On ne peut pas faire confiance aux démons est une nouvelle fantastique impliquant les personnages d'Alys (que vous pouvez notamment retrouver dans Créatures de rêve) et Lev, qui ont toutes les deux été appelées pour pratiquer un exorcisme.
À l'origine, cela devait être la scène d'introduction pour un roman, ce qui explique peut-être le caractère légèrement inachevé de la chose. Quoiqu'il en soit, vous pouvez télécharger ce texte :
ou, tout simplement, le lire ci-dessous.
Les deux parents nous regardaient, l’air plein d’espoir, tandis que le psychiatre semblait
beaucoup plus méfiant. Enfin, tout ce monde-là regardait surtout Alys, ma « partenaire » ;
moi, ils ne m’avaient pas trop calculée depuis que j’étais entrée. Il faut dire qu’elle avait fait
des efforts pour être impressionnante : ses cheveux blonds et courts étaient peignés presque
correctement et elle avait enfilé sa panoplie complète de sorcière gothique, avec blouson en cuir noir
qui lui descendait jusqu’aux chevilles, corset noir, longue robe noire, et bijoux occultes en
veux-tu en voilà. À côté de ça, avec mon jean et mon débardeur, je paraissais sans doute
insipide.
Moi, je m’appelle Lev ; ça vient de Leviathan, le gros serpent des mers ou la grande bête de
l’apocalypse, au choix. Pas le petit truc, en tout cas, ce qui me correspond plutôt bien. Je suis en effet
plutôt imposante, que ce soit au niveau de la taille ou du poids.
J’ai une dégaine de gouine assez caricaturale : cheveux tondus, à l’exception d’une mèche
plutôt fashion, piercing à l’arcade, goût assez prononcé pour le couple treillis/rangers. Cela
dit, j’ai quand même les ongles vernis ; en noir, quand même, faut pas déconner. Au moins,
cet après-midi, ça me permettait de correspondre un tout petit peu au dress-code sorcellerie
gothique.
La plupart des gens disent que je suis masculine, mais je préfère le terme butch, qui vient du mot
américain butcher — boucher, en français — qui était à l’origine utilisé pour dénigrer les lesbiennes trop
visibles, à la façon de notre « camionneuse » local.
Cela dit, je suis plus portée sur les gros calibres que sur les fendoirs, et je préfère les motos aux
camions.
« Vous avez fait ce genre de, euh, choses, n’est-ce pas ? » a demandé le père avec un air
hésitant.
Il avait une quarantaine d’années, à peu près le même âge que sa femme, qui était assise dans un
canapé à côté de lui. Couple petit-bourgeois moyen, bien assorti avec leur maison proprette située dans un
quartier résidentiel.
J’ai jeté un coup d’œil à leur décoration. Rien de bien original : des meubles en bois massif, fauteuils et
canapé en cuir, télévision seize neuvième à écran plat. Pas mal de valeur, mais rien de facile à
trimballer, en a conclu mon instinct de cambrioleuse. Cela dit, on n’était pas venues pour
ça.
Si on était là, Alys et moi, c’était plutôt à cause du petit dernier de la famille, un ado d’une quinzaine
d’années dont quelques photos traînaient sur les murs, et dont les parents avaient fini par se persuader
qu’il avait besoin d’un bon exorcisme. Ce dont le psychiatre, qui avait tenu à être présent, ne paraissait
pas du tout convaincu.
« Oui, a fait Alys en sortant une cigarette. Étant donné le caractère peu courant de ce genre...
d’opérations, je pense même être en mesure de dire que je fais partie des personnes les plus qualifiées dans
le domaine. Je peux ? »
Elle montrait sa cigarette d’un air interrogateur, puis l’a allumée en voyant que personne n’avait l’air
se s’y opposer explicitement.
« Comme je l’ai expliqué à monsieur et madame Delese, a commencé le psychiatre, je pense que, si
Laurent est persuadé d’être possédé par... un démon, ou quelque chose, appelez cela comme vous voulez,
pratiquer une sorte de... rituel... pourrait apporter des résultats. C’est une forme de suggestion,
évidemment, mais...
— Question de perpective, je suppose, a fait Alys en hochant la tête.
— Cependant, a repris le psychiatre, certains, hum, de vos confrères peut-être moins scrupuleux
pourraient abuser de ce genre de situation en pensant avant tout à leurs revenus et pas au bien être du
patient, si vous voyez ce que je veux dire ? »
Mon amie a soufflé sa fumée, puis a arboré un petit sourire carnassier.
« J’en suis bien consciente. Vraiment rien à voir avec les psys, évidemment. »
La mère, quant à elle, et contrairement aux deux hommes présents dans la pièce, s’était mise à me
regarder avec un air interrogateur.
« Et vous, a-t-elle demandé, quel est votre rôle, exactement ?
— C’est mon assistante, a expliqué Alys.
— Partenaire », ai-je corrigé.
On s’est regardées une fraction de seconde, ma « partenaire » et moi, puis elle a haussé les
épaules.
« Partenaire en général, a-t-elle admis, mais assistante dans ce cas particuler. Parce que tu ne fais pas
d’exorcisme, hein, Lev ? »
J’allais protester que j’étais sûre d’être capable de le faire, et que ça n’avait pas l’air bien
compliqué, mais je me suis dit que ça n’était peut-être pas une brillante idée devant nos
clients.
« Assez de bla-bla, a repris Alys. Si on allait voir votre garçon ? »
Les parents, toujours accompagnés du psy, nous ont montré la chambre de leur gosse. Ça faisait
typiquement chambre d’ado, avec un bordel digne de la mienne, des posters de groupes de rock sur les
murs et une télé avec une console de jeu dans un coin de la pièce.
Ce qui était moins conventionnel, c’était de voir le gamin sanglé à son lit.
« Cool, n’ai-je pas pu m’empêcher de dire. Je ne pensais pas que ça se passerait vraiment comme dans
les films. »
En m’entendant, l’adolescent — ou le démon qui l’habitait s’est redressé autant qu’il le pouvait et s’est
mis à hurler des choses dans une langue que je ne comprenais pas. Si c’était vraiment une langue. Ça ne
m’a pas effrayée plus que ça : ce n’était pas franchement pire qu’un type qui avait trop bu à un concert
punk.
« Oui, je sais, ai-je soupiré. Ma mère suce des bites en Enfer. »
Tout le monde s’est retourné vers moi avec un regard désapprobateur : le père, sans doute choqué
par ma vulgarité ; la mère, qui se demandait manifestement si elle avait bien fait de nous
appeler ; le psychiatre, qui devait se dire que ses craintes étaient fondées ; et même Alys, qui
aurait pu faire le même genre de remarques mais aurait préféré que je m’abstienne devant nos
clients.
J’en ai déduit qu’il valait mieux que je la ferme provisoirement.
« Je vois, a dit Alys sur un ton calme. Ça a dû être difficile pour vous. »
Les deux parents ont acquiescé d’un signe de tête, tandis que ma partenaire s’approchait de
l’adolescent.
« Salut, a-t-elle lancé en accompagnant sa parole d’un geste amical de la main. Laurent, c’est
ça ?
— Mon nom est Caacrinolas », a répondu le gamin avec une voix gutturale.
Alys a fait ce qu’elle pouvait pour cacher son sourire joyeux, mais je l’ai tout de même remarqué. Je
savais ce que ça voulait dire : elle estimait qu’il s’agissait d’un réel cas de possession.
« Vous pourriez nous laisser seules dans la pièce, s’il vous plaît ? » a-t-elle gentiment demandé aux
parents et au médecin.
Si les premiers ont hoché la tête et obéi docilement, le second ne semblait pas pressé de nous laisser
avec le gamin.
« Écoutez, a-t-il dit à Alys alors que les parents étaient sortis. Je comprends que monsieur et madame
Delese aient fait appel à vous, étant donné le manque de réponse que la médecine pouvaient leur
apporter, mais...
— Ne vous en faites pas, a répondu l’exorciste à voix basse. Il ne s’agit pas réellement de sorcellerie,
ou quoi que ce soit. Laurent vit probablement une crise d’adolescence difficile, et il s’est réfugié dans
une fantaisie qui lui est propre. Un moyen d’attirer l’attention, un appel à l’aide, en quelque
sorte. »
Le psychiatre a vigoureusement hoché la tête.
« Ce que je vais faire, c’est rentrer dans son jeu en récitant quelques incantations en latin
et en agitant quelques crucifix et pentacles. Il faut qu’il sente qu’il est pris au sérieux, vous
voyez ? »
Manifestement, le médecin avait toujours l’air d’approuver ce que disait mon amie.
« Vous me voyez comme une sorte de charlatan, a conclu celle-ci, mais, d’une certaine façon, nous
faisons le même travail, vous et moi. Mes méthodes sont différentes, mais il s’agit aussi de psychologie, au
final. »
Le laïus a rassuré le docteur, qui a fini par quitter la chambre à son tour. Alys a ensuite arboré un
sourire radieux et s’est allumée une cigarette, avant de s’approcher de son « patient ».
« Ça ne te gêne pas si je fume, Caacrinolas ?
— Non, a répliqué l’adolescent, toujours avec une voix censée être démoniaque. Mais dis-moi,
mortelle : es-tu comme cet homme borné qui refuse de croire ce qu’il voit pourtant ?
— Oh, non, a répliqué Alys. Je voulais juste m’en débarasser. Pourquoi est-ce que je refuserais de te
croire ? Les gens qui ne sont pas vraiment possédés — et crois-moi, j’en vois un tas — se prennent en
général pour Satan, ou Lucifer, des pointures. Aucun adolescent ne prétendrait être possédé par
Caacrinolas, obscur démon de seconde zone. Ce serait la lose. »
Le démon de seconde zone en question n’a pas semblé apprécier le compliment, car il s’est agité et a
craché à la figure de mon amie.
« Je suis le Prince des Enfers ! s’est-il mis à hurler. Le bras droit de Méphistophélès ! Je commande
trente-six légions et je...
— T’as jamais été Prince, bébé, a rétorqué mon amie. Même quand Méphisto l’était encore, tu
n’étais qu’un pauvre Duc, et depuis qu’il a perdu les grâces de Satan, tu n’es plus rien. N’essaie pas de te
la raconter. »
Cette fois-ci, le démon n’a rien osé répondre.
« Et t’es pas obligé de prendre cette voix avec moi, a-t-elle continué. Ça va pour épater les touristes
mais entre nous, ce n’est pas la peine.
— Qui es-tu ? a demandé Caacrinolas avec une voix normale.
— J’ai beaucoup de noms, a répondu mon amie avec un joyeux sourire. Lev, tu pourrais sortir le
matos ? »
Le démon m’a dévisagée avec un air mauvais pendant que je sortais une épaisse pochette en cuir de
mon sac en bandoulière.
« Donc, tu penses que c’est du sérieux ? ai-je demandé.
— Je crois, oui, a fait Alys sur un ton joyeux. Deux vrais cas de possession démoniaque en six mois, les
affaires vont bien, en ce moment. »
Caacrinolas a poussé un soupir de lassitude.
« Tu vas essayer de m’exorciser ? a-t-il demandé. Tu crois vraiment que c’est toi qui vas
gagner ?
— Non, ce n’est pas vraiment un exorcisme. Je n’aime pas les exorcismes, c’est chiant à mourir et ça
prend des plombes. Techniquement, ce que je fais, c’est plutôt l’inverse. »
Le démon n’a pas eu l’air de comprendre ce qu’elle disait.
« D’accord, a soupiré Alys tandis que je lui tendais sa pochette. L’exorcisme, ça consiste à faire sortir
un esprit d’un corps qu’il occupe, ce qui est long et fastidieux. La plupart du temps, quand ça marche,
c’est parce que le démon préfère partir que mourir d’ennui. »
Elle a ensuite inspiré une bouffée de tabac, sans doute pour faire une pause dramatique. Après quoi,
elle a sorti une seringue de la pochette.
« Ma méthode, c’est l’inverse, a-t-elle repris. Je vais plonger ce corps dans le coma, et puis je vais vous
rejoindre dans les rêves, toi et le propriétaire des lieux. C’est plutôt de l’inorcisme que de l’exorcisme,
quand on y pense. »
Le démon a souri, montrant toutes ses dents, ce qui aurait été plus impressionnant si le corps qui
l’hébergeait n’avait pas porté un appareil dentaire.
« Et après, mortelle ? Tiens-tu vraiment à te mesurer à moi ? Tiens-tu si peu à la vie ?
— Après, a fait Alys avec un grand sourire, je vais te coller la raclée de ta vie. C’est la partie que je
préfère, dans ce job. »
Caacrinolas s’est mis à ricaner doucement.
« Et qui es-tu donc pour être aussi arrogante ? a-t-il demandé.
— Alys Morningstar. Alys avec y, j’y tiens. Ça fait plus sorcière, je trouve. »
Le démon s’est soudainement arrêté de rire, et a regardé ma partenaire avec ce qui ressemblait
maintenant à de l’étonnement.
« Quoi ? Tu es Alys, la fille de Lucifer ?
— Hein ? ai-je fait, ignorant cet aspect de la vie de mon amie.
— Pardon ? a-t-elle fait à son tour. La fille de Lucifer ? Où est-ce que tu es allé chercher ça, sombre
crétin ? »
Elle a levé les yeux au ciel et a inspiré une nouvelle bouffée de tabac.
« D’accord, je lui ai vendu mon âme. Et j’ai beaucoup de sympathie pour
elle ,
sans vouloir faire de jeu de mot avec un certain morceau de musique. Mais sa fille ? Tu rêves, bébé. C’est
peut-être ma marraine, tout au plus, mais certainement pas ma mère. Par pitié, tout sauf
ça. »
Ces précisions n’ont pas eu l’air de vraiment rassurer le démon, qui regardait maintenant mon amie
avec une certaine crainte.
« Je suis désolé, a-t-il dit en baissant soudainement les yeux. Je ne savais pas qui vous étiez. Je vais
libérer ce corps, évidemment, Mademoiselle.
— Quoi ? s’est exclamée Alys. Tu te fous de moi ? Tu ne peux pas faire ça. Ce n’est pas drôle ! Ce genre
de choses, c’est la partie que je préfère dans ce taf !
— Je ne suis pas idiot, Mademoiselle. Je ne tiens pas à subir le même sort que le prince
Sitri. »
D’habitude, je n’aimais pas le terme « mademoiselle », que des types un peu machos avaient un peu
trop tendance à utiliser pour infantiliser ou pour draguer. Mais là, l’intonation était différente : ça sonnait
un peu comme un titre de noblesse.
« Hey, pourquoi tu te focalises sur elle ? ai-je demandé, légèrement vexée. Moi, je suis Leviathan, la
grande bête de l’apocalypse, ça te fout pas un peu les chocottes aussi ? »
Mais c’était trop tard : l’adolescent a secoué les yeux, comme s’il se réveillait, et nous a regardées avec
un air d’incompréhension profonde.
« Qui êtes-vous ? a-t-il demandé. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi est-ce que je suis
attaché ? »
Alys a rangé la seringue dans sa pochette, puis m’a tendue celle-ci d’un geste rageur.
« Putain de démons de merde, a-t-elle maugréé. On ne peut jamais faire confiance à ces
connards. »