraiment nous rappeler ? a-t-elle demandé.

— Ouais, a répondu Ana. Ne t’en fais pas. »

Mélissa a eu un sourire nerveux.

« Tu as raison. Pourquoi je m’en ferais ? »

*****

Le téléphone a finalement sonné à sept heures et demi. Ana a décroché. Puis elle s’est contenté d’écouter pendant quelques secondes avant de raccrocher.

Ensuite, elle a mis le contact et a fait démarrer la voiture.

« Alors ? a demandé Mélissa.

— On a rendez-vous chez elle. »

Mélissa a froncé les sourcils.

« Chez elle ? Mais je croyais que c’était surveillé ?

— Sa villa est surveillée. Mais on va dans un appartement, a répondu Ana.

— Oh. Elle a combien de résidences ? »

Ana a souri.

« Pas mal, apparemment. Mais il faut dire qu’elle a des clones à loger, aussi. »

*****

« Debout, a dit Gabriel en allumant la lumière. On va y aller. »

Vincent s’est retourné dans le lit.

« Hmmm, a-t-il grommelé. Quelle heure il est ?

— Presque huit heures. »

Vincent s’est assis sur le lit, et a commencé à s’habiller.

« J’ai fait quelques courses, a dit Gabriel.

— Quelles genres de courses ?

— Juste des bricoles.

— Des bricoles ? » a demandé le policier.

Gabriel a souri.

« Fusil à pompe, pistolets mitrailleurs... Ce genre de bricoles. »

Vincent s’est passé la main sur les yeux.

« Je croyais que tu ne te servais que vieux d’un six-coups ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Il faut savoir vivre avec son temps, j’imagine. Mais je préfère toujours le revolver.

— C’est vrai au fait, que c’était un cadeau ? a demandé Vincent.

— Bien sûr. C’est un type qui me l’avait donné juste avant de mourir. C’était il y a cent cinquante ans. »

Vincent a souri, incrédule.

« Attends, tu me dis que ton arme a un siècle et demi ?

— Ouais. Je l’ai bien entretenue », a répondu le Démon.

Vincent a secoué la tête.

« Je comprends pourquoi tu ne voulais pas la jeter, maintenant. »

Gabriel a souri.

« J’ai aussi pris le journal. On est célèbres.

On ?

— Vu que tu as disparu aussi, ils croient que je t’ai enlevé. Pour me venger, tu vois ? Marrant, non ? »

Vincent a secoué la tête à nouveau.

« Pas de vagues, hein ? Le patron va me tuer... »

*****

Ana a garé la voiture dans le parking souterrain.

« Reste-là, d’accord ? » a-t-elle dit à Mélissa.

Cette dernière a froncé les sourcils.

« Comment ça ? Je viens avec toi... » a-t-elle protesté.

Ana a secoué la tête.

« Non, a-t-elle dit. Ça pourrait être un piège. Je vérifie qu’il n’y a pas de danger, et je reviens te chercher d’ici cinq ou dix minutes.

— Et si c’est un piège, toi, tu feras quoi ? a demandé Mélissa, inquiète.

— Ne t’inquiètes pas, a répondu Ana en souriant. Je me débrouillerai. »

Mélissa a soupiré.

« Tu sais, je ne pense pas qu’elle nous tendra un piège. Je veux dire, sans elle, je serais déjà morte à l’heure qu’il est. »

Ana a haussé les épaules.

« Je préfère être prudente. »

Mélissa a baissé la tête.

« D’accord, si ça peut te faire plaisir. J’en profiterai pour passer un coup de fil à Jennifer. »

*****

Vincent regardait la panoplie d’armes étalée sur la table du salon.

« Wow, a-t-il fait. Où as-tu trouvé tout ça ?

— Chez moi, a répondu Gabriel. Enfin, dans une vieille planque. Tu devrais prendre quelques trucs. On risque d’en avoir besoin. »

Vincent a secoué la tête.

« J’ai déjà deux pistolets.

— Comme tu voudras. Mais mets au moins ça », a répondu Gabriel en lui tendant un gilet pare-balles.

Vincent a passé le gilet au-dessus de son T-shirt.

« C’est vraiment nécessaire, tout ça ? a-t-il demandé. Je veux dire, si on veut juste se planquer, on pourrait rester ici, non ?

— Non, a répondu Gabriel. Ils ont sûrement déjà réalisé que Lili m’avait aidé à sortir de taule. Il ne leur faudra pas très longtemps pour remonter ici.

— Et elle ? Elle ne va pas avoir des ennuis ? » a demandé le policier.

Gabriel a haussé les épaules.

« Ça, c’est ses oignons. Ne t’en fais pas pour elle, elle se débrouillera bien toute seule. »

*****

Ana a frappé à la porte de l’appartement. Quelques secondes après, Lili lui a ouvert la porte.

« Salut. Mélissa n’est pas là ? a-t-elle demandé.

— Si, a répondu Ana. Mais j’aimerais bien qu’on discute un peu toutes seules, d’abord.

— D’accord. Entre. »

Ana a obéi. Lili a refermé la porte derrière elle.

« Qui es tu, au fait ? » a demandé la chanteuse.

Ana n’a pas répondu. Elle s’est contentée de retirer ses lunettes. Lili a regardé ses yeux quelques secondes.

« D’accord, a-t-elle finalement dit. Tu n’es pas humaine, hein ?

— Toi non plus », a répondu Ana en remettant ses lunettes de soleil.

Lili a paru surprise.

« Comment tu sais ça ? a-t-elle demandé.

— Tu pues le Démon », a répondu Ana en souriant.

Lili a souri à son tour.

« Je n’ai pas du mettre assez de parfum, je suppose. »

Ana a sorti un pistolet de son manteau. Elle l’a mis juste sous le nez de Lili.

« Relax, a dit cette dernière, apparemment un peu tendue. Je veux juste vous aider.

— Tourne toi », a ordonné Ana.

Lili a obéi en soupirant. Ana s’est mise à la fouiller.

« À quoi tu joues ? a demandé Lili. Je n’ai pas d’armes. »

Ana l’a relâchée.

« Je ne fais pas confiance aux Démons, a-t-elle expliqué. Sans vouloir te vexer. »

Lili s’est retournée vers elle.

« D’accord. Tu es qui, au juste ? Tu ne me l’as toujours pas dit, finalement. »

Ana a fait un geste rapide avec son pistolet. Il y a eu un trait flou. Puis, quelques fractions de secondes plus tard, elle tenait une faux à la lame particulièrement effilée.

« Oh, a fait Lili. Je crois que je vois. »

Ana a fait un nouveau geste avec sa main. La faux a disparu.

« Je vois. Tu es La Mort, c’est ça ? »

Ana a haussé les épaules.

« Si on veut, a-t-elle répondu. Mais La, ce n’est peut-être pas le terme le mieux choisi. À une époque, on devait être des dizaines à faire ce boulot. Et puis il y a eu les progrès de la science, et tout ça. J’étais la dernière, je crois.

Étais ? a repris Lili, intriguée.

— Je suis libre, maintenant, a répondu Ana.

— Oh, a fait Lili. Félicitations. »

Ana a souri.

« Bon, je ne suis pas venu te parler de moi. Je voulais juste te dire que Mélissa n’est pas au courant de toutes ces histoires, et que j’aimerais mieux que ça reste comme ça. Si tu vois ce que je veux dire.

— D’accord, a répondu Lili. J’essaierai de ne pas faire de gaffe. »

*****

Gabriel a enfilé un long manteau en cuir noir. Il a attrapé un fusil à pompe et l’a dissimulé à l’intérieur du manteau. Puis il a fait pareil avec un pistolet mitrailleur.

« Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? » lui a demandé Vincent.

Gabriel s’est retourné vers lui, surpris.

« Tu crois que le uzi est en trop ? » a-t-il demandé.

*****

Ana a frappé à la vitre de la voiture. Mélissa a sursauté.

« C’est bon, a dit Ana. Tu peux venir. »

Mélissa est entrée dans l’appartement.

« Salut, a dit Lili. Ça va ? »

Mélissa a haussé les épaules.

« J’imagine que ça pourrait être encore pire.

— Il parait que vous vouliez me voir ? a demandé Lili.

— Oui, a répondu Mélissa. Quand je vous ai rencontrée, le soir du concert... Vous étiez au courant du massacre, n’est-ce pas ?

— Ouais.

— Comment ça se fait ? »

Lili a souri.

« Comme vous l’avez peut-être remarqué, je ne suis pas juste une chanteuse. J’ai un autre... job, disons. »

Mélissa a secoué la tête, de rage.

« Quel genre de job ? Massacrer des gens ? a-t-elle demandé avec animosité.

— Je bosse avec eux, a répondu Lili. N’allez pas croire que ça me fait plaisir.

— Pourquoi être avec eux, alors ? » a demandé Ana.

Lili a soupiré.

« Ça, ça ne vous regarde pas », a-t-elle fini par répondre.

Mélissa a secoué la tête.

« Pourquoi m’avoir aidé, le soir du concert ? Vous auriez pu me laisser crever, puisque c’est votre job, a craché Mélissa.

— Parce que je ne suis pas inhumaine, je suppose, a répondu Lili en haussant les épaules.

— Pourquoi il y a eu ce massacre ? a demandé Ana, plus calme. Qu’est-ce que les scientifiques avaient trouvé de si terrible ? »

Lili a eu un sourire triste.

« Rien du tout, a-t-elle répondu.

— Comment ça ? » a demandé Mélissa.

Lili a baissé la tête.

« On pensait qu’ils avaient découvert quelque chose de beaucoup trop dangereux. Mais il n’y avait rien. J’ai regardé ça tout à l’heure. Juste quelques bricoles sur les neurones et l’apprentissage. Je ne sais pas ce que ça valait au niveau scientifique, mais en ce qui nous concerne, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. »

Mélissa avait les larmes aux yeux.

« Vous voulez dire... qu’ils sont tous morts pour rien ? » a-t-elle sangloté.

Lili a soupiré.

« Ouais. Je suis désolée, Mélissa, a-t-elle dit d’une voix faible. Je ne pouvais rien faire.

— Ben voyons », a craché la scientifique.

Lili a haussé les épaules.

« Écoutez, je veux juste vous aider, d’accord ? Que vous puissiez retrouver une vie normale avec Jennifer...

— Et les morts ? a demandé Mélissa en criant. Ils vont retrouver une vie normale, eux, peut-être ? »

Lili n’a pas su quoi répondre pendant un moment. Elle s’est contentée de regarder la scientifique avec un regard triste.

« Je ne peux plus rien pour eux, a-t-elle finalement dit. Je comprends que vous puissiez m’en vouloir, mais ça ne fera pas avancer les choses. »

Mélissa a soupiré. Elle a séché ses larmes, et est restée silencieuse quelques secondes encore. Puis elle a repris la discussion, plus calmement :

« D’accord. Qu’est-ce que vous proposez ?

— Vous avez entendu parler de ce tueur qui s’est évadé de prison ? a demandé Lili.

— Ouais. Mais quel rapport ? a demandé Ana.

— Je pense qu’il peut vous aider, a répondu la chanteuse. Je vous laisse son numéro.

— Une seconde, a interrompu Mélissa. J’ai entendu parler de lui ! C’est un psychopathe !

— Non, a répondu Lili en souriant. Il ne faut pas croire tout ce que les journaux disent. Il ne vous fera pas le moindre mal.

— Et comment est-ce qu’il pourrait nous aider ?

— Disons... qu’on a prévu une sorte de... plan », a répondu Lili sans en dévoiler davantage.

*****

Gabriel a ouvert la porte d’un break beige.

« C’est ta voiture ? a demandé Vincent.

— Non, a répondu le Démon. Celle de Lili. »

Vincent a jeté un coup d’œil à l’intérieur.

« C’est quoi, cette couverture dans le coffre ? a-t-il demandé. Tu as encore d’autres armes dessous ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Juste quelques bricoles. Au cas où. Tu montes ? »

Vincent a obéi. Gabriel démarre juste après et est sorti du parking souterrain.

« On fait quoi ? a demandé Vincent. Il faudrait juste se planquer, non ? J’ai peut-être quelques connaissances qui pourraient nous aider. »

Gabriel a secoué la tête.

« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

— Pourquoi ?

— Hmmm. Disons qu’ils nous localiseraient vite.

— Mais comment ? » a demandé le policier.

Gabriel a soupiré.

« Avant que je n’aille en prison, ils m’ont mis une sorte de... puce, dans l’épaule. Ils peuvent me repérer avec ça. Ces crétins pensaient que je ne m’en étais pas rendu compte.

— Quoi ? Il faut te faire retirer ça ! »

Gabriel a secoué la tête.

« Non. Je préfère la garder, pour l’instant.

— Pourquoi ? » a demandé Vincent, perplexe.

Gabriel n’a pas répondu.

« D’accord, a soupiré Vincent. Mais pourquoi est-ce qu’ils ne nous ont pas déjà retrouvés ?

— Je pense qu’ils doivent déjà faire un peu de ménage en interne.

— Comment ça ?

— Je pensais à Lili. »

Vincent a paru surpris.

« Tu veux dire qu’ils vont la...

— À ta place, a coupé Gabriel, je ne m’en ferais pas pour elle. C’est une grande fille. Même si elle ne fait pas son âge. »

Vincent a soupiré à nouveau.

« Mouais. Je ne comprends pas trop à quoi elle joue. Je veux dire, elle est avec nous ou avec eux ?

— Les deux, je crois », a répondu Gabriel en souriant.

*****

Ana et Mélissa sont remontées dans la voiture.

« Qu’est-ce qu’on fait, alors ? a demandé Mélissa. Tu crois qu’on devrait l’appeler ?

— Pourquoi pas ? S’il peut nous aider...

— Mais c’est un tueur ! » a fait observer Mélissa.

Ana a souri.

« Oui, a-t-elle répondu. Mais, d’un autre côté, nos ennemis aussi. »

*****

Gabriel est passé au carrefour sans se soucier de la priorité à droite. Une voiture a du piler, et l’a klaxonné.

« Euh... » a fait Vincent, cramponné à la poignée. « Tu ne crois pas que tu devrais rouler un peu plus... prudemment ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« Tu sais qu’il y a sept mille morts par an sur les routes ? a demandé Vincent.

— Maintenant que je suis sorti de taule, ça va remonter un peu », a répondu Gabriel en souriant.

Le téléphone que Lili avait passé à Vincent s’est mis à vibrer. Vincent a décroché.

« Ouais ? a-t-il dit.

— Allô ? a demandé Ana. C’est Gabriel ?

— Euh, non, a répondu Vincent. Il est à côté. Vous êtes ?

— Ana, a répondu Ana. T’es le flic avec qui j’ai mangé une pizza ?

— Euh... Ouais, a répondu Vincent en souriant. C’est moi. Ça va ?

— Ouais, a répondu Ana. Tu peux me passer Gabriel, s’il te plaît ? On parlera plus tard, si tu veux bien.

— Bien sûr. »

Vincent a passé le téléphone à Gabriel.

« C’est Ana, a-t-il dit. Elle veut te parler.

— Allô ? a fait Gabriel1. Ça fait un bail.

— Ouais, a répondu Ana. Lili nous a conseillé de te rencontrer... Elle dit que tu pourrais nous aider.

— Je pense qu’elle n’a pas tort, a répondu Gabriel. Vous êtes où, là ?

— Sur la côte d’azur, a répondu Ana.

— Hmmm, ça n’est pas la porte à côté. On peut se retrouver à Lyon à, disons... (Il a regardé l’horloge de la voiture.) 15 heures ?

— D’accord, a répondu Ana. Ça me va. »

*****

Lili n’était rentrée chez elle remplacer son « sosie » que depuis une dizaine de minutes lorsqu’on a sonné à sa porte.

Elle est descendu ouvrir. Et est tombé sur son collègue au crâne rasé, accompagné de quelques hommes.

« Euh... Salut », a-t-elle fait.

L’homme a sorti un pistolet, qu’il a pointé vers elle.

« Suis nous, sans faire de résistance, a-t-il dit.

— Qu’est-ce que...

— Je crois que tu le sais très bien », a-t-il coupé.

Un autre homme a passé les menottes à Lili.

Puis elle a été amenée dans un fourgon noir, qui a démarré quelques secondes plus tard.

*****

Vincent, qui somnolait, s’est réveillé en sentant la voiture ralentir.

« On s’arrête ? a-t-il demandé en baillant.

— On a besoin d’essence,a répondu Gabriel. Tu as de quoi payer, au fait ? »

Vincent a acquiescé. Il avait sa carte de crédit.

Gabriel est sorti de la voiture, et a commence à verser de l’essence. Vincent, lui, est resté dans la voiture, à moitié endormi.

Gabriel avait presque fait le plein lorsqu’il a aperçu une berline noire qui s’est arrêtée derrière lui.

Quatre hommes en sont sortis, en costume noir. Ils ont sorti des armes automatiques.

Gabriel a foncé vers l’avant de la voiture.

Les hommes ont tiré. Des balles ont touché la voiture, brisant la vitre arrière.

Gabriel a pris appui sur le capot de la main gauche, et a il sauté au dessus. Les balles continuaient à siffler autour de lui. Le rétroviseur gauche a volé en éclats.

Gabriel a ouvert la porte, et s’est glissé dans la voiture. Puis il a démarré, aussi vite qu’il le pouvait.

Pendant ce temps, Vincent avait sorti un pistolet et ripostait comme il pouvait aux tirs.

La voiture a pris de l’élan.

Leurs ennemis sont à leur tour remontés en voiture, et ont redémarré.

« Merde, a fait Gabriel. Je pensais pas qu’ils nous rattraperaient si vite.

— Ils sont toujours derrière nous », a dit Vincent, en insérant un nouveau chargeur dans son pistolet.

Une balle est venue se loger dans le pare-brise pour confirmer ce qu’il disait.

« Prend le volant, a fait Gabriel.

— Quoi ? Mais c’est... »

Gabriel ne l’a pas écouté. Il a baissé son siège au maximum et s’est glissé sur la banquette arrière.

Vincent a attrapé le volant comme il le pouvait, et a ensuit essayé de passer à la place du conducteur.

Gabriel s’est penché au-dessus du coffre. Il a enlevé la couverture et attrapé quelque chose.

Les balles continuaient à endommager la voiture. L’une d’entre elles est venue se loger dans le bras de Gabriel, mais ça n’a pas paru le contrarier outre-mesure. Il a levé son arme, qu’il tenait à deux mains, vers la voiture qui les suivait.

Une fusée est sortie de l’engin et s’est dirigée à toute vitesse vers la voiture de leurs ennemis, qui a explosé dans un jet de flammes.

Vincent s’est retourné, surpris.

« Qu’est-ce que... »

Gabriel a souri.

« Lance-rockets. Je crois qu’on les a définitivement semés.

— Mais... tu...

— Ça compte comme un accident de la route, tu crois ? »

*****

Lili a été conduite dans la salle où se réunissait le conseil. Tous les autres membres — à l’exception du grand costaud au crâne rasé qui était venu l’arrêter et qui l’accompagnait encore — étaient déjà présents.

« Bien, a fait l’homme aux cheveux blancs, je vois que tout le monde est là pour cette... séance exceptionnelle.

— Qu’est-ce que ça veut dire, ce cirque ? » a demandé Lili.

L’homme aux cheveux blancs a allumé un cigare.

« Asseyez vous, mademoiselle Leather, a-t-il ordonné.

— Avec ces menottes ? »

L’homme au cigare a fait un geste de la main.

« Détachez la. »

Un garde a obéi. Lili s’est massé les poignets avant d’aller s’asseoir.

« Bien, a fait l’homme aux cheveux blancs. Nous allons pouvoir commencer. Je suppose que tout le monde est au courant de l’évasion du Démon Gabriel. Et je suppose aussi que tout le monde sait que c’est Mademoiselle Lili Leather qui en est la responsable. »

Il y a eu un silence dans la salle.

Lili a soupiré.

« Au moment de l’évasion, a-t-elle fini par répondre, je devais être dans l’avion ou à l’aéroport. Je vois mal comment j’aurais pu aller délivrer quelqu’un en même temps.

— Pouvez vous prouver ce que vous dites ? a demandé un homme dans la salle. »

Lili a levé les yeux au ciel.

« Je dois encore avoir le billet, a-t-elle répondu. Et sinon, vous n’avez qu’a demander les enregistrements vidéo. »

L’homme aux cheveux blancs a retiré son cigare de sa bouche.

« Je trouve tout de même, a-t-il dit, qu’il s’agit d’une drôle de coïncidence. Hier, vous me proposiez un plan qui comprenait la fausse évasion de Gabriel. J’ai refusé. Et Gabriel s’évade, alors qu’il aurait du être éliminé ce matin même. »

Lili a secoué la tête.

« D’accord, a-t-elle dit. J’ai eu cette idée. Mais je n’ai pas le monopole là-dessus !

— Vous oubliez qu’en dehors de nous, personne ne savait que Gabriel devait mourir demain. »

Lili a souri.

« Peut-être qu’il y a eu des fuites, a-t-elle suggérée.

— Et de qui ? a demandé l’homme au crâne rasé. À part vous, bien entendu, a-t-il ajouté en souriant.

— Peut-être que vous devriez faire vérifier la salle, a suggéré Lili. On installe des micros partout, peut-être que d’autres ont eu envie de le faire aussi chez nous. Ou peut-être que l’un d’entre nous a prévenu quelqu’un. »

L’homme au cigare a secoué la tête.

« Disons que je vais vous laisser le bénéfice du doute. On va même continuer en suivant le plan que vous m’avez proposé hier. Nous n’avons plus vraiment le choix, de toutes façons.

— Merci, a répondu Lili en souriant.

— Mais, a continué l’homme aux cheveux blancs, si Gabriel en venait à disparaître dans la nature une nouvelle fois, je crains que vous ne soyez obligé de dire au revoir à votre jolie petite tête.

— C’est bien naturel », a marmonné Lili.

*****

Vincent a arrêté la voiture dans le parking souterrain d’un immeuble. Il en est descendu, suivi par Gabriel.

Vincent a remarqué le sang sur le bras de ce dernier.

« Tu es blessé ? a-t-il demandé. Il faut te soigner. »

Gabriel a haussé les épaules.

« Juste une égratignure.

— Mais tu t’es pris une balle ! » a protesté le policier.

Gabriel a souri.

« Ne t’en fais pas pour ça, a-t-il répondu. Il en faudra un peu plus pour me faire retourner en Enfer. Si l’Enfer existe toujours, bien entendu. »

Vincent a souri à son tour.

« D’accord. Comme tu voudras. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

— On change de voiture.

— Et comment ? a demandé Vincent. Tu comptes en voler une ? »

Gabriel a soupiré.

« Oh, j’avais oublié que tu étais un flic. Non, je vais pas en voler une, ne t’en fais pas.

— Alors, comment ?

— Disons, juste l’emprunter. Je la ramènerai quand on n’en aura plus besoin »

Vincent a secoué la tête.

« J’espère que le propriétaire ne sera pas trop gêné par les impacts de balles, alors. »

*****

« Et quel est ce plan, exactement ? a demandé la fille aux cheveux blonds et courts.

— Comme vous le savez, a répondu Lili, il y a une puce dans le corps de Gabriel. On peut le localiser grâce à ça.

— Une équipe a déjà été envoyée sur ses trousses, a complété l’homme au cigare.

— Quoi ? s’est exclamée Lili. Pourquoi ? Ça risque de foutre mon plan en l’air ! »

L’homme aux cheveux blancs a eu un sourire amer.

« J’en doute. Ils sont déjà tous... hors de combat.

— Oh.

— Et surtout, j’aurais largement préféré me débarrasser de Gabriel rapidement. Mais maintenant qu’on n’a plus le choix, continuez votre explication.

— D’accord, a repris Lili. Donc, on peut le localiser. Il est probablement avec ce flic.

— Donc, on les retrouve et on les bute ? a demandé l’homme au crâne rasé.

— Non ! a répondu Lili. On ne les bute pas ! On se sert du fait que Gabriel me fasse à peu près confiance.

— Comment ça ? a demandé un homme.

— Il y a deux possibilités, a répondu Lili. Je peux d’abord essayer de le persuader de me faire rencontrer nos deux autres fugitives.

Cool, a fait l’homme au crane rasé. Comme ça, on les bute. »

Lili a soupiré.

« Non ! Il suffit de placer un micro sur moi. Comme ça, on sait ce qu’elles ont pu découvrir. Pas la peine de continuer les morts inutiles.

— Et l’autre possibilité ? a demandé la blonde.

— Se débarrasser de Gabriel. Bien sûr, l’idéal serait de faire les deux. Mais il faudrait pour ça qu’il sache où se trouve la chercheuse du cnrs. »

Il y a eu un silence dans la salle.

« Mouais, a fait la fille aux cheveux blonds. Ça pourrait marcher.

— Mais ça demande quand même de vous faire une sacrée confiance, a ajouté un autre homme.

— Surtout avec ce qu’il s’est passé hier, a terminé l’homme au crâne rasé. »

L’homme au cigare a toussé. Tout le monde s’est tu.

« Nous ferons confiance à mademoiselle Leather, a-t-il décidé. Mais si dans soixante-douze heures, Gabriel n’est pas mis hors d’état de nuire... je crains que la France ne perde sa chanteuse pour adolescentes la plus à la mode. Ce qui, somme toute, ne serait pas une si grosse perte.

— Merci, a répondu Lili. De me faire confiance, en tout cas.

— Vous ferez équipe avec monsieur Durand. »

Lili s’est tournée vers l’homme au crane rasé.

« Quoi ? a-t-elle protesté. Mais je n’ai pas besoin de...

— Que les choses soient bien claires. Monsieur Durand n’a pas comme mission première de vous protéger, mais bien de vous surveiller. »

L’homme au crane rasé a souri.

« Je viens aussi, a dit la fille aux cheveux blonds. Vous risquez d’avoir besoin de moi pour le matos.

— D’accord, a répondu l’homme au cigare. Vous les accompagnerez, Elisabeth. »

*****

Vincent s’est retourné, pour vérifier que personne ne pouvait les entendre.

« Je ne comprends pas pourquoi on doit sortir dans la rue pour faire ça, a-t-il demandé. Je veux dire, il y avait plein de voitures dans le parking... »

Gabriel a sourit.

« Ouais. Mais je dois t’avouer que je serais bien incapable d’en crocheter une, a-t-il répondu.

— Oh. Comment on va faire, alors ?

— On va demander à un gentil conducteur de nous prêter son véhicule. »

À une centaine de mètres de là, une mercedes a pilé devant un passage piéton. Le conducteur a klaxonné la fillette qui l’avait obligée à s’arrêter. Celle ci a terminé de traverser en courant, effrayée. La voiture a redémarré.

« Lui, il a l’air sympa », a dit Gabriel en faisant deux pas sur la route. La mercedes a à nouveau été obligée de piler. Le conducteur a klaxonné une nouvelle fois. Mais Gabriel restait immobile, au milieu de la route.

Le conducteur a fait descendre la vitre électrique. Puis il a beuglé : « Dégage, connard ! ».

Mais Gabriel ne bougeait toujours pas. Il s’est contente de se tourner vers le conducteur. Et de sourire.

Le propriétaire de la mercedes, excédé, a fait mine de redémarrer. La voiture a avancé lentement vers Gabriel, comme s’il comptait l’écraser.

Gabriel a plongé sa main droite dans le manteau. Elle en est ressortie avec le fusil à pompe.

La voiture s’est immobilisée à nouveau.

« Bien, a fait Gabriel. Maintenant, comme tu l’as si bien dit, dégage, connard. Mais laisse les clés sur le contact, s’il te plaît. »

Le conducteur n’a pas bougé.

Gabriel a armé le fusil à pompe, avec un bruit caractéristique. Le conducteur s’est finalement décidé à redevenir piéton.

Gabriel est monté dans la voiture, et a fait signe à Vincent de le suivre.

« Attends, lui a dit celui-ci.

— Quoi ? »

Vincent s’est approché du propriétaire de la voiture. Il a sorti un pistolet.

« Le bracelet de protection. S’il vous plaît. » a-t-il demandé.

L’homme lui a tendu un petit bracelet noir, à contrecœur. Puis Vincent est monté dans la voiture en rangeant son arme. Gabriel a démarré.

« C’est quoi, ce truc ? a-t-il demandé.

— Un système de protection pour les voitures un peu chères, a expliqué Vincent. Quand le bracelet est à plus d’une quinzaine de mètres de la voiture, elle refuse d’avancer, et l’alarme est déclenchée. On rattrape pas mal de voleurs, avec ça. »

Gabriel a souri.

« Finalement, heureusement que j’ai un flic avec moi. »

Vincent a souri à son tour.

« Ouais. Cela dit, tu es conscient que d’ici dix minutes, tous les flics auront la description de la voiture ?

— Pas grave, a répondu Gabriel. Je ne comptais pas la garder, de toutes façons. »

*****

« Tu veux que je conduise ? » a demandé Mélissa.

Ana a secoué la tête.

« Non. Ça va. »

Les deux filles sont restées silencieuses quelques minutes. Puis Ana a demandé à Mélissa :

« Tu as pu parler à Jennifer, au fait ?

— Hein ? Oh, oui, tout à l’heure. Elle va bien. Juste un peu inquiète.

— Vu les circonstances, je comprends.

— Elle a un peu peur de toi. »

Ana a souri.

« Je comprends aussi. »

Mélissa a soupiré.

« Tu penses qu’on pourra retrouver une vie normale, après ça ?

— Toi, oui, a répondu Ana. Enfin, j’espère. »

Mélissa a cligné des yeux.

« Comment ça, moi ? a-t-elle demandé.

— Pour moi, je crois que c’est raté, a répondu Ana en souriant. Je ne pense pas que j’en serais capable. »

Mélissa a souri.

« Tu pourrais... Commencer une nouvelle vie.

— Ouais. Mais en fait, je ne saurais même pas par où commencer.

— Tu pourrais venir avec nous ? On déménage, on s’installe dans un nouveau pays... Plus de types qui nous courent après. Enfin, pas pour nous tuer, en tout cas. »

Ana a souri.

« L’idée est plaisante, mais... Non, je ne pense pas que ça soit une bonne idée, a-t-elle répondu.

— Tu vas faire quoi, alors ? a demandé Mélissa.

— Je ne sais pas. Mais ne t’en fais pas pour moi. »

*****

L’homme au crâne rasé, Lili et Elisabeth se sont dirigés vers un fourgon noir.

« Je conduis, a fait Lili.

— Pas question, a répondu monsieur Durand. Je conduis. »

La blonde a souri.

« Ne vous battez pas déjà. Moi, je vais à l’arrière. Il y a plus de place. »

Elle a grimpé dans le fourgon. Lili et Durand se sont toisés quelques instants, puis, finalement la jeune fille a secoué la tête et est montée à l’arrière aussi.

*****

« Tu es sûr que tu ne vas pas un peu trop vite ? » a demandé Vincent à Gabriel, qui paraissait décidé à exploiter toute la puissance de « sa » voiture, même sur une petite route départementale.

« Plus on va vite, moins on a de chances de se faire arrêter », a-t-il répliqué.

Vincent a secoué la tête.

« Je crois que tu n’as pas très bien compris le principe des radars. »

Gabriel a finalement ralenti, puis s’est engagé sur un petit chemin de terre.

« Hem, a fait remarquer Vincent, je crois qu’il s’agit d’une propriété privée.

— Je préfère changer de voiture. Celle-là est trop visible.

— Tu vas braquer des gens chez eux et leur voler leur voiture ? » a demandé Vincent.

Gabriel a souri.

« Je leur donne une voiture de luxe, et ils me donnent une voiture moins chère, et surtout plus discrète. Ça me parait honnête, comme marché. »

*****

« Elly ? » a demandé Lili.

Elisabeth a levé la tête.

« Quoi ?

— Je me demandais juste... Comment marchait la puce de Gabriel... »

Elly a souri.

« Je crois que c’est trop compliqué pour toi. »

Lili a secoué la tête, vexée.

« Je vois. J’essayais juste de faire un peu de conversation. »

Elly a levé les yeux au ciel.

« Je t’ai connu moins susceptible. »

Lili a souri.

« Désolée. C’est toutes ces histoires... Ça me dépasse.

— Tu parles toujours de la puce, là ? »

*****

Gabriel a ouvert la porte de la maison, qui n’était pas fermée, puis a pénétré à l’intérieur. Vincent l’a suivi, peu après.

Un chien s’est approché d’eux. Il s’est mis à aboyer. Puis, lorsqu’il a reniflé Gabriel, il s’est mis à gronder.

Le Démon a soupiré.

« Je déteste ces foutus bestiaux.

— En tout cas, on peut laisser tomber l’entrée discrète. »

Vincent a jeté un coup d’œil sur le hall d’entrée. Tout était propre. Les meubles, anciens, étaient astiqués.

« Qui va là ? » a fait une voix de femme.

Les deux hommes se sont tournés vers une femme maigre, d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris.

« Vous êtes des voleurs ? » a-t-elle demandé, inquiète.

Gabriel a soupiré.

« En fait, a-t-il commencé à expliquer, on voudrait juste vous emprunter votre voiture... »

La femme a paru effrayée en entendant Gabriel. Elle a serré quelque chose qu’elle avait autour de son cou.

« Vous... vous... vous êtes... a-t-elle bégayé.

— Je suis... ? » a demandé Gabriel en levant un sourcil.

La femme a tenté de reprendre sa respiration.

« Vous êtes... l’Ange de la mort... »

Gabriel a paru surpris. Puis il s’est décidé à sourire.

« Non, madame, a-t-il répondu. Je suis Gabriel. L’Ange de la mort, c’était Azraël, si ma mémoire est bonne. »

La femme a fait un pas en arrière.

« Non ! Je sens... Vous êtes maléfique... »

Gabriel a soupiré.

« Évidemment, il doit rester dans ce foutu pays une personne qui a un peu de foi et de pouvoirs, et il faut que je tombe dessus », a-t-il marmonné.

Puis il s’est doucement avancé vers la vieille dame.

« Et bien, le fait est que je ne suis pas aussi saint que tout ce que vos bouquins là-dessus ont pu dire », a-t-il essayé d’expliquer.

La femme a continué de reculer.

« Écoutez, a dit Gabriel, je ne vous veux aucun mal. J’ai juste besoin de votre voiture.

Vade retro satanas, a fait la vieille femme en brandissant le crucifix qu’elle avait autour du cou. »

Gabriel a secoué la tête.

«  Je ne suis pas Satan, madame, a-t-il répondu calmement. Je veux juste aider des gens. Mon temps en ce bas monde touche à sa fin, mais je peux encore aider deux ou trois personnes. Et pour ça, j’ai besoin de votre voiture. »

La vieille femme a secoué la tête.

« Non ! Allez vous en ! »

Gabriel a soupiré. Il s’est approché d’elle. La vieille dame a continué de reculer, mais elle a heurté le mur. Elle est restée là, immobile.

« S’il vous plaît ? a demandé Gabriel d’une voix douce. Je pourrais vous tuer et prendre les clés. Mais j’ai déjà vu bien assez de violence pour aujourd’hui. »

La femme s’est mise à pleurer.

« Les clés sont sur le buffet, a-t-elle pleurniché. Mais allez vous en. »

Gabriel a hoché la tête.

« Merci. Si vous pouviez aussi ne pas appeler la police tout de suite...

— Que pourrait la police contre le Diable ? a demandé la vieille dame d’une petite voix.

— Le Diable n’est plus ce qu’il était, a répondu Gabriel en prenant les clés. Évitez de leur parler du Diable, d’ailleurs. Ça pourrait vous attirer des ennuis. »

Gabriel s’est dirigé vers la porte. Puis il s’est immobilisé.

« Oh, j’allais oublier, a-t-il dit. On vous laisse une mercedes dans le jardin. Son propriétaire viendra sûrement la récupérer.

— Si vous le voyez, a ajouté Vincent, dites lui de respecter les passages piétons, à l’avenir. »

*****

« Toi qui es une scientifique, ça ne te gêne pas, ce massacre au cnrs ? » a demandé Lili.

Elly a soupiré.

« Pourquoi tu te poses tant de question de... conscience ? Je croyais que les Démons n’étaient pas censés en avoir », a-t-elle demandé.

Lili a secoué la tête.

« Les Démons ont une âme. Noire, mais ils en ont une, eux. »

Elly a souri.

« C’est mesquin, ce que tu dis. Et, si tu tiens vraiment à le savoir, je n’étais pas non plus pour ce massacre. Si tu avais été au conseil ce jour là, tu aurais peut-être pu t’en rendre compte. »

Lili a baissé la tête.

« Tu as raison, a-t-elle dit. Je suis désolée, j’aurais du être là. J’aurais peut-être pu empêcher ça. »

Elly a éclaté de rire.

« Tu rigoles ? Avec des connards dans son genre (Elle désignait l’avant du fourgon), je ne pense pas que tu aurais pu faire quoi que ce soit. À part partir en claquant la porte, comme tu sais si bien le faire. »

*****

Gabriel a fait démarrer la vieille twingo rouge. Il souriait.

« Je crois que je serai forcé d’aller moins vite qu’avec l’autre.

— Ce n’est pas plus mal », a répondu Vincent.

Gabriel est sorti du chemin et est retourné sur la départementale.

« Dis moi, pourquoi est-ce que tu as dit que ton temps en ce monde était bientôt fini ? a demandé Vincent.

— J’ai dit ça ?

— Oui. »

Gabriel a soupiré.

« Je ne suis plus fait pour ce monde, Vincent, a-t-il commencé à expliquer. Ça fait déjà trop longtemps que j’aurais du...

— Mourir ? a complété Vincent.

— Retourner en Enfer », a corrigé le Démon.

Vincent a soupiré, à son tour.

« Pourquoi ? Je veux dire... Tu n’es pas maléfique. Violent, mais pas maléfique. »

Gabriel a souri.

« Ce n’est plus mon monde. Je ne suis qu’un has been. Il n’y a plus de place pour les Démons dans ce monde. »

Vincent a secoué la tête.

« Tu pourrais peut-être te recycler ?

— Non, Vincent. Lili a réussi parce qu’elle est jeune. Mais moi ? Je suis trop vieux pour ça. Il y a un moment où il faut savoir tirer sa révérence. Je vais mourir un de ces quatre. »

Vincent a baissé la tête.

« Mais pas aujourd’hui », a ajouté Gabriel avec un léger sourire.

*****

« Au fait, a demande Lili à Elly, il serait peut-être temps que je mette le micro, non ? »

Elly a acquiescé.

« Tu as raison, a-t-elle répondu en ouvrant un sac noir.

— C’est des trucs à coller sur la peau ? a demandé Lili en commençant à enlever sa veste.

— Non, a répondu Elly. Pas la peine de te déshabiller.

— Tu le caches où, alors ? »

Elly a souri.

« Oh, mais on ne le cache pas. »

Elle a tendu une petite montre numérique à Lili.

« Sur le bouton du haut, tu actives l’enregistrement. Sur le bouton du bas, tu l’arrêtes. Le son est enregistré sur une mémoire, pas retransmis. Vu que tu risques d’être trimballée, on ne peut pas mettre d’émetteur, surtout si on veut que ça reste discret. Donc tu devras te débrouiller toute seule.

— Pas de problème, a-t-elle répondu en mettant la montre. J’ai combien d’autonomie ?

— À peu près une heure. Ne l’active que quand tu en auras besoin. »

*****

« Hmmm, a fait Vincent. Je réfléchissais à un truc.

— Quoi ?

— J’étais au concert de Lili Leather. Pour la sécurité. J’ai croisé Mélissa là-bas. Et Lili, aussi, évidemment.

— Et alors ? a demandé Gabriel.

— Ça ne te paraît pas bizarre ? Je croise une fille, et le lendemain, elle disparaît, et tous ses collègues se font assassiner. Mais que ce soit en plus lié avec Lili... enfin, je ne sais pas, mais il me semble que ça fait quand même une drôle de coïncidence, non ? »

Gabriel a souri.

« Ça arrive. Ou alors c’est peut-être le destin. Ou peut-être que le Vieux n’est pas aussi mort que Lili le croit, et que tout ça fait partie de son putain de plan divin à la con. »

Vincent ne paraissait pas convaincu.

« Ou alors, j’ai une autre explication, a continué Gabriel. Quand j’ai croisé Lili pour la première fois, ça a déclenché ma fuite dans tout ce pays, puis mon arrestation. Quand tu l’as croisée pour la première fois, ça t’a mené à tout ce merdier. Quand Mélissa l’a croisée pour la première fois, tous ses collègues se sont fait tuer. Peut-être juste que Lili attire les emmerdes. »

Vincent a souri.

« Ouais. Et peut-être aussi que c’est ni inconscient ni une forme de hasard.

— Comment ça ? » a demandé Gabriel.

Vincent a soupiré.

« Je veux dire, elle a l’air gentille, elle est mignonne, mais est-ce qu’on peut vraiment lui faire confiance ? »

Gabriel a haussé les épaules.

« On n’a qu’à continuer. On verra bien. »

*****

Le fourgon s’est mis à ralentir. Puis il s’est immobilisé totalement. Au bout de quelques secondes, Lili est allée voir à l’avant.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? a-t-elle demandé.

— On attend, a répondu Durand.

— Pourquoi ?

— On nous envoie une équipe en plus. »

Lili a paru surprise.

« Quoi ? Mais pourquoi ? a-t-elle demandé.

— Nous, on s’occupe de Gabriel. Eux, ils éliminent le flic. C’est au cas où ils se sépareraient.

— Mais ce n’est pas du tout ce qui était prévu ! » a-t-elle protesté.

L’homme au crâne rasé a souri.

« En effet. Nos ordres sont maintenant d’éliminer Gabriel et le policier. Tu n’appliques ton plan que si on n’y arrive pas. »

Lili a soupiré.

« C’est ridicule.

— Ce sont les ordres », a rétorqué Durand.

*****

« On arrive à Lyon, a annoncé Gabriel à Vincent, qui somnolait. Il faudrait que tu rappelles les autres.

— D’accord », a répondu Vincent en sortant le portable.

Il est resté quelques minutes à parler au téléphone, puis a fini par raccrocher.

« Alors ? a demandé Gabriel.

— On se retrouve à un centre commercial. Devant un magasin.

— D’accord. Tu iras seul, a dit le Démon.

— Quoi ? Pourquoi ? a demandé le policier.

— Ils peuvent me localiser, je te rappelle. J’essaierai de vous rejoindre après. »

*****

« Bien, a annoncé Durand. Ils vont arriver à notre niveau. On peut repartir. »

Le fourgon s’est remis en branle, bientôt rejoint par un autre, qui s’est mis à le suivre.

Lili a soupiré.

« J’espère que vous réalisez que tout ce que vous allez y gagner, c’est de foutre le plan en l’air. »

Durand a secoué la tête.

« Je n’ai pas de conseils à recevoir d’une traîtresse. »

*****

La voiture s’est arrêtée. Vincent en est descendu.

« Bon, a fait Gabriel. Laisse moi le téléphone. J’essaierai de vous rappeler plus tard.

— D’accord, a répondu Vincent. Mais fais gaffe à toi. »

Gabriel lui a fait un geste de la main. Et la voiture a redémarré.

Aucun des deux n’a prêté attention à la caméra de surveillance, qui se trouvait quelques mètres plus haut, et qui n’avait rien raté de la scène.

*****

« Il a déposé le flic, a fait une voix à la radio. On dirait qu’il ressort de Lyon. On se sépare.

— Compris », a répondu Durand.

Lili a soupiré. Durand a souri.

« C’est parfait, a-t-il dit. S’ils se séparent, ça sera plus facile. »

Lili n’a pas répondu.

*****

Vincent est arrivé au point de rendez-vous. Il a regardé sa montre. Il avait un quart d’heure d’avant.

Il s’est appuyé contre un mur et a attendu que le temps passe.

*****

« Ça y est, il s’arrête, a fait Durand.

— Il sait qu’on va venir, a répondu Lili.

— Et comment il saurait ça ? À part si tu l’as mis au courant, bien sûr... »

Lili a soupiré.

« C’est une putain de zone industrielle désaffectée ! Qu’est-ce qu’il irait foutre là-bas ? » a-t-elle demandé.

Durand a haussé les épaules.

« Peu importe. Ce soir, il sera en Enfer. »

*****

Vincent patientait depuis environ cinq minutes lorsqu’il a aperçu une demi douzaines d’hommes en costume sombre qui essayaient, apparemment sans grand succès, d’être discrets.

Il s’est dirigé en marchant vers un escalier roulant, et est monté à l’étage supérieur.

*****

Le fourgon s’est arrêté. Durand s’est dirigé vers l’arrière, et a attrapé un fusil mitrailleur.

« Ce coup-ci, a-t-il dit, cet enfoiré va y rester. »

Lili ne paraissait pas très convaincue. Elly, elle, a attrapé un engin électronique.

« Où est-il ? a demandé Durand.

— On ne peut pas le localiser précisément, a répondu Elly. Il va falloir le chercher. Mais ça donne vaguement la direction.

— Par où ? »

Elly a désigné un entrepôt de la main.

*****

Vincent s’est retourné. Les hommes avaient l’air de le suivre. Évidemment, a-t-il songé. Il ne pouvait plus monter, maintenant : il était au dernier étage. Il a regardé ses possibilités de fuite. Il n’y avait qu’un cinéma fermé et un parking. Il s’est dirigé vers ce dernier, en pressant un peu le pas.

*****

Durand est entré dans l’entrepôt, suivi par Lili et Elisabeth. Ils ont pénétré dans un hangar, grand, mais vide.

« Tout droit, a dit Elly. » Elle a montré une porte. « Il doit être juste là. »

Durand s’est dirigé vers la porte en question, l’arme à l’épaule, prêt à tirer. Il l’a ouverte d’un geste vif.

Mais il n’y avait rien. La pièce était vide, elle aussi. Il n’y avait pas d’autres portes.

Il n’y avait qu’une flaque de sang sur le sol. Elly s’est baissée pour l’examiner. Elle a ramassé quelque chose.

« On a retrouvé la puce, a-t-elle annoncé.

— Merde ! a grommelé Durand. Il ne doit pas être loin.

— Exact », a répondu Gabriel, derrière lui.

Durand s’est retourné vivement. Il y a eu une rafale de coups de feu. Elly est tombée au sol, touchée. Gabriel avait disparu.

« Merde ! » a, à nouveau, grommelé Durand en insérant un nouveau chargeur dans son arme.

Lili s’est approchée d’Elisabeth et s’est baissée.

« Ça va ? a-t-elle demandé.

— Ouais, a répondu Elly d’une faible voix. J’ai juste mal à la jambe. Je crois que vous allez devoir me laisser là. »

Lili a baissé la tête, en regardant la blessure.

« D’accord, a-t-elle dit. On repasse te prendre quand on a fini. Si on est encore en vie. »

Elly a souri.

« Bonne chance. »

*****

Les hommes ont sorti des armes de leur veste.

Vincent a plongé derrière une voiture. Une fraction de seconde plus tard, une rafale de balles venait la démolir. Des débris de vitres sont tombés sur le policier.

*****

Lili et Durand grimpaient des escalier métalliques, en descendaient d’autres d’autres, ouvraient des portes, fouillaient des pièces, parcouraient tout l’entrepôt, mais ne parvenaient toujours pas à retrouver Gabriel.

Au bout d’un moment, Durand s’est arrêté.

« Il faut que je te dise un truc », a-t-il dit.

Lili s’est arrêtée à son tour, et s’est retournée.

« Quoi ? a-t-elle demandé.

— Ça fait un certain temps que j’en ai envie...

— De quoi ? »

Durand a souri.

Il a pointé son arme vers la jeune fille, et a appuyé sur la détente.

*****

Vincent a attrapé ses deux pistolets. Il s’est levé légèrement et a tiré quelques rafales.

Un tir soutenu l’a obligé à se baisser à nouveau. Un de ses pistolets n’avait déjà plus de balles. Il a remarqué qu’il avait déjà deux trous dans sa veste. Heureusement, a-t-il songé, que Gabriel avait insisté pour lui donner ce gilet pare-balles.

Enfin, ça ne changerait pas grand chose. À six contre un, et mieux armés, il s’est dit qu’il n’avait aucune chance. Il a essayé de voir s’il n’y avait pas un moyen de sortir de ce merdier. Mais il n’en a pas vu. La voiture la plus proche derrière laquelle il pouvait se planquer était à trois mètres. Ce n’était pas bien loin, mais c’était probablement déjà largement suffisant pour se faire descendre. Ce coup-ci, s’est-il dit, on aurait bien dit que c’était fini.

*****

Il y a eu un mouvement flou quand Lili a fait une roue sur le côté. Les balles sont passées à quelques millimètres d’elle et sont parties se loger dans un mur.

Durand a tenté de la viser avec son arme, mais elle avait déjà fait un nouveau mouvement rapide. Elle foncé vers une porte.

« Merde ! » a fait Durand.

*****

Vincent cherchait toujours un moyen de quitter cet endroit, tout en rechargeant, lorsqu’il a aperçu un homme qui s’approche par l’autre côté. Il a pointé son pistolet vers lui, mais a reçu une balle dans le bras avant d’avoir pu viser. La douleur lui a fait lâcher l’arme.

*****

Durand s’est précipité à la poursuite de la jeune fille. Mais il n’a pas eu à la chercher très loin. Il l’a bientôt retrouvée, un couloir plus loin, sur le sol, la poitrine ensanglantée. Il y a aussi une épée pleine de sang, qui gisait à quelques centimètres sur le sol.

Une des vitres de la salle était brisée.

Lili, apparemment toujours en vie, essayait de ramper pour s’écarter de Durand. Ce dernier a souri.

« Tsss... Il n’a même pas fini le travail. On ne peut pas lui faire confiance.

— Mais je suis toujours là », a répondu Gabriel, derrière lui. « Et je compte bien finir le travail. »

*****

L’homme s’est approché de Vincent, le sourire aux lèvres et l’arme à la main.

« J’hésite, a-t-il fait. Est-ce qu’on t’abats d’une balle dans la tête ou est-ce qu’on s’amuse un peu ? »

*****

« Je te propose un truc, a dit Gabriel. Un duel. Comme au bon vieux temps. Personne ne tire avant que la musique ne s’arrête. Mon vieux colt contre ton nouveau fusil. Le plus rapide gagne. »

Durand a souri.

« D’accord. Mais tu n’as aucune chance. »

Gabriel a haussé les épaules. Puis il a sorti le téléphone portable.

« Je suis désolé, a-t-il dit, mais je n’ai plus de boîte à musique. Tant pis pour la tradition. »

Il a appuyé sur quelques touches. Le téléphone s’est mis à jouer une musique de mauvaise qualité.

*****

« J’ai une idée, a proposé l’homme qui menaçait Vincent, alors que les autres venaient le rejoindre. Je serai gentil avec toi si tu me dis où sont les deux filles qu’on cherche. Je suis sûr que tu es au courant.

— Allez vous faire foutre », a répondu Vincent.

L’homme lui a envoyé un coup de pied dans la tête.

*****

Le téléphone jouait de la musique depuis quelques secondes lorsque, d’un coup, Gabriel a levé son arme. Il tiré ses six balles sur son ennemi avant que celui-ci n’ait eu le temps de réagir.

Durand s’est écroulé, mort.

Gabriel s’est mis à sourire.

« Il l’avait pourtant dit, qu’on ne pouvait pas me faire confiance », a-t-il dit en arrêtant la musique.

*****

L’homme a secoué la tête.

« Très bien. Tu ne veux pas parler ? D’accord. »

Il fait un cliquetis désagréable avec son arme.

« On dirait que tu as rendez-vous avec La Mort. »

Il a pointé son arme vers Vincent.

« Exact », a dit une voix féminine derrière lui.

L’homme s’est retourné, surpris.

Ana a souri.

« Je suis même un peu en avance, en fait. »

L’homme a levé son arme. Ana a bougé le bras. Une faux est apparue dans sa main. Elle a fait un mouvement circulaire. La tête de l’homme est retombée à quelques mètres de son corps, aspergeant une voiture de sang. Un autre homme est tombé, la gorge tranchée.

Puis, subitement, la faux est devenue un pistolet. Elle ne s’est pas transformée ; simplement, là où se tenait il y avait encore quelques instants une faux se trouvait désormais une arme à feu.

Ana, en une fraction de secondes, a réajusté la prise sur son arme. Puis elle a fait feu, à plusieurs reprises. Avant d’avoir pu réagir, ses adversaires étaient déjà tous morts.

Puis le pistolet (ou, quelques instants avants, la faux) a disparu totalement.

*****

Lili s’est relevée péniblement.

« Il y a un truc que j’aimerais bien comprendre, a-t-elle dit.

— Quoi ? a demandé Gabriel.

— Pourquoi tu ne l’as pas tué quand tu étais dans son dos ? Plutôt que cette idée de duel à la con ? »

Gabriel a souri.

« Ça aurait été moins drôle. Et puis, de dos, je n’aurais pas pu voir sa tête. »

Lili a secoué la tête, affligée.

« Ça fait combien de fois que tu le tues ? a-t-elle demandé.

— Je ne sais pas, a répondu le Démon. Deux ou trois. Peut-être quatre.

— Si seulement il pouvait ne pas revenir, ce coup-ci... »

Gabriel a souri.

« Il reviendra tant que les gens croiront en lui, c’est ça ? »

Lili a acquiescé.

« Il représente quoi, au fait ? a demandé Gabriel.

— Je ne sais pas trop, à vrai dire, a répondu la jeune fille. Je suppose que c’est quelques chose comme « le type en costume noir qui bosse pour le gouvernement ou une conspiration quelconque ». Ou un truc dans le genre. Tu vois ce que je veux dire ?

— Oh. Et toi, c’est quoi ?

— La jeune starlette qui a réussi en partant de rien. Mais c’est juste un boulot à mi temps », a-t-elle répondu.

*****

Ana a tendu la main vers Vincent.

« Ça va ? a-t-elle demandé en l’aidant à se relever.

— Ouais, a-t-il répondu. Enfin, à peu près », a-t-il ajouté en sentant la douleur dans son bras.

Il a souri.

« J’ai rêvé ou je viens de voir une faux se transformer en pistolet ?

— Oh, ça ? a répondu Ana en souriant. C’est l’ordre logique des choses, je suppose. Ce sont les pistolets qui tuent, maintenant. Mais la faux, ça a encore un côté symbolique. Et puis, il y a le symbole de la moisson, et comme si je pouvais raisonnablement la transformer en moissoneuse-batteuse. »

Vincent a regardé les corps.

« On devrait peut-être s’en aller avant que la police ne rapplique, non ?

— Pourquoi ? Tu es flic, non ? »

Vincent a secoué la tête.

« Certes. Mais je ne suis pas sûr d’avoir envie d’expliquer tout ça.

— Je vois, a répondu Ana. Il faut passer chercher Mélissa, de toutes façons. Ça va, ton bras ?

— Ça ira », a répondu Vincent en se dirigeant vers l’ascenseur.

Ils sont tous les deux montés à l’intérieur.

« Dis moi, a demandé Ana, tu sais qui je suis, maintenant, n’est-ce pas ? »

Vincent a baissé la tête.

« Ouais. »

Ana est restée silencieuse quelques secondes.

« Tu n’as pas peur de moi ? » a-t-elle finalement demandé.

Vincent l’a dévisagée, surpris.

« Peur ? Non. Pourquoi j’aurais peur ? Tu viens de me sauver la vie. »

Les portes de l’ascenseur se sont ouvertes. Ils en sont sortis, et sont tombés sur la galerie commerciale.

« Eh bien, a répondu Ana, c’est juste que les gens, d’habitude, ne sont pas très à l’aise en ma présence, si tu vois ce que je veux dire. »

Vincent a haussé les épaules.

« Les gens ne sont pas non p