L’Énième Prophétie, version 1.0.2
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C’était le noir total. Non pas parce qu’il n’y avait pas de lumière, mais parce qu’il n’y avait pas de matière. C’était aussi le silence absolu. Non pas parce qu’il n’y avait pas de son, mais parce qu’il n’y avait pas d’air pour le propager.
C’était le vide. Le néant. Le Rien. Car si l’univers est composé en grande partie de vide, c’est aussi le cas du multivers.
Il n’y a pas que la Terre. Bien sûr, il y a aussi des milliards d’étoiles à côté. Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi d’autres mondes. D’autres plans.
Il y a le Paradis. Il y a l’Enfer. Et il y en a d’autres.
Et, quelque part dans le vide qui séparait les mondes, il y avait une créature. Seule, à la dérive.
C’était la plus maléfique de toutes les créatures imaginables. Un Démon. Elle avait vécu sur Terre, autrefois, semant le Mal. Ce n’était peut-être pas il y a si longtemps. Dans le néant, quelques mois pouvaient paraître une éternité.
Elle avait vécu sur Terre, et elle était morte. Éliminée par un Ange. Le Bien triomphe toujours.
Mais le Mal ne meurt jamais véritablement. Elle s’était donc retrouvée là, seule, pour l’éternité.
Dans le néant, quelques mois pouvaient paraître une éternité.
Et ils étaient passés.
Pas si loin de là, il y avait un monde, qui portait le doux nom d’Erekh
Ce n’était pas un monde très évolué. Il n’y avait pas d’atomes, de quarks ou d’électrons. Mais il y avait les Légendes. Des Héros. Et des Prophéties.
L’une d’elle annonçait qu’un Démon arriverait sur Erekh — car tel était le nom de ce monde — et y apporterait le chaos et la destruction.
Les Prophéties se réalisent toujours.
Et, quelque part, dans ce monde, il y avait un homme à cheval. Un Héros. Il ne le savait pas encore, mais il se dirigeait vers son destin.
Mikaël Veyran était chevalier. Il mesurait un mètre quatre-vingt et était relativement costaud. Il avait les cheveux bruns, assez longs, et les yeux marrons. Ses vêtements étaient noirs, et relativement usés. Bien qu’il n’ait pas véritablement eu l’air d’une brute, il était habitué aux combats en tous genres. Il s’était rapidement spécialisé dans des phénomènes que l’on aurait pu qualifier de « surnaturels » (bien sûr, sur Erekh, personne n’aurait eu l’idée de qualifier ces phénomènes ainsi, puisqu’ils se produisaient pour ainsi dire tout le temps), et spécialement dans l’éradication de certaines créatures dites gênantes. Quelques combats contre certains vampires lui avaient forgé une réputation certaine — qui, bien que fondée sur du vrai, était en fait passablement exagérée — dans le milieu, par ailleurs relativement restreint.
Il travaillait depuis quelques temps pour l’ordre de Meynès, qui comprenait principalement des guerriers chargés de faire respecter la volonté du Seigneur. Il recevait généralement des missions visant à éliminer les créatures qui auraient pu faire du mal aux citoyens d’Erekh. Mikaël n’était pas passionné par la religion, et n’approuvait à vrai dire pas toutes les méthodes de cet ordre, mais il appréciait la paye et l’appartenance à une armée plus ou moins officielle.
Il revenait de mission. Il avait éliminé un vampire qui terrorisait les habitants d’un village. Le combat n’avait pas été très difficile. Le vampire avait voulu lutter honorablement et suivant les traditions. Mikaël, lui, ne respectait que deux règles pour le combat : tuer, et survivre.
Il arriva à la cathédrale de Meynès à la fin de l’après-midi. Il entra dans le bâtiment majestueux sans se soucier de l’agitation autour de lui. Après quelques minutes de recherche, il parvint à trouver l’évêque Crowney, qui était plus ou moins son supérieur, en discussion avec un moine. Crowney était relativement jeune pour son poste, et n’avait pas la meilleure réputation parmi ses pairs, mais Mikaël s’entendait plus ou moins bien avec lui. Il attendit que son supérieur en ait fini avec son interlocuteur avant de lui adresser la parole.
« Bonjour, monsieur » dit-il en inclinant légèrement la tête dans un salut poli.
« Ah, Mikaël... Comment s’est déroulé votre petite... expédition ?
— Plutôt bien, monsieur. Ce n’était qu’un vampire.
— Vous avez réussi à régler l’affaire ?
— Oui. »
L’évêque sourit légèrement. C’était rare chez lui, et ce n’était pas souvent bon signe.
« Comment ai-je pu en douter ? Au fait, Mikaël, quelle chance que vous nous reveniez maintenant, j’avais justement une mission délicate à vous confier. »
Mikaël soupira.
« Quelle genre de mission ? demanda-t-il.
— Et bien, il semblerait qu’une secte se soit développée aux environs d’un village à deux jours de route d’ici. Le bourgmestre nous demande de l’aide.
— Une secte ? Sans vouloir vous offenser, monsieur, ce n’est pas vraiment mon domaine...
— Je sais que vous n’aimez pas les affaires... humaines, Mikaël, mais c’est un cas un peu spécial. D’après notre homme, cela ressemblerait à un rassemblement d’adorateurs du Malin.
— Et depuis quand dois-je me charger de ce genre de cas ?
— Notre homme pense qu’il y a véritablement des forces maléfiques en jeu. Et vous êtes l’homme de la situation.
— Très bien, monsieur. Je pars en route dès ce soir. Quel est donc ce village ?
— Il s’appelle Alsted, et se trouve à l’est ; tenez, je crois que j’ai une carte sur moi... »
L’évêque chercha dans une poche de sa robe, puis en sortit un papier froissé, et le lui tendit.
« Voilà. Mais vous ne comptez pas sérieusement partir ce soir ? La nuit va bientôt tomber.
— Je n’ai pas peur du noir, monsieur » répliqua Mikaël en regardant la carte. « Et si je me souviens bien, il y a une route assez praticable sur une bonne partie du chemin. Et puis, c’est la pleine lune. Je serai éclairé.
— Dans trois jours, Mikaël. » répliqua l’évêque d’un air songeur.
« Pardon ?
— La lune. Elle ne sera vraiment pleine que dans trois jours. Le bourgmestre avait peur qu’il ne se prépare quelque horreur pour cette nuit là.
— Votre bourgmestre m’a l’air bien superstitieux.
— Peut-être. Et peut-être pas. Vous feriez bien d’être prudent. Soyez raisonnable et attendez demain, je demanderai à un autre homme de vous accompagner.
— Non, je pars maintenant. Autant que cette histoire soit vite réglée.
— Je ne vous ferai pas changer d’avis, hein ? Très bien, à votre guise. Mais soyez prudent. »
Le voyage nocturne se déroula sans encombres, et Mikaël parvint à rejoindre Alsted le lendemain, peu après la tombée de la nuit.
Le village était assez petit, et ne devait pas compter plus de deux cents habitants. Les maisons étaient cependant assez proches les unes des autres. Il n’y avait personne dans les rues.
Après une dizaine de minutes, Mikaël parvint à trouver une maison ressemblant à ce qu’il se faisait de l’idée de celle du bourgmestre : elle était en effet bien plus grande que les autres, et était faite de pierre, contrairement aux autres qui étaient en bois.
Il descendit de son cheval et se dirigea vers la porte. Il frappa trois fois, puis attendit un moment. Il fallut un certain temps avant que la porte ne s’entrouvre.
« Qui êtes-vous ? »
À en juger par ses vêtements, cela devait être une servante. Elle portait un crucifix autour du cou, qu’elle serrait nerveusement. Elle ne fut pas plus rassurée en apercevant Mikaël qui, enveloppé dans une cape noire et du haut de son mètre quatre-vingt, pouvait en effet paraître impressionnant, surtout dans la semi-obscurité.
« J’ai été envoyé par l’évêque. Il parait que vous avez des ennuis ? »
Devant le silence de la servante, il ajouta :
« C’est bien la maison du bourgmestre ? »
Après un temps d’hésitation, la femme le fit entrer.
« Par ici, fit-elle. Suivez moi. »
Mikaël entra et suivit la servante en jetant un coup d’oeil à la maison. Assurément, le bourgmestre avait une certaine fortune. Il y avait un nombre relativement élevé de meubles de bonne qualité. Au-dessus de la large cheminée traînait un trophée de chasse. Il y avait aussi une arbalète d’assez bonne facture accrochée au mur. Au fond de la pièce étaient attablées quatre personnes.
Il y avait un homme entre deux âges, qui commençait à avoir des cheveux grisonnants, et portait de riches vêtements, bien que — jugea Mikaël — pas forcément du meilleur goût. C’était sans doute le bourgmestre.
À son coté se trouvait une dame assez belle qui devait être sa femme. Les deux autres personnes étaient plus jeunes, et devaient être leurs enfants.
La servante se dirigea vers l’homme.
« Monsieur, il y a là un homme qui désire vous parler. »
Celui que Mikaël soupçonnait être le bourgmestre se leva et se dirigea vers le visiteur. Les autres se contentaient de le dévisager.
« Que désirez-vous ?
— L’évêque m’a envoyé ici à cause de votre histoire... Je suis là pour vous aider. »
Le bourgmestre parut surpris.
« Oh, c’est à dire que... Et bien, vous ne ressemblez pas vraiment à un homme d’église... »
Mikaël ignora la remarque.
« Que s’est-il passé exactement ? » demanda-t-il.
Le bourgmestre jeta un coup d’oeil à sa famille.
« Nous pourrions en parler en privé, si vous voulez bien. Mais je ne me suis pas présenté. Je suis Thomas d’Icques, et voici ma femme, Isabelle, et mes enfants, Paul et Jeanne. Et vous êtes ?
— Mikaël Veyran.
— Vous désirez quelque chose à manger ? Nous avons des cuisses de poulet... Je vous raconterai cette sombre histoire ensuite. »
Mikaël jeta un coup d’oeil à la nourriture. Cela faisait vingt-quatre heures qu’il n’avait rien avalé.
« Volontiers. Je suppose que nous avons tout de même un peu de temps. »
Une fois sa famille et leur servante partis dans les chambres, le bourgmestre se retourna vers Mikaël.
« Je ne vous cache pas, Chevalier, que j’espérais un peu plus de renforts de votre ordre. Un seul homme ?
— Cela suffira, répliqua Mikaël. Alors, quels sont les faits ?
— Il y a eu... Différentes choses. Beaucoup de gens disent que...
— Les gens disent ? coupa à nouveau Mikaël. Des rumeurs ? Vous m’avez fait venir pour des rumeurs ? »
Le bourgmestre recula d’un pas devant le regard que lui jetait Mikaël.
« Et bien... Il y a aussi des faits. Des enfants ont disparu. On a retrouvé le cadavre d’un homme mutilé. Et bientôt, c’est la pleine lune...
— Pourquoi n’avoir rien fait avant ? Vous n’avez pas de gardes, dans cette ville ?
— Bien sûr que si ! Mais cette affaire... Ça les dépasse, vous comprenez ?
— Bon, vous avez d’autres informations ? Vos « gardes », ont-ils tout de même réussi à savoir quelque chose ?
— Chevalier, vous pourriez avoir un ton plus respectueux, s’indigna le bourgmestre.
— Vous avez raison. Je pourrais. Bien. Il est tard et je n’ai pas dormi la nuit dernière. Je verrais cela demain. Auriez vous l’obligeance de m’indiquer l’adresse d’une auberge où je pourrais passer la nuit ?
— Je crains que cela ne soit possible. Mais nous avons une chambre d’hôte, si vous le désirez. »
Le bourgmestre essaya de rétablir une relation correcte avec son voyageur. Ce n’était pas qu’il aimait spécialement l’être grossier qu’était Mikaël, mais le fait était qu’il en avait besoin. Ou, plus exactement, que le village en avait besoin. Mais bon, le bourgmestre n’était rien sans le village, donc cela revenait au même.
Finalement, Mikaël s’installa dans la chambre et s’y endormit rapidement.
Le lendemain, il dormit un peu trop à son goût et ne se réveilla que vers le milieu de la matinée.
Après un déjeuner rapide, il sortit, et parvint, après quelques minutes, à trouver le poste des gardes. Il frappa à la porte, puis l’ouvrit sans attendre de réponse.
L’endroit était assez petit, et n’était pas des plus luxueux. Ce n’était, cela dit, pas son objectif. Il y avait une table au fond de la pièce, à laquelle était assise un homme brun qui portait une barbiche. Il y avait aussi un râtelier sur lequel étaient posées trois épées, une lance et une arbalète. En dehors de ça, la pièce était vide. Deux hommes se trouvaient debout en train de discuter, portant tous les deux un plastron usagé qui leur servait aussi bien d’uniforme que de protection sommaire.
Les trois hommes présents se retournèrent lorsque Mikaël se racla la gorge.
« Qui êtes vous ? » fut la réaction du premier.
« Mikaël Veyran. Vous aviez demandé des renforts pour votre histoire de disparition d’enfants... »
L’homme à la barbiche écouta avec attention et parut soulagé. Il se leva et se dirigea vers Mikaël et lui tendit sa main.
« Oh, Dieu soit loué. Je suis Grégoire Bohr, capitaine de la garde. Où sont vos hommes ? »
Mikaël eut un léger sourire.
« Je crois que vous n’avez pas compris. C’est moi, les renforts. »
Le capitaine resta silencieux un instant.
« C’est une blague ? demanda-t-il. Un seul homme ?
— Il n’est pas nécessaire de mobiliser une armée à chaque fois qu’il y a un enlèvement ou que la rumeur de choses un peu... extraordinaires se répand... »
Le capitaine soupira.
« Vous êtes sceptique, hein ? Je ne sais pas ce que vos supérieurs vous ont dit, mais j’ai perdu un homme dans cette affaire. Son corps a été retrouvé mutilé. Vous pensez que mes hommes sont des incapables, monsieur Veyran ?
— Je n’ai pas dit...
— J’ai, coupa le capitaine, personnellement vu l’un d’entre eux se relever après avoir reçu un carreau de mon arbalète en pleine tête. Vous croyez peut-être que j’ai rêvé ?
— Je crois, monsieur Bohr, que la plupart des hommes ne savent pas réagir face à ce genre de situation.
— Et vous, vous savez tout mieux que tout le monde ? »
Mikaël eut un léger sourire.
« Disons que je me débrouille, répondit-il. Dans ce domaine, en tout cas. Quand est-ce que c’est arrivé ?
— Il y a une semaine, nous allions inspecter une grotte qui, d’après certains villageois, était, disons... louche.
— Vous y êtes retourné, depuis ?
— Non, il se trouve que c’est assez isolé, et que nous vous attendions pour y aller en force... »
Mikaël soupira.
« Je vois. Vous pourriez m’y conduire ?
— Seul ?
— Je ne pense pas que nous courrions un péril. Pas dans la journée.
— Oh. Très bien. Quand partons nous ?
— C’est loin ?
— Deux ou trois heures, à cheval.
— Très bien. Si nous y partons maintenant, nous pourrons rentrer avant la tombée de la nuit.
— C’est que... j’avais des papiers à finir et...
— Ils attendront. »
Les deux hommes immobilisèrent leurs chevaux devant la grotte. L’entrée était assez large pour qu’un homme puisse s’y tenir debout.
Ils descendirent de cheval, puis se dirigèrent vers la caverne. Le capitaine parut hésiter.
« Heu... Hem...
— Oui ?
— Cette grotte... ne me rappelle pas de très bons souvenirs... »
Mikaël soupira.
« Vous avez la trouille ? »
L’homme hésita un moment, puis répondit.
« Oui. »
Mikaël haussa les épaules.
« Très bien. Restez dehors. Vous ne devriez pas craindre grand chose. Si vous êtes en danger, vous n’aurez qu’à crier et à foncer à l’intérieur.
— Heu... Très bien. »
Avant que Mikaël n’entre dans la grotte, le capitaine alluma une torche, et la lui remit.
« Elle vous sera sûrement utile.
— Merci. Je ne devrais pas être long. »
Et il s’enfonça dans les ténèbres.
Au bout de quelques mètres, il ne vit plus la lumière du jour. Il plaça sa torche en avant et poursuivit son chemin.
Il continua pendant une dizaine de minutes. Il lui semblait qu’il ne faisait que descendre. Il finit par déboucher sur une salle plus large.
La flamme de la torche se refléta sur un cadavre. Alors qu’il avançait lentement, il sentit quelque chose de liquide sur son visage. Il y avait aussi une odeur bizarre qu’il n’arrivait pas à identifier.
Il se passa la main sur la figure, puis vit qu’elle était maintenant tachée de sang. Il leva les yeux et crut voir un cadavre suspendu au plafond. Il sentit à nouveau cette odeur bizarre, sans pouvoir l’identifier.
Alors qu’il levait la torche pour éclairer le corps, il se rendit compte que c’était une odeur de soufre.
*****
Il y eut une explosion. Dehors, le capitaine ne parut pas surpris. Il attendit deux minutes, puis se dirigea calmement vers la grotte, alluma l’autre torche, et y pénétra. Au bout de quelques minutes de marche rapide il aperçut la « grande salle », ou, du moins, ce qu’il en restait. Le plafond s’était en effet écroulé et il ne restait plus grand chose. Il ne pouvait plus avancer. Il jeta un coup d’oeil aux alentours, puis sortit de la grotte, et se dirigea vers Alsted.
Il entra. Un homme assez âgé portant une torche le dirigea vers la cave. Elle était beaucoup plus large que ne pouvait le laisser supposer la taille de la maison. Il y avait une dizaine de personnes qui s’affairaient. Un nourrisson paraissait dormir. Mais la caractéristique la plus surprenante de la pièce était un pentacle, tracé avec du sang, du diamètre d’environ un mètre. Un homme assez grand, au crane rasé, s’approcha du capitaine.
« Bonjour, Grégoire. Alors, vous êtes parvenu à nous débarrasser des chiens de Meynès ?
— Oui, Monsieur. Ces imbéciles n’ont envoyé qu’un homme. Le piège a bien fonctionné. La grotte a été à moitié détruite avec lui. »
L’autre homme sourit.
« Aucune raison que quelqu’un ait des doutes sur ce qui est arrivé ?
— Aucune, Monsieur. Ces hommes sont superstitieux. Ils croiront sans doute à un dragon.
— Très bien. De toutes façons, lorsque nous contrôlerons le Démon, tout cela n’aura plus beaucoup d’importance. »
Les deux hommes étaient en train de s’éloigner lorsque le capitaine sentit une lame à la hauteur de son cou.
« Que personne ne bouge ! Vous êtes tous en état d’arrestation ! » beugla Mikaël qui tenait le capitaine de sa main gauche et pointait une arbalète de sa droite.
L’homme au crâne rasé se retourna lentement.
« Tiens donc, voila l’homme dont nous parlions. Nous vous croyions mort. »
Il ne paraissait nullement gêné de la situation, et avançait d’un pas lent.
« Ne bougez plus ! » hurla Mikaël.
Le capitaine donna un coup de coude à ce dernier et parvint à se dégager. Au même instant, l’autre homme sortait de derrière son dos un couteau de jet et se préparait à le lancer lorsqu’il reçut un carreau d’arbalète en plein front. Le capitaine avait réussi à attraper une épée qui traînait sur le râtelier lorsqu’il sentit la dague de Mikaël s’enfoncer dans son dos.
Mikaël sortit sa propre épée, et jeta un coup d’oeil autour de lui. Ils étaient huit. Il recula de trois pas, et heurta le mur. Ses adversaires approchaient lentement.
Le combat fut de courte durée. L’un des hommes s’élança, seul, et perdit la vie quelques instants plus tard. Puis, les sept autres se regardèrent, et s’élancèrent en même temps. La suite est moins claire, mais toujours est-il que cinq des adversaires de Mikaël se retrouvèrent tués, dont trois par leurs alliés, et les autres se décidèrent, après quelques fractions de seconde d’hésitation, à prendre la fuite.
Mikaël s’aperçut alors que le capitaine était encore en vie, et s’agenouilla à coté de lui.
« Pourquoi avez-vous trempé là-dedans ? » lui demanda-t-il.
Le capitaine avait la bouche pleine de sang, et lui jeta un regard vitreux.
« Je... Vous ne pourrez rien stopper... C’est... déjà... trop... tard... »
Mikaël entendit un cri derrière lui. Il se retourna, et aperçut un homme entièrement vêtu de noir, portant un nourrisson mort et une dague ensanglantée.
« Merde ! » soupira Mikaël.
L’homme entama une litanie.
« Cne yrf chvffnaprf qrf graroerf ! »
Mikaël saisit une épée et se redressa.
« W’vaibdhr ibger chvffnapr ! »
Il se dirigea vers le pseudo invocateur aussi vite qu’il le pouvait.
« Dhr yr qrzba fbvg ra zba cbhibve ! ! ! »
Il y eut un éclair. Un bruit de tonnerre. Puis l’obscurité pendant une fraction de seconde. Lorsque la lumière des torches se redéploya sur la salle, une créature se trouvait agenouillée au milieu du pentacle, de longs cheveux noirs retombant sur son visage et de courtes et sombres ailes translucides voilant en partie son corps.
L’invocateur regarda Mikaël.
« Vous avez perdu, chevalier ! Vous nous servirez, ou vous mourrez ! Erekh nous appartient, maintenant ! » s’exclama-t-il, avec un regard dément.
« J’en doute », répliqua Mikaël en lui donnant un coup d’épée avec toute la force qu’il lui restait. Le corps sans vie de l’invocateur heurta le sol.
Puis Mikaël se retourna vers la créature.
Elle se tenait au centre du cercle, agenouillée.
Mikaël connaissait les légendes et rumeurs sur les démons, et il croyait savoir que les Démons ne pouvaient sortir du pentacle dans lequel ils avaient été invoqués. Il se décida donc à prendre son arbalète et l’arma, et se dirigea rapidement vers la créature, qui était en train de se relever.
C’était une femme, ou du moins elle y ressemblait : entièrement nue, ses longs cheveux noirs tombaient sur son visage pâle. Des yeux verts émeraude apportaient un peu de couleur à son visage, mais ils avaient une lueur qui était inquiétante et qui rendait l’ensemble encore plus dérangeant. Son corps était maigre, presque squelettique.
Mikaël lui porta un regard horrifié, puis pointa son arbalète sur elle.
« Je ne sais pas trop ce que tu es, fit-il, mais tu vas retourner d’où tu viens. »
La créature lui jeta un regard surpris.
« Pardon ? » crut-il comprendre. Ce n’était pas tant que la voix était ce qu’il aurait qualifié de démoniaque, mais elle avait un accent étrange qu’il n’avait jamais entendu dans aucune des régions d’Erekh où il était allé.
Mikaël secoua la tête.
« La rédemption ? Vous êtes damnée. Je ne crois pas que vous y ayez droit. »
Mikaël s’attendait à plusieurs réactions. Par exemple, à ce que la créature pousse un cri démoniaque et se jette sur lui. Ou à ce qu’elle implore son pardon en se mettant à genoux, espérant avoir la vie sauve. C’était les réactions habituelles dans ce genre de situation.
Il ne s’attendait pas à ce que la créature écarquille les yeux et lui réponde, en essayant d’articuler : « Euh... Je voulais dire que je n’avais pas compris... Vous pourriez répéter ? Plus lentement ? C’est une arrestation ? Je suis où ? »
Puis elle leva les bras, lentement. C’est alors qu’elle prit conscience des cadavres dans la pièce.
« Tous ces morts... C’est à cause de moi ? » demanda-t-elle d’une voix troublée.
« Je crois qu’il serait temps de s’en rendre compte...» répondit Mikaël sur un ton sarcastique.
Et le Démon se mit à pleurer.
Mikaël ne savait plus trop quoi faire. Bien sûr, il aurait dû abattre le démon. C’était une créature infernale, qui ne vivait que pour faire le Mal, et qu’il fallait donc éliminer. Sans compter que selon une vieille prophétie, l’arrivée d’un Démon sur la terre d’Erekh était associée à une foule de désagréments, comme le chaos, la destruction, la guerre, des armées de morts-vivants et un chameau1. Seulement, le comportement de la « créature infernale » ne correspondait pas exactement à ce qu’il attendait d’un Démon. Elle avait bien l’apparence qui convenait à peu près, excepté peut-être les cornes et les sabots qui manquaient, mais... et bien, il ne pensait pas qu’un Démon normalement constitué se mettait à pleurer parce qu’il avait fallu un sacrifice pour l’invoquer.
Pour l’heure, le « Démon » en question était agenouillé, ses courtes ailes noires retombant mollement.
Mikaël soupira, jeta un coup d’oeil, et se décida finalement à poser son arbalète, tout en se disant qu’il faisait certainement une terrible erreur. Mais tuer de sang froid quelqu’un en train de pleurer était au-dessus de ses forces, même s’il s’agissait d’une créature satanique.
Il s’accroupit, puis lui tapota le dos, en essayant d’éviter de toucher les ailes.
« Allons, allons », fit-il.
Il était, il devait l’admettre, beaucoup plus compétent pour les combats en tous genres que pour réconforter quelqu’un. En particulier un démon.
Elle tourna la tête vers lui, et le regarda dans les yeux. Ceux de la créature étaient humides, et paraissaient légèrement différents maintenant : au lieu d’une porte ouverte vers l’enfer, ils paraissaient une porte ouverte vers la folie. Ce n’était pas beaucoup mieux, mais il y avait néanmonis un léger progrès, songea Mikaël.
« Je ne voulais pas... Je n’avais rien demandé !
— Oui... Je sais...
— Je n’avais rien demandé... » répéta-t-elle en sanglotant.
Mikaël soupira.
« D’accord. D’accord. » répondit-il avec une voix la plus gentille possible. « Ce n’est pas votre faute. Allez, vous allez venir, d’accord ? Il ne faut pas rester là. »
Le « Démon » arrêta de pleurer et lui jeta un regard perplexe.
« Vous n’avez pas compris ce que j’ai dit ? Vous ne parlez pas notre langue ? » demanda-t-il, plus lentement.
« Je... je ne sais pas, balbutia-t-elle. Les mots se ressemblent, mais l’accent... est... différent. Je... »
Il était vrai qu’elle avait un accent étrange. Compréhensible, mais qu’il n’avait jamais entendu ailleurs.
« Et puis, cela fait une éternité que je n’ai entendu personne, reprit-elle.
— D’accord, fit Mikaël, je vais essayer d’être compréhensible. On doit partir d’ici. Vous pouvez sortir de ce pentacle ?
— Je peux toujours essayer », répondit-elle en essayant de se relever.
Elle y parvint finalement, et avança d’un pas hors du pentacle. Mikaël détourna les yeux.
« Euh... Il vous faudrait vraiment des vêtements... »
Il défit sa cape, enleva les quelques armes qui traînaient à l’intérieur, et la lui mit sur les épaules.
Le « Démon » eut un pâle sourire.
« Qu’est-ce qui vous fait si peur ? Les ailes ou le reste de mon anatomie ?
— Un peu des deux, je suppose », répondit Mikaël.
Ainsi vêtue, ses ailes étaient entièrement cachées — quoique quelqu’un de perspicace aurait pu les deviner — ainsi qu’une partie de sa poitrine. Elle n’avait plus l’air d’un Démon, mais d’une jeune fille plus ou moins ordinaire, quoique sa pâleur et sa maigreur pouvaient faire douter de sa bonne santé.
Mikaël dut la soutenir pour qu’elle puisse réussir à marcher correctement.
« Où va-t-on ? » demanda-t-elle
Mikaël soupira.
« Écoutez, vous êtes peut-être très gentille, mais vous n’en êtes pas moins un Démon. Enfin, une. Je ne peux pas vous laisser en liberté.
— Vous allez m’enfermer ?
— Pour l’instant seulement.
— Très bien, très bien. » soupira-t-elle.
Elle trébucha une nouvelle fois.
« J’espère juste que ce n’est pas trop loin », ajouta-t-elle, lugubre.
Ils arrivèrent finalement à ce qui servait de prison au village d’Alsted, c’est à dire une cellule située dans le sous-sol de la « caserne » des gardes. Un des gardes, justement, était en train de somnoler dans la salle lorsque Mikaël entra.
« Euh... Bonsoir... » fit le garde. Puis il parvint à émerger de sa torpeur, et réalisa qui se trouvait devant lui : « Vous ? Mais... vous... vous n’êtes pas mort ? »
Mikaël soupira.
« Moi, non.
— Mais... Le capitaine avait dit que...
— Le capitaine est mort. Je suis désolé de vous l’apprendre, mais il était dans le coup », expliqua Mikaël sans beaucoup de tact.
Le garde parut totalement abattu.
« Mais... Ce n’est pas possible... Il...
— Écoutez, je suis vraiment désolé. Mais pour l’instant, j’aurais besoin des clés de votre cachot. »
Le garde les lui tendit, le regard vide.
Mikaël se dirigea vers le cachot en question, soutenant toujours la jeune fille. Ils descendirent les escaliers et parvinrent à la cellule.
C’était une petite salle, en pierre. Une minuscule lucarne débouchait au niveau du sol. Une grille en métal avait pour objectif de séparer l’intérieur de la cellule de l’extérieur, mais ne paraissait pas énormément solide. Côté prisonnier, une plaque de bois était sensée servir de lit.
La jeune fille soupira. Mikaël sourit.
« Ne vous en faites pas, vous ne resterez pas là très longtemps. Cela devrait juste être pour la fin de la nuit.
— Oh, je ne m’en fais pas, fit-elle avec un léger sourire. Ça n’a pas l’air d’être très confortable, mais au moins, ça a l’air réel.
— Euh... » fit Mikaël, qui n’avait pas tout compris du sens de la dernière phrase, « très bien. Je repasserai demain. »
Il referma la porte de la grille.
« Dites, demanda-t-elle alors qu’il se préparait à remonter les escalier, vous pourriez me laisser la bougie ?
— Euh... Bien sûr... »
Il la lui tendit.
« Ne me dites pas que vous avez peur du noir ?
— Non. Enfin... si... un peu... »
Mikaël sourit.
« Un Démon qui a peur du noir, hein ? J’aurais vraiment tout vu, aujourd’hui. »
Lorsque Mikaël remonta dans la petite salle des gardes, il aperçut celui qui était là en train de pleurer. Pour la première fois, Mikaël y porta attention. Il était jeune, assez petit, avait les cheveux blonds, pâles et longs, sans être attachés. Il avait le visage assez efféminé. Mikaël s’approcha de lui.
« Je suis désolé » fit-il.
Le jeune homme le regarda.
« C’était... un peu comme un père, pour moi... Je n’avais pas de famille...
— Vraiment désolé. Je n’avais vraiment pas le choix... Si j’avais pu faire autrement... »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Vous avez fait ce que vous deviez, j’imagine... Il... Il nous a trahis. Je veux dire... Pourquoi il a fait ça ? »
Mikaël soupira.
« Je n’en sais rien. Pour le pouvoir, je crois.
— Je me sens si seul... J’imagine que vous ne pouvez pas savoir ce que ça fait... »
Mikaël eut un vague sourire. Il tira une chaise et s’assit.
« Oh, si. Je sais aussi ce que ça fait de perdre un être proche, et d’être trahi, si tu veux tout savoir. »
Le jeune homme lui lança un regard étonné.
« Vous ? Mais vous êtes... une légende ! Un héros ! »
Mikaël éclata de rire.
« Oui, je suis le légendaire chevalier tueur de vampires, répondit-il sur un ton sarcastique. Ça me fait une belle jambe... Écoute, euh... tu t’appelles comment, au fait ?
— Armand.
— D’accord. Donc, Armand, tu crois vraiment que ma soi-disant « légende » m’apporte quoi que ce soit qui ressemble au bonheur ? Oh, bien sûr, quand je vais dans une auberge, on m’offre parfois le couvert, mais généralement on essaie avec subtilité de me faire comprendre qu’il serait souhaité que j’élimine le vampire, la goule, le loup-garou ou la horde de squelettes du coin. » Il soupira. « Tu sais, j’ai parfois l’impression que je passe mon temps à me battre. »
Armand parut surpris.
« Alors, pourquoi continuez vous ? » demanda-t-il.
Mikaël haussa les épaules.
« Je ne sais pas. Sans doute parce que je serais bien incapable de faire quoi que ce soit d’autre. »
Il y eut un moment de silence, qu’Armand finit par rompre.
« Il n’empêche que j’aimerais bien avoir votre force.
— Tu crois vraiment que les talents physiques sont ce qu’il y a de plus important, dans la vie ? lui répondit Mikaël.
— Non... Je voulais dire, votre force de caractère... »
Mikaël soupira.
« Humpf. Tu veux dire mon insensibilité ? Oh, oui, admirable.
— Pourquoi dîtes vous cela ? »
Nouveau haussement d’épaules de Mikaël.
« Tu sais... La fille que j’ai enfermée ? »
Armand hocha la tête.
« C’est... hum...
— Quoi ?
— Tu me promets de ne pas répéter ce que je vais te dire ?
— Bien sûr. Vous avez ma parole. »
Mikaël hésita néanmoins un moment. Il avait peur qu’une rumeur ne se propage. Le Démon devait être jugée par l’ordre de Meynès, pas par une foule en colère.
« Et bien... c’est un Démo » se décida-t-il finalement à révéler.
Armand écarquilla les yeux.
« Toute cette histoire... C’était pour l’invoquer. La faire venir, dans un pentacle.
— Mais...
— Elle s’est mise à pleurer... Parce qu’elle pensait que ces morts étaient de sa faute... Je veux dire... J’allais la tuer. Mais elle s’en foutait, tu comprends ? Elle se sentait coupable à cause des sacrifices... »
Armand ne comprenait pas.
« Et alors ?
— Et alors ? Et bien, moi, je tue une dizaine de personnes sans réfléchir. Je m’apprête à la tuer, elle. Mais elle, elle pleure parce qu’un gosse a été tué en son nom. Et elle, elle est le Mal et moi je suis le Bien ? Il n’y a pas comme un problème ? »
Armand médita les dernières phrases de Mikaël, perplexe.
« Peut-être, s’avança-t-il, peut être que c’est un gentil Démon ? »
Mikaël sourit.
« Ouais, fit-il. Peut-être. Mais... Tu vois, le principe, c’est qu’il n’y a pas de gentils Démons. Je veux dire... J’ai toujours cru que c’était comme ça ! Si elle ne s’était pas mise à pleurer, ou si elle avait paniqué, je l’aurais tué... Peut-être que j’ai tué des gens qui méritaient de vivre, voilà ce que je veux dire. »
Armand songea à son ancien capitaine.
« Peut-être, répondit-il, mais il y en avait aussi un paquet qui méritaient de mourir... Sans vous, ils auraient pu continuer à agir impunément.
— Mouais. Tu sais, je n’ai jamais voulu juger les gens, tu comprends ? C’est pour ça que je poursuivais les vampires et les autres créatures du genre... Mais... je ne sais plus trop. Tout me paraît si compliqué, maintenant. Avec les vampires, c’était simple : je les trouvais, ils m’attaquaient, je les tuais. »
Il hésita un moment, avant de poursuivre.
« Bon, j’ai quand même fait trois exceptions.
— Lesquelles ? »
Mikaël soupira à nouveau. Il ne s’attendait pas trop à raconter sa vie à un inconnu. Il se décida néanmoins à poursuivre.
« Une jeune vampire, qui a pu prendre la fuite. Par chance. Et un ancien, qui a bien failli me tuer.
— Et le troisième ? »
Le visage de Mikaël se crispa.
« Il y a eu une vampire, une fois. Nous ne nous sommes pas affrontés. Je lui ai fait confiance. Je l’ai aimée. Et elle m’a... trahi. Elle a failli me tuer.
— Euh... Je suis désolé.
— Bon, on ne va pas passer la nuit à se lamenter sur notre sort, hein ? »
Armand lui jeta un regard triste.
« Qu’est-ce que vous allez faire ? » demanda-t-il.
Mikaël parut réfléchir.
« Je vais retourner à la cathédrale de Meynès. Cela me permettra de savoir quoi faire de cette... créature. »
Armand hocha la tête.
« Tu pourrais nous accompagner, ajouta Mikaël.
— Pour quoi faire ? demanda Armand.
— Tu m’a bien dit que tu n’avais plus personne, ici ? Tu pourrais devenir un combattant. Meynès est réputé pour le talent de ses soldats.
— Je n’aurais pas le niveau !
— Ne dis pas ça. Qui veut, peut. »
Armand parut réfléchir.
« C’est d’accord, dit-il enfin.
— Très bien. Vu les évènements, je vais réveiller le bourgmestre. Toi, tu restes là.
— Pourquoi ?
— Au cas où quelqu’un aurait envie de voir qui se trouve en bas. Tu ne laisses personne l’approcher, d’accord ? »
Armand hocha la tête.
« Vous... Vous ne la croyez pas dangereuse ?
— Non... Elle est trop faible, de toutes façons. Tu as bien vu, c’est à peine si elle tenait debout.
— Mais... elle aurait pu simuler ?
— Dans ce cas, elle aurait eu l’occasion de m’éliminer tout à l’heure. Non, je crois que tu ne risques rien. »
Mikaël sortit et referma la porte. Armand songea : « J’aurais préféré qu’il en soit sûr. »
*****
Un rayon de soleil passa à travers la minuscule lucarne de la cave, et éclaira le corps endormi de la jeune fille.
Elle remua. Ouvrit un œil. Puis sentit une présence, et se retourna, pour apercevoir Mikaël, assis sur une chaise.
« Ah, fit-il, je vois que vous êtes réveillée. »
La jeune fille fronça les sourcils, bailla, et finit par lui répondre en souriant :
« Vous êtes là depuis combien de temps ? C’est pour me surveiller, ou juste par voyeurisme ? »
Mikaël sourit à son tour.
« C’est juste que je ne voulais pas vous réveiller. Tenez, voici de quoi vous habiller un peu plus décemment. »
Il lui tendit une robe noire, et se retourna alors qu’elle l’enfilait.
« J’espère qu’elle vous ira. Trouver quelque chose d’ouvert dans le dos n’a pas été facile.
— Et vous croyez que dormir avec ces ailes, c’est facile, peut-être ? J’ai fini, au fait. »
Il se retourna. La robe avait un décolleté, et la physionomie de la jeune fille avait de quoi attirer l’œil2. Elle lui arrivait jusqu’aux pieds. Apparemment la personne qui l’avait faite avait dû juger bon d’économiser le tissu en haut pour pouvoir en placer plus en bas. Les petites ailes, derrière, donnaient un effet assez étrange à l’ensemble.
« Euh... Vous êtes... ravissante. Elle est confortable ?
— Un peu étroite en haut, un peu large au milieu, et trop longue en bas, mais à part ça, ça va. »
Mikaël sourit.
« On trouvera peut-être mieux plus tard. Tenez, je vous ai aussi apporté de quoi manger. Vous mangez de la nourriture normale ? »
La jeune fille examina la nourriture que lui tendait Mikaël, c’est à dire un morceau généreux de pain et quelques morceaux de viande qui surnageaient dans un liquide marron.
« Hum... J’imagine que ça dépend de ce que vous appelez nourriture normale... »
Elle s’assit sur le banc de bois et commença à manger le pain.
« Vous permettez que je m’asseye à côté de vous ? J’aimerais bien vous poser des questions », demanda Mikaël.
Elle lui sourit, révélant des dents blanches, ce qui était plutôt rare dans le coin, et des canines légèrement surdimensionnées et un brin trop pointues, ce à quoi Mikaël commençait à être familier après des années à traiter avec des vampires.
« Bien sûr, répondit-elle. Je n’ai parlé à personne depuis une éternité, je ne vais pas refuser un peu de conversation. »
Il entra dans la cellule et s’assit à côté d’elle.
« Bon, alors on va commencer par le début : comment vous vous appelez ?
— Laura.
— Laura ? Ça ne fait pas très...
— Démoniaque ? coupa-t-elle en rigolant. J’ai aussi un nom démoniaque, si vous préférez. Mais je m’en suis jamais beaucoup servi.
— C’est quoi ?
— Laërith. Et vous, c’est quoi ?
— Mikaël.
— Un nom d’Ange... Amusant.
— Au fait vous...
— Non, coupa-t-elle.
— Quoi ? demanda Mikaël, surpris.
— On pourrait se tutoyer non ? On est presque intimes, vous connaissez mon nom démoniaque, je suis votre prisonnière, et tout et tout, alors vous pourriez arrêter de me vouvoyer. » Elle lui fit un sourire enjôleur.
« D’accord. Je disais donc, tu arrives à comprendre ce que je dis, maintenant ? Et tu parles notre langue ?
— Oui. J’avais juste un peu de mal à m’habituer à l’accent. Et à ma bouche, accessoirement », ajouta-t-elle en songeant à ses dents.
« Tu as changé de corps quand tu es venu dans notre... monde ? demanda-t-il.
— Non, pas vraiment, mais il y a quelques changements. Les ailes, pour commencer. Les dents, aussi. » Elle se plaça les mains sur la poitrine. « Et je suis à peu près certaine que je n’avais pas autant d’airbags. »
Mikaël lui jeta un regard perplexe.
« Air bague ? » répéta-t-il.
Laërith sourit.
« Désolée, je n’ai pas encore pris le bon vocabulaire. Je voulais dire, ma poitrine n’était pas aussi gonflée, tu vois ? »
Je vois, songea Mikaël. C’est ne pas la voir, qui serait difficile.
« Tu viens d’où ? De l’Enfer ?
— Non, répondit-elle. D’un autre monde. Ce qui s’est passé, c’est que je suis morte, là-bas. Théoriquement, j’aurais du me retrouver en Enfer, mais je me suis retrouvée dans le noir complet, pendant une éternité. Je ne sais pas pourquoi. Et ensuite, je me suis retrouvée ici, dans un pentacle, avec des ailes dans le dos et des cadavres autour.
— Et il y avait quoi, dans ton monde ? D’autres Démons ?
— Oh, il y avait surtout des humains, tu sais ? Je ne pense pas qu’il soit très différent du tien, au fond. Enfin... un peu quand même, en fait, ajouta-t-elle en songeant au peu qu’elle avait vu.
— C’est peut-être indiscret, mais tu es morte comment ? »
Elle tourna la tête.
« Tu as tout à fait raison. C’est indiscret.
— Désolé. Je ne voulais pas... »
Elle baissa la tête, et fixa ses jambes.
« Non, c’est moi. Je suis un peu perturbée, tu sais ? Enfin... Si tu veux vraiment savoir, je suis morte en essayant de protéger... quelqu’un que j’aimais. »
Mikaël aperçut une larme couler sur sa joue.
« Désolé », fit-il.
Elle haussa les épaules.
« C’est la vie. Ou plutôt la mort, en l’occurrence. »
Une autre larme coula. Mikaël la lui essuya. Elle tourna la tête vers lui. Sourit. Et l’embrassa.
Il la repoussa, doucement.
Elle baissa le regard.
« Désolée. »
Il sourit.
« Venant d’un Démon, ça aurait pu être pire. »
Elle sourit aussi.
« Tu pourrais arrêter de m’appeler comme ça, s’il te plaît ? « Un Démon ». Tu vas finir par me faire douter de mon sexe. Je suis déjà assez perturbée comme ça.
— Tu préfères Démone ?
— Je ne sais pas. Succube, à la limite... Mais tu n’es pas obligé de me rappeler sans cesse ce que je suis, j’ai déjà les ailes pour ça.
— D’accord. Laërith, alors ? »
Elle soupira.
« Évidemment, il faut qu’il m’appelle par mon nom démoniaque. » marmonna-t-elle.
Elle agrippa la cape, qui traînait à côté d’elle, et s’en recouvrit les ailes.
« Ça va ? Je peux paraître normale, comme ça ?
— À peu près. Tes bras sont peut-être un peu maigres. »
Elle regarda son bras droit.
« Hum. « Un peu ». Tu es gentil. Je ne devrais même pas être capable de le bouger, avec ça.
— Comment ça se fait ? »
Elle soupira.
« Aucune idée. Sans doute parce que je suis morte ? Je veux dire que... »
Elle fut interrompue par le bruit de la porte qui s’ouvrait. Mikaël se leva et alla voir ce qui se passait. Il vit Armand se précipiter vers lui. Il pouvait entendre des bruits de pas, derrière.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il au jeune homme.
— Ils... Les gens... »
Mikaël se précipita en haut des escaliers. Il aperçut une quinzaine de personnes en train de tenter de prendre possession de la salle des gardes, ce qui n’était pas facile vu la taille de la pièce. La plupart n’étaient pas armés, mais l’un d’entre eux avait une arbalète, et quelque autres avaient des couteaux ou des gourdins. Mikaël sortit son épée.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il en criant.
La plupart des personnes s’arrêtèrent. Un demi cercle se forma devant le chevalier. Un colosse d’un mètre quatre-vingt dix, au crâne rasé et à la musculature impressionnante, et qui semblait être le meneur, prit la parole.
« Il se passe, commença-t-il, qu’il y a eu trop de morts dans notre village ces derniers temps. » Il monta le ton. « Et que le Démon qui en est responsable se trouve ici ! »
Mikaël fit un geste vague de la main.
« Je ne vois absolument pas de qui vous voulez parler. Désolé. »
Le colosse se tourna vers sa « troupe », dont une partie était de l’autre côté de la porte, faute de place à l’intérieur.
« Vous entendez ? Il se moque de nous ! Pouvons-nous laisser passer cela ? »
Mikaël se fit plus menaçant.
« Vous ne passerez pas, de toutes façons. La personne qui est détenue ici doit être jugée par l’ordre de Meynès !
— Non ! rétorqua l’homme au crâne rasé. Elle doit mourir ici, et maintenant ! Et ce n’est pas un chasseur de morts-vivants qui nous en empêchera ! »
Mikaël sourit, et posa sa main sur son épée.
« Vraiment ? » demanda-t-il.
L’arbalète fut pointée vers lui. Mikaël entendit le cliquetis désagréable qui signifiait qu’il était peut-être en train de vivre les derniers instants de sa vie.
« Attends, fit le colosse à l’homme qui tenait l’arbalète. » Puis, il s’adressa à Mikaël. « Sois courageux, et affronte moi en combat singulier. Pas d’armes. Mais peut-être que tu n’es qu’un lâche ? Qu’est-ce que tu vaux, sans tous tes gadgets, chasseur de morts-vivants ? »
Mikaël sourit, s’écarta de trois pas, et enfonça son épée dans le sol.
« D’accord. Je t’attends. »
L’homme s’approcha de lui. Ils se tournèrent autour quelques instants. Puis l’homme frappa. C’était un coup de poing d’une rare violence. Dans le vent. Car Mikaël avait plongé au sol, s’appuya sur ses mains et donna un coup de pied dans l’abdomen du géant. Puis il lui asséna un uppercut, et finit par un coup de coude. Le colosse fit trois pas en arrière, en se tenant l’estomac et la mâchoire. Il regarda Mikaël.
« Je vois. Tu es très fort. Mais nous allons passer au plan B. »
Il regarda la foule, qui n’avait pas réagi.
« J’ai dit, le plan B », répéta-t-il, plus fort.
Un des hommes de la foule réagit enfin.
« Et c’est quoi, le plan B ? demanda-t-il.
— Tout le monde charge !
— Oh. »
Tous les yeux se tournèrent vers Mikaël. Il avait repris son épée et la tenait négligemment. Les hommes hésitèrent.
« Qu’attendez vous ? Il est seul ! »
Mikaël sourit.
« Oh, oui. La question est : qui cette épée va-t-elle tuer, aujourd’hui ? »
Le colosse leva un bras vers lui.
« Pour nos familles, pour nos enfants ! »
Il hurla.
Les hommes se décidèrent enfin à attaquer. Mikaël esquiva un coup de bâton et répliqua en assommant un homme avec la crosse de son épée.
Puis, il y eut un cri.
« STOP ! »
Les hommes s’arrêtèrent tous de bouger, et tournèrent la tête vers les escaliers, où se tenait Laërith, soutenue par Armand. Elle le lâcha, et s’avança de quelques pas, en s’appuyant contre le mur.
« C’est moi que vous vouliez voir ? » demanda-t-elle d’une voix beaucoup plus faible.
L’homme à l’arbalète la pointa vers elle, et s’approcha, lentement.
« Ma fille est morte à cause de toi, Démon. Tu vas retourner en Enfer. »
Laërith soupira.
« Je suis vraiment désolée pour votre fille. Mais vous croyez vraiment que... »
Elle n’eut jamais le temps de finir sa phrase. L’homme tira. Le trait parcourut les deux mètres qui séparait les deux personnes, et s’enfonça dans la poitrine de Laërith.
Elle tomba à genoux, porta la main à la blessure et la contempla, surprise.
« Je... »
Une flaque de sang inonda le sol. Laërith entendit, lointainement, le cri de Mikaël. Puis le monde devint flou. Et son corps disparut.
*****
Le bourgmestre se gratta le menton, l’air songeur. À vrai dire, il avait du mal à comprendre pourquoi Mikaël s’était mis dans un tel état.
« Et vous pensez qu’elle est morte, Chevalier ? »
Mikaël soupira.
« Je n’en sais rien.
— Hmmm. Il vaudrait mieux qu’elle le soit. »
Mikaël frappa un grand coup dans le mur. Le bourgmestre sursauta, puis déglutit.
« Euh... Je voulais dire, de façon officielle... Pour euh... L’opinion des gens... »
Mikaël resta silencieux.
« Vous comptez toujours partir aujourd’hui ? demanda le bourgmestre.
— Absolument. Aucune raison de rester plus longtemps.
— Je vous comprends... Alors, vous partez avec le jeune Armand ? Nous n’aurons plus beaucoup de gardes dans la ville.
— Sans vouloir vous offenser, monsieur, ce n’est pas mon problème.
— Euh... Oui. Très bien.
— Au revoir, monsieur. »
*****
Laërith s’appuya contre un mur, haletante. Elle ne devait pas être vue. Mais elle ne pouvait pas se déplacer plus vite. Elle jeta un coup d’oeil à droite et à gauche. Elle ne savait pas trop où elle était, mais apparemment, il n’y avait personne. C’était déjà ça. Elle se sentit glisser le long du mur, et se retrouva assise par terre. Puis elle perdit connaissance.
Elle sentit un contact chaud contre sa main. Elle parvint à rouvrir les yeux, et regarda ce qui en était la cause. Elle aperçut un gros chat entièrement noir, qui la fixait avec intérêt. Ses yeux étaient jaunes. Ou peut-être verts. Quoique, en changeant de position, ils avaient plutôt l’air gris. À moins que ce ne soit bleu.
Laërith eut un pâle sourire.
« Tu as raison, le chat. Il faut que je me bouge les fesses. »
Elle se pencha en avant, et se servit de ses dents acérées pour commencer à découper une partie de sa robe, au niveau du genou, et finit par la déchirer à la main. D’une main elle plaqua le morceau de tissu contre sa blessure, et de l’autre elle retira le carreau. Elle toussa et cracha un peu de sang, puis finit par relâcher le bandage improvisé, et essaya de jeter un coup d’oeil à la blessure.
Elle avait eu de la chance. À quelques centimètres près, le trait arrivait dans le cœur.
Elle soupira, et caressa le chat d’une main distraite.
Elle somnolait depuis quelques minutes lorsque le chat quitta ses genoux et bondit sur une fenêtre, puis sur le toit. Laërith tendit l’oreille.
Des bruits de pas.
Et merde.
L’homme qui arrivait aperçut une tâche de sang au sol, mais n’y prêta pas attention. Il avait cru entendre un bruit. Il jeta un coup d’oeil au toit, et y aperçut le chat noir.
« Miaou ? » demanda ce dernier.
L’homme ramassa une pierre et la lui lança. Il n’aimait pas les chats noirs. Ils portaient malheur. Et des malheurs, il y en avait déjà assez eu. Le chat, lui, esquiva sans difficulté, et n’eut qu’à reculer de quelques pas pour être hors de portée. Au bout de quelques secondes, l’homme se lassa et se décida à repartir.
Assise sur le toit, Laërith regarda le félin.
« Qu’est-ce que j’aurais fait sans toi... » demanda-t-elle.
Elle sourit légèrement. Elle allait un peu mieux, déjà. Elle était capable de fuir.
Lorsqu’elle réfléchissait à ce qu’elle avait fait de sa vie, elle aurait pu donner ça comme réponse : fuir.
Et voilà qu’après sa mort, elle continuait à faire la même chose.
Le pire, c’était qu’elle commençait à réaliser qu’elle aimait ça, d’une certaine façon.
*****
Armand rejoignit Mikaël en trottinant.
« Tu as pris tout ce que tu voulais ? demanda ce dernier.
— Oui. Ce n’est pas comme si j’avais grand chose à prendre...
— D’accord. On y va.
— Euh...
— Quoi ?
— C’est à dire que... Vous ne voulez pas rester un peu ?
— Pour quoi faire ?
— Peut-être qu’elle n’est pas morte ? »
Mikaël haussa les épaules.
« Dans ce cas, elle saura se débrouiller seule.
— Elle pourrait être dangereuse...
— Alors, ce n’est plus mon problème. Et si c’est le cas, ils n’auront qu’à s’en occuper. Ils avaient l’air d’avoir tellement envie de la tuer, je ne voudrais pas gâcher leur plaisir.» cracha-t-il. On y va. »
Mikaël monta à cheval, puis s’élança. Quelques instants plus tard, Armand le rejoignit.
*****
Mikaël fit signe à Armand de ralentir.
« Que se passe-t-il ? demanda ce dernier.
— Je ne sais pas. J’ai cru voir quelque chose bouger. »
Armand scruta la route devant. Ils pénétraient dans la forêt, et donc il était plus facile de s’y cacher. Mais, en se retournant, ils pouvaient encore voir le village.
« Tu penses qu’il pourrait y avoir une embuscade ? Qui nous en voudrait ?
— Aucune idée. Mais mieux vaut être prudent. »
Ils avançaient au pas maintenant. Mikaël avait sorti son arbalète.
Puis une forme apparut devant eux. Mikaël pointa son arbalète avant de réaliser de qui il s’agissait.
« Laërith ? Comment est-ce que tu as fait ? »
Elle sourit.
« Je ne suis pas vraiment douée, mais il y a quand même quelques avantages à être un Démon. »
À vrai dire, elle même n’en savait trop rien. Elle avait senti le carreau, avait de toutes ses forces voulu être ailleurs, dans un moment de panique, et y était arrivée. Bien sûr, ce n’était qu’une téléportation. Beaucoup de démons savaient se téléporter. Mais pas elle. Enfin, jusqu’à aujourd’hui.
Elle arrêta de réfléchir à cette histoire et s’approcha des deux hommes.
Mikaël cligna des yeux. Sa robe était déchirée, et s’arrêtait maintenant au dessus du niveau des genoux. Mikaël n’avait jamais vu une robe aussi courte. Sa poitrine restait tachée de sang, mais il n’y avait aucune trace de blessure. Et puis, il y avait ce gros chat dans ses bras...
Elle jeta un coup d’oeil aux chevaux.
« Vous ne voulez quand même pas me faire monter là-dessus ?
— Euh... Je crois que tu devrais poser ce chat.
— Pourquoi ? Je crois qu’il m’aime bien.
— Et bien... Disons que si tu as déjà peur de monter sur un cheval, il vaudrait peut-être mieux que tu aies les mains libres.
— Je peux le prendre », proposa Armand, serviable.
Elle le lui tendit. Le chat se laissa transporter sans bouger, grosse boule de poils endormie.
« Bien. Maintenant, prend ma main », dit Mikaël en tendant sa main gauche.
« Euh... La robe ne risque pas de poser de problèmes ? » demanda la jeune fille.
Mikaël soupira.
« Vu comme tu l’as raccourcie, je ne pense pas.
— Oh. »
Elle grimpa devant lui.
« Au fait, je ne voudrais pas te poser de question indiscrète, mais...
— Oui ?
— Tes jambes...
— Et bien ? Elles ont quoi ?
— Et bien, c’est peut-être une illusion d’optique, mais ce matin, j’avais l’impression qu’elles étaient plus... décharnées. »
Laërith baissa la tête. Il était vrai qu’il y avait dorénavant quelque chose entre la peau et l’os.
« Ça doit être le trajet que j’ai fait. Courir, ça muscle.
— À ce point ? Je ne savais pas. »
Ils se trouvaient dans une clairière. Le soleil était en train de se coucher.
Mikaël commença à faire un feu, et sortit un peu de nourriture. Puis les trois s’assirent autour de la flamme et commencèrent à manger en silence. Laërith caressait le chat, pensivement.
Mikaël prit la parole en premier.
« Laërith, je me demandais quelque chose ?
— Quoi ?
— Pourquoi nous as-tu rejoins ?»
La jeune fille haussa les épaules.
« Moi, toute seule dans un monde que je ne connais pas, avec un village entier qui cherche à me brûler ? Non, merci, sans façons.
— Oui mais... Comment as-tu fait pour disparaître ?
— Petit talent démoniaque.
— Tu aurais pu t’en servir avant, alors ? Pour t’évader ?
— Oui. Mais j’aurais plutôt crocheté la serrure, c’est moins fatigant.
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
— Je te l’ai dit. Je ne connais rien à ce monde. Et puis finalement, j’ai une dette envers toi.
— Pourquoi ? Parce que je ne t’ai pas tué ?
— Non. C’est pareil, j’aurais pu disparaître. Sûrement. Parce que tu m’as libérée.
— Je ne comprend pas...
— Quand le... «prêtre», ou l’«invocateur», appelle le comme tu veux, m’a invoqué dans le pentacle, il me contrôlait. Il pouvait me faire faire tout ce qu’il désirait. Enfin, sûrement. C’est de ça que tu m’as libérée.
— Je vois.
— C’est bien joli, tout ça, mais on fait quoi maintenant ? demanda Armand.
— On va à Meynès. Ils sauront s’occuper de son cas.»
La jeune fille soupira.
« Probablement en dressant un bûcher.
— Tu te trompes. C’est un ordre très tolérant.
— Oh. Très bien, alors. Mais pourquoi as-tu besoin qu’ils décident de ce qu’il faut faire ? Je veux dire, tu peux prendre la décision toi-même, non ? Tu ne me fais toujours pas confiance ?»
Mikaël soupira.
« Je ne sais pas. Tu as peut-être d’autres motivations. J’ai appris qu’on ne pouvait pas faire confiance aux créatures maléfiques.
— Aux créatures maléfiques en général, je n’en sais rien, mais dans mon cas particulier, tu pourrais», répondit-elle, vexée.
Il y eut un long silence. Mikaël s’écarta un peu et s’allongea sur le sol.
Au bout d’un moment, Armand prit la parole.
« Il est marrant, ce chat, fit-il. Vous l’avez trouvé où ?»
Laërith tourna la tête.
« Quand je fuyais. Il est mignon, non ?»
Armand regarda le gros félin qui était en train de dormir. Il semblait arborer un sourire narquois.
« On dit que les chats noirs portent malheur, répondit-il, pensif.
— Et que dit «on» sur les ailes noires ?» demande Laërith.
Armand se tourna vers la jeune fille.
« Je ne sais pas. Je peux les voir ?
— Ça ne me parait pas trop indécent.»
Elle enleva sa cape et révéla ses deux petites ailes.
Armand s’approcha d’elle.
« Je peux toucher ?
— Ne te gène pas. Je ne sens rien à cet endroit. Tu pourrais faire un trou dedans, je ne le sentirais même pas.»
Il caressa légèrement l’aile gauche.
« C’est... marrant, comme texture.
— Oh oui. C’est très marrant à porter aussi.
— Euh... Vous pouvez voler, avec ça ?»
Elle éclata de rire.
« Tu rigoles ? Je crois que c’est juste fait pour faire «joli». À condition d’avoir des goûts un peu bizarres.» Elle haussa les épaules. «J’imagine que ça doit être pour montrer que je suis un Démon.»
« Au fait» reprit-elle, «, il n’y a rien d’autre de typiquement Démoniaque que je n’aurais pas remarqué ?
— Euh... Je ne comprend pas.
— Ben, il y a les ailes, et les dents, je ne sais pas, j’ai peut être autre chose. Des sabots. Des griffes. Des yeux rouges. Un truc que je n’aurais pas remarqué.»
Armand la dévisagea.
« Euh... non, je ne crois pas. Peut-être les yeux.»
Elle soupira.
« Ils sont rouges ?
— Non. Verts. Mais, je ne sais pas, ils ont l’air un peu... bizarres.»
Elle sourit.
« Au moins, c’est leur couleur normale. Donc, il n’y a que les ailes et les dents qui sont démoniaques».
Et la poitrine, ajouta-t-elle pour elle-même. Bien sûr. Une succube avait forcément une poitrine démesurée. Et des ailes dans le dos. Et des grandes dents.
Elle soupira.
« Je suppose que vous avez des tas de créatures fantastiques, dans ce pays ? Des dragons, des elfes, des nains, et tout ce qui va avec ?»
Armand la regarda, d’un air surpris.
« Et bien... Ils ne sont pas très courants. Les dragons sont rares, les nains vivent plus à l’ouest, même si on en voit quelques uns dans les villes, et les elfes restent dans leurs forêts.»
Laërith soupira.
« Je crois que je vais avoir du mal à me faire à ce monde.»
Elle eut un sourire triste.
« Enfin, je ne m’étais jamais vraiment fait à l’autre, non plus.»
*****
Le soleil se couchait sur l’imposante cathédrale de Meynès. Comme elle surplombait un ravin sur son flanc ouest, le résultat était assez spectaculaire.
Mikaël, Armand et Laërith descendirent de leurs chevaux.
Armand s’extasia devant la beauté de la vue.
« Alors, c’est donc ça, la cathédrale de Meynès. Je n’avais jamais eu la chance d’y aller.»
Laërith était moins enthousiaste.
« Il commence à faire froid, ici.»
Elle jeta un coup d’oeil à la cathédrale, puis se tourna vers Mikaël.
« Tu es sûr de vouloir me faire rentrer là-dedans ?
— Oui.
— Généralement, les Démons ne peuvent pas trop rentrer dans les églises. Alors, les cathédrales...
— Celle-ci est dédiée à Notre Dame de Meynès. Elle est tolérante et...
— Si tu le dis, coupa Laërith, qui n’avait pas envie d’entendre un exposé là-dessus. Allons-y.»
« Tu vois ? fit Mikaël. Tu es encore en vie.»
Laërith contempla l’intérieur de la cathédrale. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’en visiter beaucoup. Mais elle était à peu près persuadée que celle-ci était spéciale. En premier lieu, parce qu’elle avait pu y entrer. En second, parce que ses sous-sols étaient remplis de couloirs. Elle s’étendait sur plusieurs étages souterrains, et des fenêtres percées dans la falaise permettaient de contempler la forêt qui s’étendait en dessous.
« Pour l’instant, oui. Charmant endroit. Vous faites quoi, ici, exactement ?
— C’est le quartier général de l’ordre de Meynès. Nous pouvons vivre en autarcie.
— Oh. Mais vous y faites quoi ?» répéta-elle.
Mikaël haussa les épaules.
« De la prière. De l’entraînement, pour les guerriers. Et tout ça. »
Il aperçut l’évêque Crowney, au bout du couloir.
« Bonsoir monsieur, fit-il.
— Mikaël, vous êtes revenu. Alors, comment cela s’est-il passé ?
— Plutôt bien, monsieur. Mais avant de vous faire mon rapport, je voudrais vous présenter Armand. Il voudrait rejoindre nos rangs.»
Armand salua l’évêque. Celui-ci sourit.
« Très bien, répondit-il. Suit le couloir, tourne à gauche, troisième porte à droite et présente toi au père Matthieu, d’accord ?»
Armand hocha la tête et partit.
« Et qui est donc cette demoiselle ? Je ne voudrais pas jouer au réactionnaire, mais je trouve votre robe un peu courte.»
Mikaël sourit.
« Serait-il possible d’aller en parler dans un endroit plus discret ?
— Mais bien sûr. Il y a mon bureau, suivez moi.»
Le bureau de l’évêque n’était pas très large, et il était difficile d’y tenir à trois. Des tas de papiers traînaient sur la table, dans un désordre apparent.
L’évêque se gratta le crâne, d’un air pensif.
« Alors, cette demoiselle serait un Démon ?
— Oui, monsieur. Laërith, tu peux enlever la cape, s’il te plaît ?»
Elle hocha la tête et s’exécuta, révélant ses ailes.
« Hmmm. Je vois.
— Et que comptez vous faire, monsieur ?
— Que faire ? Et bien, d’après ce que vous m’avez dit, elle a l’air parfaitement innocente. Nous n’allons pas l’inculper pour deux ailes dans le dos.»
Laërith fut surprise de cette réaction. Elle s’attendait plutôt à quelque chose comme «Vade Retro Satanas ! Où Diable ai-je bien pu ranger ma torche et ma fourche ?»
« Nous allons vous héberger autant que vous le désirerez, d’accord ? J’imagine que vous devez avoir faim.» Il jeta un nouveau coup d’oeil à la jeune fille. « Mais, avant cela, on va vous trouver des vêtements corrects. Suivez moi, mademoiselle. À tout de suite, Mikaël.
— Je vais peut-être vous accompagner ?
— Non, Mikaël, j’aimerais que vous écriviez un rapport. C’est un cas fort intéressant, et il faudrait au plus vite que je puisse l’envoyer au cardinal. Nous repasserons ici dans une dizaine de minutes.»
Et ils sortirent tous deux de la salle.
L’évêque fit entrer la jeune fille dans la pièce, et referma la lourde porte derrière lui.
Laërith parut hésiter.
«Heu... Je doute qu’on trouve des vêtements ici...»
En effet, la pièce était assez étroite, froide. Il n’y avait pas de fenêtres. Et elle se demandait à quoi pouvait bien servir ces chaînes au mur.
Enfin, elle ne se le demanda pas bien longtemps. Un homme aux cheveux courts, grand et musclé, se trouvait dans la salle, en train de nettoyer un objet pointu. Une sorte d’aiguille. Et la couleur rouge du chiffon n’avait pas l’air d’être due à de la sauce tomate.
Elle avait peut-être encore l’esprit embrumé par son séjour entre les mondes, mais il n’était pas bien difficile de savoir à quoi servait ce matériel.
« Euh... reprit Laërith. C’est quoi, cet endroit ?»
Elle sentit un coup derrière sa tête. Et elle perdit connaissance.
*****
L’évêque finit par revenir. Mikaël commençait à s’impatienter.
«Alors Mikaël, vous avez fini ce rapport ?
— Oui... Où est Laërith ?»
Crowney leva les yeux au ciel.
« Vous savez ce que c’est que les femmes, il leur faut trois heures pour se changer... Venez, je vais vous conduire à elle.»
Mikaël le suivit. Ils finirent par arriver à la porte d’une petite salle.
« Elle est à l’intérieur. Allez-y, je crois qu’elle vous attend.»
Mikaël jeta un coup d’oeil à la salle.
« Vous ne venez pas, monsieur ?
— Il faut que j’aille demander à un messager d’envoyer ce rapport. Entrez donc.»
Mikaël jeta un coup d’oeil à la porte.
« Pourquoi cette porte a-t-elle un verrou à l’extérieur ? À quoi vous jouez ?»
Crowney soupira, et sortit une épée de sous sa robe de prêtre.
« J’aurais préféré que vous ne posiez pas de questions, Mikaël. Entrez, maintenant.»
Mikaël soupira. Il avait posé ses armes en arrivant dans la cathédrale.
« Allez vous faire foutre, monsieur.» répliqua-t-il, sans bouger.
Deux hommes vinrent se positionner derrière Crowney.
« Enfermez-le là dedans.» leur demanda ce dernier.
Mikaël évalua ses adversaires. Ils étaient deux, et armés.
« Pourquoi ? demanda Mikaël.
— Vous avez collaboré avec un Démon.
— Je vois.» répondit Mikaël, d’un air triste.
Et il entra dans la pièce.
*****
Armand était en train de discuter avec un vieil homme, qui se chargeait de la prise en charge des nouveaux venus, lorsque deux hommes entrèrent dans la pièce. Ils se placèrent chacun d’un côté de lui.
«Veuillez nous suivre, s’il vous plaît.»
Armand leva la tête. Ils avaient trente centimètres de plus que lui.
« Pourquoi ?
— Ordre de l’évêque.»
Ils l’attrapèrent.
Il donna un coup de coude, parvint à se libérer, roula, et courut aussi vite qu’il le pouvait, sans savoir trop où aller, poursuivi par deux gardes armés.
Et merde. Il se trouvait dans un cul de sac. La seule issue était la fenêtre. Qui donnait sur un à pic d’une centaine de mètres.
Il se retourna, et aperçut les gardes qui arrivaient.
D’un coup de coude, il brisa la vitre.
*****
Lorsque Laërith se réveilla, elle se trouvait allongée. Ses poings, comme ses chevilles, étaient attachées à des chaînes. Elle tenta cependant de bouger un peu, sans grand succès. L’homme qu’elle avait vu auparavant était en train de préparer quelque chose.
«Que... que faites vous ?
— Je fais chauffer l’aiguille.» répondit celui-ci sur le ton de la conversation. «Je vais vous exorciser.
— M’exorciser ?» Elle soupira. «Mais c’est stupide, je suis un Démon ! Ce n’est pas comme si j’habitais le corps d’un autre...
— Dans ce cas, je vais détruire votre âme.
— Vous y croyez vraiment ?
— Pour être honnête, je fais surtout ça parce que j’aime l’effet que produit une aiguille chauffée à blanc dans certaines parties sensibles du corps.
— Vraiment ?»
La voix paraissait s’être rapprochée. Il se retourna. Et reçut en pleine tête le poing de la jeune fille. Il en lâcha l’aiguille, qui roula sur la table. Elle lui attrapa l’autre bras, le lui tordit, et immobilisa l’homme. Puis elle attrapa l’aiguille à mains nues. L’homme sentit l’odeur de chair brûlée, mais cela ne semblait pas gêner la jeune fille. Elle dirigea l’aiguille vers l’oeil de l’homme, qui essayait désespérément de s’en écarter.
« Une raison, cracha Laërith. Donne moi une raison de ne pas contempler l’effet que produit une aiguille chauffé à blanc dans certaines parties sensibles du corps.
— Glurps.
— Alors ?
— Je... J’ai une femme et trois enfants.
— Alors,» murmura-t-elle dans son oreille, «je serais à ta place, je changerais de métier. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à ta famille, sinon. Compris ?
— Euh... Oui.»
*****
Le garde referma la porte derrière Mikaël. Mais, avant qu’il n’ait placé le loquet, il se sentit repoussé. Le second garde s’approcha, et donna un coup d’épée. Mais Mikaël esquiva, lui tordit le bras et prit l’arme, avant de la placer sous la gorge de son adversaire. Crowney et l’autre garde pointèrent leurs épées vers lui, mais n’osèrent approcher.
«Vous n’irez pas loin, Mikaël. Et à l’heure qu’il est, la diablesse doit déjà être morte.
— Vraiment ?»
Il commençait à s’éloigner, en tenant toujours le garde en otage. Puis il le poussa sur les deux autres, et s’enfuit en courant.
*****
Armand déchira en vitesse deux morceaux de sa chemise, se les enroula autour des mains et ramassa les deux plus gros morceaux de verre.
Puis il regarda les gardes qui approchaient.
Ils ricanèrent en voyant son arme de fortune.
«Rends toi, gamin. On veut juste t’interroger.
— Vraiment ? Et Mikaël ? Et Laërith ?
— Je n’en sais rien. L’évêque nous a juste demandé de t’enfermer.
— Et vous allez suivre ses ordres ?
— Tu crois pouvoir nous échapper ?»
Les deux gardes barraient la voie. Il n’avait aucune chance de pouvoir passer.
Il s’élança quand même, et plongea entre les deux gardes. Par miracle, il parvint à éviter les deux lames. Mais il se trouvait maintenant agenouillé entre ses deux adversaires. Ils se préparaient à frapper à nouveau, mais sentirent un morceau de verre s’enfoncer dans leurs avant-bras. Armand profita de ce bref répit pour s’enfuir.
*****
Laërith replaça sa cape et sortit silencieusement. Elle regarda autour d’elle et entendit des bruits de pas. Elle aperçut Armand courir vers elle.
«Armand ? ça va ?
— Oui. Où est Mikaël ?»
Ils entendirent des bruits de pas. Apparemment, leurs ennemis étaient nombreux.
« Je ne sais pas. Viens, vite !
Ils coururent, gravirent des escaliers et débouchèrent dans la salle principale. Mikaël apparut aussi, par une autre porte.
Ils se regroupèrent.
« Je crois qu’on va avoir du mal à s’enfuir, remarqua Mikaël. Ils sont trop nombreux.
— Courez ! cria Laërith. Allez vous en, je vais les distraire un peu.
— Mais... répliqua Mikaël.
— Je vous retrouverai dehors. Fais moi confiance. Allez vous en !»
Mikaël et Armand détalèrent.
Les gardes s’approchèrent d’elle, formant un cercle de plus en plus réduit. Certains avaient des arbalètes. Laërith ne s’amusa pas à les compter. De toutes façons, ils étaient trop nombreux.
Maintenant, il s’agissait de gagner du temps.
Elle fit face à ses assaillants. Ils n’osaient pas véritablement attaquer ; la plupart se contentaient d’avoir dégainé leurs épées. Elle se déplaça en pas chassés vers sa droite, longeant le mur.
Tant qu’ils ne se décidaient pas à attaquer, tout allait bien.
Un carreau d’arbalète partit. Elle parvint à rouler au sol, l’esquivant de justesse. Elle se releva immédiatement, mais ses adversaires en avaient déjà profité pour s’avancer dangereusement.
Elle décida qu’il était temps d’avoir une bonne idée, et vite.
*****
Mikaël et Armand avaient atteint leurs chevaux et étaient en train de monter dessus lorsqu’ils entendirent un bruit de verre brisé. Ils se retournèrent pour apercevoir Laërith retomber parmi les morceaux du vitrail. Elle chuta de dix mètres, mais se releva apparemment indemne, et courut vers les deux hommes.
Derrière elle, trois combattants tentèrent de la rattraper, mais elle parvint à les distancer.
Laërith réussit à monter sur le cheval d’Armand, et ils prirent la fuite. Un carreau siffla à l’oreille de Mikaël, mais leurs poursuivants abandonnèrent rapidement en voyant qu’ils se dirigeaient vers une forêt sombre, menaçante, et où les graviers avaient laissé place à la neige.
« Merde, fit Laërith, on a oublié le chat.»
*****
La nuit était tombée. Les trois fugitifs avaient fait un feu dans une petite clairière, et avaient réussi à trouver un coin qui ne soit pas trop enneigé. Laërith frissonna et se colla contre Armand.
« Heu... fit celui-ci. Je me posais une question...
— Quoi ?
— Et bien, pourquoi nous ont-ils laissé fuir ?»
Mikaël soupira.
« Cette forêt n’est plus leur territoire. Nous entrons dans la Transie Vanille.
— La quoi ? demanda Laërith.
— La Transie Vanille. Une contrée maléfique.
— Pourquoi ?
— C’est là que se trouvent bon nombre de vampires. Mais là, c’est différent : ils sont les seigneurs. Les humains ne leur servent que de... nourriture. Et on dit qu’ils sont plus puissants, ici.
— Pourquoi ne pas leur déclarer la guerre ? demanda Armand.
— Parce qu’ils sont puissants. Ils ont signé un pacte de non agression avec le reste d’Erekh.
— C’est pour ça qu’ils ne nous suivent pas ?
— Ouais. Et aussi parce qu’ils ont peur, j’imagine.
— Et on fait quoi, maintenant ?
— On traverse. En partant vers l’ouest, on devrait pouvoir en sortir, et rejoindre ensuite la capitale. J’ai un ami, là bas, qui pourra peut-être nous aider. En attendant, je vais aller essayer de trouver quelque chose à manger.»
Il s’écarta du campement improvisé, et disparut dans la végétation.
Laërith frissonna à nouveau.
« Il ne fait pas chaud, hein ?»
Armand hocha la tête.
« Il faudrait peut-être économiser la chaleur humaine, dit-elle en se blottissant contre Armand.»
Elle approcha son visage du sien.
« Euh... fit Armand, je crois que nous ne devrions pas faire ce genre de choses... Nous ne somme pas mariés...»
Elle éclata de rire.
« Oh oui. Je vois d’ici le mariage. Mademoiselle, vade retro satanas, que le feu de l’enfer vous brûle pour l’éternité, désirez vous prendre le jeune homme ici présent comme époux ? Enfin, à condition que je puisse rentrer dans l’église, ce qui est loin d’être évident.»
Armand sourit.
— C’est une façon de voir les choses...»
« Hmpf, marmonna Laërith, on part déjà ?
— Ouais, répondit Mikaël. Nous allons devoir laisser les chevaux ici. Il y a trop de végétation à partir de maintenant. Il y a un village, pas très loin. On peut l’atteindre avant le coucher du soleil si on part maintenant. Je préférerais éviter de passer une nuit à la belle étoile avec tous les vampires qu’il risque d’y avoir autour. Alors, oui, on part déjà.
— Argl. À pied. Et je n’ai même pas de chaussures.»
Ils parvinrent à atteindre le village avant le coucher du soleil. Mais il n’y avait pas un chat. Apparemment, les villageois se terraient dans leurs maisons. La plupart des volets étaient fermés.
Il se dirigèrent vers l’auberge. Ils voulurent entrer, mais la porte était fermée.
Mikaël frappa à la porte. Après quelques instants, des bruits de pas se firent entendre, et ils purent entendre une voix à travers la porte.
« Qui est-ce ?
— Nous sommes des voyageurs, répondit Mikaël.
— Des voyageurs ? On n’a pas eu de voyageurs depuis... au moins... longtemps.
— Écoutez, reprit Mikaël, aussi calmement que possible. Nous sommes fatigués. J’ai avec moi une jeune fille à la peau certes pâle, mais je peux vous assurer que nous n’avons strictement rien à voir avec des vampires.»
« Surtout, ne montre pas tes dents.» murmura-t-il à Laërith.
La porte s’entrebailla. La figure rougeaude de l’aubergiste apparut.
« Très bien. Entrez.»
Il referma la porte derrière eux.
« Pardonnez moi. Comme je vous l’ai dit, cela fait une éternité que nous n’avons pas eu de visiteurs.
— Si vous avez si peu de voyageurs, demanda Mikaël, pourquoi garder une auberge ici ? Vous ne devez pas avoir beaucoup de clients ?
— Et bien... je fais taverne, aussi.»
Mikaël jeta un coup d’oeil à la salle, qui était totalement vide.
« Pas beaucoup de monde, constata-t-il.
— Les clients préfèrent rentrer chez eux avant le coucher du soleil.
— Je vois. Vous servez des repas ?
— Du moment que vous payez d’avance...»
Le repas coûtait assez cher, mais il eut au moins le mérite d’être nourrissant. L’aubergiste insista ensuite pour que Laërith prenne une chambre seule.
« Ce n’est pas très prudent, avait répondu Mikaël.
— Vous n’allez tout de même pas dormir à deux hommes et une femme dans la même chambre ! Et de toutes façons, les vampires ne peuvent entrer que s’ils sont invités. Si vous gardez les volets fermés, il n’y aura pas de problème.
— Il y a quelque chose que je ne comprend pas. Les vampires ne sortent que la nuit, d’accord ? »
L’aubergiste avait approuvé.
« Et il suffit de se trouver chez soi la nuit tombée pour être à l’abri ?»
Nouvelle approbation.
« Dans ce cas, comment les vampires font-ils pour attraper des victimes ?
— Il y en a toujours pour ne pas écouter les consignes de sécurité. Ou pour se diriger vers le château afin de mettre fin au joug de ce pays. Généralement, ils mettent plutôt fin à leur vie.»
Ils avaient fini par accepter la répartition.
Mikaël examina la chambre. Les volets paraissaient bien fermés. La porte avait un verrou à l’intérieur, aussi.
« Bon, fit Mikaël. Je vais te laisser. Tu veux une arme ?»
Laërith sourit.
« Nan. Je ne saurais pas m’en servir, de toutes façons. T’inquiètes pas, je ne risque rien.
— Bonne nuit, alors. Tes pieds vont bien, au fait ?
— Parfaitement.»
Mikaël baissa la tête. En effet, ses pieds n’avaient pas la moindre égratignure, ni aucune trace de gelure. Pourtant, elle avait marché toute la journée dans la neige.
« Alors, bonne nuit.
— Bonne nuit.»
*****
Le volet claqua. Laërith se réveilla. Elle entendit un raclement contre le bois. Elle enfila sa robe, sa cape, et se dirigeait vers le volet lorsqu’il s’ouvrit.
« Euh, il y a quelqu’un ?» demanda-t-elle.
Une jeune fille aux cheveux blonds, vêtue d’une robe à dentelle blanche, apparut devant elle.
« Oh, fit-elle, vous êtes réveillée. Criez, et vous êtes morte.»
Laërith soupira.
« Cela veut dire que sinon, je vais survivre ? demanda-t-elle.
— Non. Venez avec moi.»
La voix avait été douce. Mais c’était un ordre. Au fond d’elle-même, Laërith sentit qu’elle ne pouvait refuser. De toutes façons, elle n’en avait pas vraiment envie. Elle prit la main de la vampire, qui, d’un bond, la transporta en bas. Elle la dirigea ensuite vers un carrosse. Le conducteur était un homme difforme, couvert de cicatrices.
Laërith et la vampire montèrent dans le carrosse. Il était luxueux. Les fauteuils étaient en velours. Elles s’assirent.
« Hmmm, fit Laërith. Je parie qu’il s’appelle Igor.
— Comment avez vous deviné ?
— Simple supposition.»
La vampire se vautra sur la banquette et s’approcha de Laërith. Ou, plus exactement, de son cou.
« Au fait, demanda Laërith, on va où ?
— Au château.
— Et je suppose que personne n’en est jamais ressorti vivant ?
— Si.
— Ah.
— Le plus fort a même réussi à faire cinq cents mètres dehors avant de mourir.»
Laërith hocha la tête.
« Oh. Je risque donc de passer le reste de mon existence, ce qui va certainement être court, avec vous ?
— Je confirme, répondit la vampire en souriant, dévoilant deux canines un peu trop grandes et pointues.
— Alors, est-ce que je pourrais avoir droit à deux volontés ?»
La vampire haussa les épaules.
« Tant que ce n’est pas un truc du genre «me laisser partir», oui.
— Vous pourriez me dire votre nom et me tutoyer ?»
La vampire parut surprise. D’habitude, les dernières volontés étaient plutôt du genre «Je vous en supplie, ne prenez pas ma femme !» ou «Faites que ça ne soit pas douloureux».
« Euh... Mon nom est Anaïs. Et toi, tu t’appelles comment ?
— Laë... titia, termina-t-elle, en espérant que dans ce monde, la prononciation passerait. Enfin, Lætitia, mais mon surnom c’est Laë.
— Euh... D’accord. Tu n’as pas peur ?»
Laërith haussa les épaules.
« Non. Je sais à peu près ce qui m’attend.»
Anaïs sourit. Elle ouvrit une petite boîte qui était sur le siège, et en sortit un verre à pied, en cristal. Elle prit la main gauche de Laërith, le lui entailla, et versa le sang dans le verre. Puis elle le but.
Laërith la regardait faire, restant immobile, horrifiée. Ou peut-être fascinée, c’était dur à dire.
« Je croyais que nous allions au château, finit-elle par dire. Tel que c’est parti, je ne tiendrai pas jusque là, tu sais.»
Anaïs haussa les épaules,
« Oh, ça ne me gène pas, ne t’en fais pas.»
Laërith sourit. Elle pouvait quitter ce pétrin. Il lui suffisait de disparaître. Mais... D’un autre côté, elle n’avait pas grand chose à perdre. Elle était déjà morte une fois, après tout. Et puis...
Elle se retourna, s’allongea sur Anaïs et l’embrassa.
Quitte à mourir, autant profiter une dernière fois des plaisirs physiques.
*****
Laërith et Anaïs descendirent du carrosse. Elles se trouvaient maintenant dans la cour d’un château gothique.
Anaïs dut soutenir sa victime pour qu’elle puisse marcher. À vrai dire, elle s’étonnait qu’elle ait encore assez de sang pour vivre.
Elles entrèrent dans le château. Une lourde porte se referma derrière elles.
Elles avancèrent un peu, et entrèrent dans la salle qui devait servir de salon. Trois vampires — à en juger par leur pâleur et leur style de vêtements — se tenaient debout, près d’une cheminée. Ils étaient tous plus ou moins semblables : grands, maigres, cheveux noirs et longs. Trois chiens, ou plus exactement trois molosses qui auraient fait s’écarter docilement n’importe quel loup, étaient allongés à leurs pieds.
« Bonsoir, Anaïs, fit l’un d’entre eux.
— Tu as encore ramené une de tes proies ici ? demanda le second.
— Et tu es entré dans une auberge sans y être invitée, fit le troisième.»
L’un d’entre eux sauta vers elles, attrapa Laërith, et suça une partie de son sang par une de ses blessures ouvertes. Puis il la lâcha. Elle tomba à genoux.
« Tu n’es vraiment pas digne d’être l’une des nôtres.» fit le premier à Anaïs.
« Peut-être que celle que tu as ramenée serait plus adaptée que toi ?» demanda le second.
Il attrapa Anaïs, qui paraissait pétrifiée, et la mordit à la gorge.
Puis il attrapa Laërith par les cheveux, et plaça sa tête au niveau du cou d’Anaïs.
« Bois, dit-il. Tue la, et tu deviendras l’une des nôtres.»
Laërith s’appuya à Anaïs, qui paraissait toujours pétrifiée.
Puis elle l’empoigna par la main et se mit à courir. Anaïs la suivit, à moitié mécaniquement.
Les trois vampires les regardèrent. Puis ils éclatèrent de rire.
« Ces humains, tout de même.
— Toujours si imprévisibles.
— Dommage pour elle que la porte soit fermée.»
Laërith s’écrasa en effet contre la porte. Elle était verrouillée. Sur le coup, elle parut paniquée.
Quelques fractions de seconde.
Puis elle inspira. Et elle sourit. S’ils pensaient que ça allait l’arrêter.
Elle passa sa main sur la serrure. Il y eut un cliquetis métallique, et la porte s’ouvrit.
*****
Les deux filles s’arrêtèrent un instant et s’adossèrent à un arbre, haletantes. Elles se trouvaient au coeur de la forêt. Le village était encore à quelques kilomètres.
« On n’a aucune chance ! fit Anaïs. Tu aurais du accepter leur offre.
— Hmpf. ’Manquerait plus que ça. Il y a une rivière, dans le coin ?
— Non. Laisse tomber. On ne leur échappera pas. Personne ne leur a jamais échappé.
— Personne d’humain.
— Tu n’es pas...»
Laërith sourit. Et enleva sa cape, montrant ses deux ailes noires.
« En effet. Maintenant, on repart.»
Anaïs restait abasourdie.
« Mais...»
Elles se remirent à courir.
Elles aperçurent enfin le village.
« Courage, fit Laërith. On y est presque.
— Non ! Ils jouent avec nous. Ils...»
Laërith ne l’écouta pas, lui attrapa la main et se remit à courir.
Quelques mètres derrière elles, trois ombres apparurent.
« Je crois qu’elle a raison, fit l’une d’entre elles.
— On va bien s’amuser.»
La troisième caressa les molosses qui étaient à côté d’eux.
« Je crois qu’il est temps de lâcher les chiens.»
*****
Les trois molosses couraient vers leurs cibles. Ils avaient déjà le goût du sang dans la bouche.
Lesdites cibles, elles, continuaient à courir sans se rendre compte des bêtes qui les poursuivaient.
Les chiens gagnaient du terrain.
Puis ils aperçurent une petite ombre tomber devant eux.
D’instinct, ils s’arrêtèrent, et parvinrent à s’immobiliser juste devant la silhouette sombre.
Ce n’était qu’un chat. Un gros chat noir. Ils n’avaient aucune raison d’avoir peur.
Le problème, c’est que la peur n’avait pas besoin d’avoir une raison, elle.
« Meoooooowwwwwwww », fit le chat.
Et les chiens détalèrent en courant.
*****
La course des deux fugitives fut interrompue par l’apparition subite des trois vampires, qui les encerclèrent.
« On espérait nous échapper ?» fit l’un d’entre eux.
Laërith les toisa.
« Cours.» ordonna-t-elle à Anaïs.
« Mais...
— COURS !» hurla-t-elle.
Anaïs s’exécuta. Les vampires ne la poursuivirent pas. Ils ricanèrent.
« Et tu crois que les habitants de ce village vont aider une vampire ?
— Ton sacrifice est courageux, mais inutile.»
Laërith soupira.
« Qui a parlé de sacrifice ?»
Les vampires ricanèrent. L’un d’entre eux l’attrapa à la gorge.
Laërith se retourna vivement, une dague subitement à la main. Elle transperça la gorge du vampire, qui recula et tomba à genoux. Mais les vampires guérissaient vite.
Un second s’approcha un peu près, et vit son abdomen lacéré. Mais le troisième parvint à lui attraper le bras et lui arracha la dague des mains.
« Tu es agressive. Mais comment tiendras-tu cette jolie dague si tu n’as pas de pouce ?»
Il se servit de la dague pour lui entailler le doigt.
Elle hurla.
« Mais c’est qu’elle coupe bien...»
Il ricana, et lécha le sang qui en coulait. Appuya plus fort sur la dague. Et lui trancha le pouce.
Elle hurla encore plus fort.
« Tu sais, ça ne sert à rien de crier.
— Ils t’entendront peut-être, mais aucun ne viendra t’aider.»
Ils ricanèrent à nouveau.
« Et si nous allions récupérer l’autre demoiselle ?»
*****
Anaïs courait lorsqu’elle entendit le cri de Laërith. Elle s’arrêta un instant. Puis repartit. Elle espérait que la fille... Enfin, la Démone savait ce qu’elle faisait.
Alors qu’elle était assez proche du village, elle aperçut une ombre devant elle. Elle s’arrêta. Examina la silhouette. Parut effrayée. Fit quelques pas à reculons. Puis s’arrêta à nouveau, et haussa les épaules.
« Oh, et puis merde, tuez-moi.»
Mikaël s’approcha un peu.
« Tiens, tiens, quelles retrouvailles. Et pourquoi une des seuls vampires qui aient jamais réussi à m’échapper décide-t-elle subitement de se laisser mourir ?
— Je...
— Peu importe.» coupa-t-il. Il plaça son épée juste sous son cou. « Je cherche une jeune fille, cheveux bruns, yeux verts, en robe, pieds nus et jambes à l’air.
— Avec des ailes dans le dos ? Là-bas, mais vous n’avez aucune chance, ils sont trois et ils sont puissants...»
Armand apparut derrière Mikaël.
« On va voir ça. Tu es avec nous ou contre nous ?»
Anaïs hésita.
« Heu...»
Les trois vampires apparurent à quelques mètres d’eux. L’un d’entre eux tenait Laërith.
« Tiens donc, le légendaire Mikaël Veyran... Il est peut-être temps pour vous de mourir aussi...»
Les trois vampires se mirent à ricaner.
« Allez au diable, fit Mikaël.
— Vraiment ?» répondit celui qui tenait Laërith. Il approcha la dague du cou de la jeune fille. «Il serait tout de même dommage de faire saigner cette jeune fille, qui ne doit déjà plus avoir beaucoup de liquide dans les veines.»
Subitement, il sentit la dague disparaître. Tout d’un coup, elle n’était plus là. Au même moment, Laërith se retournait brusquement, lui attrapa un bras avec ce qu’il lui resta de sa main droite, et lui enfonça la dague dans le front de sa main gauche. Le vampire s’écroula en arrière.
Puis Laërith donna un coup de pied à un autre vampire, qui s’écroula, puis fit un saut en arrière et aterrit entre Mikaël et Armand.
Elle sourit.
« Vous disiez ?»
Mikaël jeta un coup d’oeil au ciel.
« Comme c’est bête. On dirait que le soleil se lève.»
Les vampires leur jetèrent un regard furieux.
« On se retrouvera !»
Puis ils disparurent, sous la forme de trois chauves souris. Laërith récupéra sa dague.
« Alors, il faut plus qu’une dague dans le front pour les tuer ?» demanda-t-elle au bout d’un moment.
Mikaël ne répondit pas, et regarda Laërith, puis Anaïs.
« Ce serait possible d’avoir quelques explications ?»
Elle lui expliqua.
« Bon, fit Laërith. On fait quoi maintenant ?
— Tu ne veux quand même pas que je fasse confiance à un vampire ?»
Anaïs soupira.
« Il a raison. C’est dans ma nature de boire du sang humain. On ne peut pas coexister.»
Laërith leva les yeux au ciel.
« C’est dans ma nature de faire le mal. Il suffit d’un peu de self-control.
— De quoi ?
— Euh...de maîtrise de soi.
— Je ne sais pas si...» fit Anaïs.
Mikaël haussa les épaules.
« Il vaudrait mieux qu’on parte maintenant, dans tous les cas. Histoire qu’ils ne puissent pas nous tomber dessus pendant la nuit prochaine. Tu peux survivre au soleil ? » demanda-t-il à Anaïs.
« Je... euh... Ça devrait aller. J’espère. Je devrais juste être un peu rouge.
— Super. On part.
— Attend, fit Laërith.
— Quoi ?»
Elle fit quelques pas et se pencha pour attraper le chat noir qui se dirigeait vers elle.
« Il est débrouillard, ce chat. Il a réussi à nous retrouver.
— On peut y aller, maintenant ?
— J’arrive.»
Elle se dirigea vers Mikaël. Celui-ci aperçut sa main mutilée.
« Mon Dieu ! Ton... ta...»
Laërith haussa les épaules.
« Oh, ne t’en fais pas. Ça finira bien par repousser.»
Ils marchaient depuis quelques heures, en silence, lorsqu’Armand s’arrêta.
« Je suis désolé, je ne suis ni un vampire, ni un Démon, ni un héros, et j’ai besoin d’une petite pause.»
Mikaël sourit.
« D’accord. On en profitera pour casser la croûte.
— C’est quoi, le programme pour la suite ?
— On sort de cette forêt. On devrait y parvenir ce soir.
— Hem, fit Anaïs, il me semble qu’il y a une chaîne de montagnes. On ne la passera pas en une nuit. Et vous n’aurez pas assez de vivres pour tenir plus.»
Mikaël la regarda d’un air surpris.
« Oui, je sais. On la franchira demain.»
Anaïs soupira.
« Vous plaisantez ? Vous sous-estimez cette montagne. Il faudrait au moins trois jours, et vu vos vêtements, vous mourriez probablement de froid avant.
— Et tu proposes quoi ?
— Il y a une passe, si je me souviens bien. Nous... étions passés par là, il y a quelques années. Je devrais pouvoir retrouver.
— D’accord, répondit Mikaël.
— Mais je ne suis pas certaine que cela soit une très bonne idée. S’ils veulent nous attendre, ils le feront là-bas.»
Mikaël parut songeur.
« Si nous passons avant la nuit, les vampires ne pourront rien contre nous...
— Et nos amis de l’église ? demanda Laërith.
— Avec un peu de chance, ils n’auront pas eu le temps de poster d’hommes là-bas.
— Nous avons, expliqua Laërith, eu quelques problèmes avec le monastère, là...
— ... Meynès...
— ... voilà. »
Il y eut un moment de silence. Tous étaient en train de manger la nourriture que Mikaël avait pensé à prendre à l’auberge, à l’exception d’Anaïs.
« Je peux te poser une question ? demanda Laërith, en s’approchant de la vampire.
— Oui ?
— Pourquoi est-ce qu’ils voulaient te tuer ? Je veux dire, tu es des leurs.»
La vampire soupira.
« Ils ont des tas de lois. Comme, ne jamais laisser de victime vivante, ne pas entrer chez les gens sans être invités...
— Et tu ne les respectais pas ?
— Voilà... Moi aussi, j’ai une question à te poser.
— Vas-y.
— Pourquoi tu m’as pas laissée mourir ? Je veux dire... moi, je voulais te tuer...»
Laërith sourit.
« Ben, je ne sais pas. Peut-être parce qu’entre créatures maléfiques, il faut bien s’entraider.»
Anaïs ne parut pas satisfaite de la réponse.
« Bon, disons que je ne pouvais pas laisser quelqu’un se faire tuer sous mes yeux, reprit Laërith.
— C’est tout de même drôle, fit Mikaël. Tu es un Démon, mais tu as probablement meilleur fond que l’immense majorité de la population de cette planète.»
Laërith sourit.
« Personne n’est parfait.»
« On y va, fit Mikaël. Tes vampires ne peuvent pas déjà être là.
— Et s’ils nous rattrapent après ? demanda Armand.
— Il faudra qu’ils nous trouvent. Et je ne sais pas s’ils iront aussi loin.»
Ils avançaient lentement, en contemplant le paysage, lorsque, tout à coup, un rocher dégringola.
Mikaël hurla.
« Attention !»
Laërith se retourna, surprise. Mikaël plongea sur elle, et ils évitèrent le rocher de quelques centimètres.
« Mais qu’est-ce que...» fit Mikaël en se relevant.
Puis il aperçut l’avalanche qui leur arrivait dessus.
« Courez ! hurla-t-il.»
Ce qu’ils firent.
Ils coururent aussi vite qu’ils le purent, tentèrent de trouver un abri de fortune, mais furent finalement tous pris dans la neige.
*****
Une main émergea de la neige. Puis des cheveux blonds. Armand respira, et entreprit de se relever.
Il aperçut Mikaël, qui était en train d’aider Anaïs à se dégager, et chercha Laërith, qui se trouvait à côté de lui avant l’avalanche. Il finit par la trouver, et enleva la couche de neige qui la recouvrait. Elle ouvrit les yeux.
« Ça va ? demanda-t-il.
— Super, grommela-t-elle en se relevant. Ça fait un peu comme une douche bien froide. Ça m’aura réveillée, au moins.»
Ils entendirent un bruit de pas derrière eux. Et se retournèrent.
Ils aperçurent un homme, vêtu d’une sorte de robe grise, ainsi que d’un long chapeau pointu. Il avait une longue barbe blanche, et des yeux marrons, intenses. Il portait un bâton sculpté impressionnant, serti de runes.
« Félicitations. Vous avez survécu à l’entrée, je n’en attendais pas moins de vous. Passons maintenant au plat de résistance.»
Sa voix était puissante, et résonnait.
Armand fit un pas.
« Qu’est-ce que vous racontez ? »
Et il s’écroula en avant.
Laërith se pencha sur lui.
« Armand ?»
Le mage déplaça son bâton de quelques centimètres. Laërith voltigea et retomba à quelques mètres de là, dans la neige.
Anaïs accourut. Mikaël fit de même, après avoir sorti son épée.
Mikaël sentit un choc sur son crâne, malgré le fait que le mage était à plusieurs mètres devant lui. Il s’écroula, pendant qu’Anaïs tombait à la renverse.
Laërith parvenait à se relever.
Mikaël se redressa, lui aussi.
« Tiens, fit le mage. Il est costaud, lui.»
Il pointa son bâton vers lui. Une boule de feu en sortit. Mikaël fit un saut pour l’éviter, termina en dérapage, et parvint à sortir son arbalète et à tirer.
Alors que le carreau se dirigeait vers le mage, il s’enflamma, et avait totalement disparu avant d’avoir atteint sa cible. Le mage fit un geste. Mikaël voltigea en arrière et s’écrasa lourdement.
Laërith regardait la scène, ne sachant que faire. Le mage déplaça son bâton et récita des paroles qu’elle ne comprit pas. Un cercle de flammes apparut autour d’elle, faisant fondre la neige. Elle regardait les flammes se rapprocher d’elle, pétrifiée.
« Tu viens peut-être de l’Enfer, proclama le mage, mais tu ne peux rien contre la puissance de l’esprit ! Que la magie te détruise et te renvoie d’où tu n’aurais jamais du sortir !»
Les flammes se rapprochèrent, et n’étaient plus qu’à quelques centimètres de Laërith. Elle pouvait remarquer qu’elles paraissaient légèrement différentes de flammes naturelles, sans trop réussir à mettre le doigt sur le détail qui clochait.
« La puissance de l’esprit ?» répéta-t-elle, l’air songeur, sans paraître se soucier des flammes qui l’encerclaient. Elles n’étaient définitivement pas naturelles. Elles ne paraissaient pas vraiment... réelles.
Les flammes l’atteignirent. Son corps prit feu. Elle brûla pendant quelques dizaines de secondes, immobile. Puis les flammes s’éteignirent. Elle était parfaitement intacte.
Puis, avec un retard de quelques secondes, ses ailes tombèrent en poussière sur le sol. Elle les regarda, impassible.
« Oh, fit-elle. Comme c’est dommage. J’ai perdu mes ailes.»
Elle se tourna vers le magicien, qui paraissait atterré.
« Et il veut quoi, le chapeau pointu ?»
Le mage ricana.
« Bien sûr, suis-je bête. Les Démons ne craignent pas le feu.»
Il pointa son bâton vers elle. Un éclair en jaillit et toucha la jeune fille. Il y eut une explosion. Mais Laërith n’avait pas bougé.
« Pourquoi faites-vous cela ? demanda-t-elle doucement. Qu’est-ce que je vous ai fait ?»
Le mage éclata de rire ; ce n’était plus le rire d’un homme sûr de lui et se délectant d’une situation, mais celui de quelqu’un qui commence à se demander s’il n’aurait pas mieux fait de choisir un métier moins dangereux comme, au hasard, éleveur de chèvres. Laërith commença à s’avancer vers lui.
« Je ne peux pas vous laisser détruire l’humanité !» hurla-t-il.
Il y eut un choc contre le visage de Laërith, mais cela ne l’empêcha pas de continuer à avancer. Elle se trouvait maintenant à moins d’un mètre du mage. Elle avait un regard triste.
« Détruire l’humanité ? Pourquoi je ferais ça ? Vous tenez ça d’où ?
— C’est... euh... tout le monde le sait. La Prophétie. Un Démon viendra, et il montrera son vrai visage, et contrôlera le monde.
— Une prophétie !» cria-t-elle. Elle était maintenant furieuse. «Vous êtes prêt à tuer quatre personnes pour une putain de prophétie à la con ? Allez vous faire foutre !»
Le mage fit une dernière tentative de magie. La tête de Laërith fut projetée en arrière. Elle la ramena lentement. Du sang coulait de sa lèvre, mais elle ne paraissait pas s’en souciait.
« Mais vous ne comprenez donc pas que votre magie ne marche pas sur moi ?»
Elle lui arracha le bâton des mains.
« Voilà comment on se sert d’un bâton !»
Et elle lui en asséna un violent coup sur la tête. Le mage s’écroula au sol.
Elle fit trois pas rapides, victorieuse.
Deux autres, plus lentement. Elle jeta le bâton.
Un autre pas. Puis elle s’arrêta. Jeta un coup d’oeil au mage. Puis soupira.
Elle rebroussa chemin, s’accroupit, et vérifia son pouls. Puis souffla de soulagement en voyant qu’il était encore en vie. Elle se retourna et se dirigea vers Mikaël.
« Mikaël ?»
Il ouvrit les yeux.
« Ça ira.»
Elle se dirigea ensuite vers Armand.
« Et toi ? Ça va ?»
Il la regarda un moment.
« Pire qu’une grosse douche bien froide...»
Elle sourit.
« Hé, mais tu n’as plus tes ailes !» remarqua-t-il en se relevant. «Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?»
Elle leva la main, pour lui faire signe de se taire.
« Une seconde. »
Elle se dirigea vers le corps d’Anaïs. Elle se pencha, et tata son pouls.
« Elle est morte ? demanda Mikaël.
— Oui, répondit Laërith, en aidant la vampire à se relever.
— Depuis quatre ans. ajouta Anaïs.
— Très drôle, fit Armand. Et toi, dit-il à Laërith, j’aimerais que tu m’expliques ce qu’il s’est passé.»
Laërith sourit.
« Une autre seconde.»
Laërith regarda son pouce droit, qui était réapparu.
« Il est mieux comme ça, non ? Euh... Oui, des explications, fit-elle, devant le regard de Mikaël.
» En fait, commença-t-elle, c’est très simple. Tu sais, la magie, et tout ça ? Et bien, en fait, je crois que j’ai compris le principe. Il suffit d’imaginer très fort quelque chose, et cette imagination te permet de la créer. Ou un truc du genre. Bref, quand le mage imagine la boule de feu, elle apparaît.
» Le truc, c’est que moi, je n’ai qu’à imaginer que la boule de feu me fait rien, et elle me fera rien. Enfin, il y a sûrement des tas de subtilités, hein, mais bon, ça marche à peu près bien comme ça.»
Il y eut un moment de silence. Ils essayèrent de comprendre.
« Attends, fit Armand, ça va pas. Je veux dire, quand j’imagine un truc, il va pas se produire...
— Disons, fit Laërith, qu’il faut y croire assez fort. Avoir assez d’imagination. Et crois moi, quand tu as passé une éternité seul dans un endroit absolument vide, tu es bien obligé d’avoir développé ton imagination. Mais imagination n’est sûrement pas le bon terme, en fait.
— Mouais, fit Mikaël. Je ne suis pas un expert, mais je suis certain que les mages ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent.
— Certes, fit Laërith. Disons, que ce qui est réel est moins facile à altérer que ce qui ne l’est pas... Si j’imagine que ce monde n’existe pas, ça ne marchera pas, mais si j’imagine que ce feu n’est pas réel, alors que son existence vient uniquement du fait que le mage imagine, lui, qu’il est réel, je peux gagner. Simple, non ?
— Non.» répondirent les trois autres en choeur.
Laërith sourit.
« Ça n’est pas grave. C’est quoi cette affaire de prophétie ?»
Mikaël haussa les épaules.
« Une sorte de légende. Un Démon sera invoqué, trompera tout le monde, puis montrera sa véritable apparence et prendra le contrôle d’Erekh ; après, il y a des variantes, des fois c’est la destruction du monde, d’autres fois de l’humanité, mais jamais rien de bien réjouissant.»
Il préféra ne pas mentionner l’histoire du chameau. De toutes façons, tout était déjà bien assez confus.
« C’est pour ça que tu ne me faisais pas confiance, alors ?»
Mikaël sourit.
« Entre autres. J’ai déjà été trahi par une fille qui te ressemblait pas mal, accessoirement.
— Oh. Désolée. Je veux dire... de te rappeler de mauvais souvenirs.
— Tu n’as pas à l’être. Bon, on y va ?
— Et on laisse traîner le mage là ? demanda Armand.
— Il s’en tirera, répondit Mikaël. J’espère juste qu’il ne nous cassera plus les pieds.
— Attendez ! fit Laërith. Le chat !»
Mikaël soupira.
« On n’a pas de temps à perdre ! On risque d’avoir des vampires aux trousses, si on ne se dépêche pas !»
Le chat noir choisit ce moment pour émerger de la neige. Il alla se frotter aux jambes de Laërith, qui le prit dans ses bras.
« Il est mignon...
— Mouais. Et tu trouves pas ça bizarre, qu’un chat puisse rester aussi longtemps sous la neige, te retrouver avec tant de distance, et...»
— Tu ne vas quand même pas me dire que tu as aussi une prophétie concernant un chat noir ?
— Non. Mais il devrait y en avoir une. Bon, maintenant on y va, si tu veux bien ?
— J’arrive, j’arrive» répondit-elle en trottinant pour les rattraper.
Et ils se dirigèrent vers le nord-ouest, en direction de la capitale.
« Pas fâché qu’on soit arrivé, fit Armand. Voir un peu de civilisation ne me fera pas de mal.
— Hmmm... fit Laërith. Je ne vois personne dehors. Il n’y a pas un chat.
— Miaou.
— Sauf celui qu’on a apporté, corrigea-t-elle.
— C’est bizarre, fit Anaïs. Peut-être qu’ils ont peur ? Peut-être qu’il y a des vampires dans le coin ?
— Et bien, fit Laërith, quoiqu’il en soit, j’en ai marre de me balader pieds nus, alors je vais chercher des chaussures. Et une tenue convenable, maintenant que je n’ai plus ces ailes à la con. Tant pis si je dois les voler.»
Et elle se dirigea vers le village. Les trois autres la regardèrent s’éloigner, surpris et amusés.
« Elle est... bizarre, fit Anaïs.
— Disons que c’est une étrangère, fit Mikaël. Elle vient d’un autre monde. Enfin, je n’ai pas tout compris, mais je crois que c’est ça.
— Je vais voir si je peux trouver des chevaux», fit Armand, qui était un peu perdu dans ce genre de discussion.
Il s’en alla aussi.
Anaïs regarda Mikaël.
« Et nous ? On fait quoi ?» demanda-t-elle.
Mikaël haussa les épaules, inexpressif. Devant son absence de réponse, elle s’assit sur la barrière qui délimitait le village.
« Je me demandais ce qui se passe avec ce village, fit Mikaël. Ils ne devraient pas être gênés par des vampires, de ce côté-ci de la frontière.»
Anaïs baissa la tête.
« Tu sais, je voudrais te parler d’autre chose...»
Mikaël la regarda, surpris.
« De quoi ?
— Et bien... Disons qu’on ne s’était pas énormément vus, la dernière fois, et je te connais surtout par...» Elle fit un geste vague de la main. « ... les légendes et les rumeurs, tout ça... Mais je ne pensais pas que c’était ton genre de laisser les vampires et le démons se balader en vie...»
Mikaël haussa les épaules. Il s’assit à côté de la vampire.
« Je ne sais pas... Peut-être que tu mérites une seconde chance, non ?»
Elle parut relativement surprise par la question.
« Euh... Je ne sais pas. Je veux dire... Je ne sais pas si je suis capable de me passer de sang...»
Elle soupira. Mikaël plaça sa main sur son épaule.
« Tu peux toujours essayer, non ?
— Je ne suis... qu’une tueuse...»
Mikaël éclata de rire.
« Et moi, je suis quoi ? J’ai sans doute plus de sang sur les mains que toi, finalement.»
Anaïs lui jeta un regard étonné.
« Toi, c’est différent... Tu avais des raisons...»
Mikaël soupira.
« Écoute. Ce qui compte, c’est que c’est le passé. J’ai confiance en toi. »
Anaïs cligna des yeux, surprise.
« Confiance en moi ? Toi ? Mais... pourquoi ?»
Mikaël sourit.
« Parce que, toi, tu n’as pas confiance en toi. Donc je pense que ça veut au moins dire que tu es sincère.»
Anaïs réfléchit quelques secondes.
« C’est tordu, comme raisonnement.»
Il se mit à rire.
« Et ça va, ton besoin de sang ?
— Je fais avec...
— Tu peux manger autre chose ?
— Oh, oui. C’est très mal vu par les vampires, mais oui. Tu sais, c’est ça la limitation des vampires : on peut voir des croix, on peut se balader au soleil, on peut entrer à peu près n’importe où sans y être invité, mais ils sont tellement empêtrés dans leurs traditions qu’ils ne veulent pas le faire. Qu’ils ne peuvent même pas envisager de le faire.»
Mikaël sourit.
« Ne t’inquiète pas. Les traditions vieillottes, on a ça aussi, chez nous.
— Ouais, je sais. J’ai quand même été humaine un certain temps, tu sais ?»
Il sourit.
« Tu faisais quoi, avant ? demanda-t-il.
— J’étais servante. Pour une princesse à la con.
— Tsss, fit Mikaël, ironique. Tu dois du respect à ton ancienne maitresse...
— Ces nobles... Je veux dire, finalement, c’est un peu comme des vampires... Ça pompe le sang des gens et ça respecte à la lettre des traditions à la con !»
Mikaël eut un large sourire.
« Je vois qu’on est au moins d’accord sur un sujet. Dire que je voulais te tuer, à un moment...»
Anaïs sourit aussi, et leva la tête vers les étoiles.
« Tu as côtoyé les nobles ?
— J’en ai croisé un certain nombre. À une époque, j’étais général, dans une de leurs armées. Mais j’ai fini par tout quitter.
— Pourquoi ?»
Il haussa les épaules.
« Tuer des types qui veulent se battre contre moi, ça ne m’a jamais posé de problèmes. Mais piller des villages et organiser des massacres, c’est pas ma tasse de thé.»
Anaïs se retourna vers lui.
« Et après, tu t’es mis à chasser les vampires ? » demanda-t-elle.
Il sourit.
« Voilà un résumé efficace. »
Ils entendirent un bruit de pas.
« Tiens ? fit Anaïs. Les revoilà déjà ?»
Mais elle s’interrompit en voyant la silhouette s’approcher. Ce n’était ni Armand ni Laërith ; c’était un homme d’âge moyen, qui paraissait avoir trop bu, avait du mal à marcher et poussait quelques gémissements de temps en temps. Il se dirigeait vers eux.
« Au moins, reprit-elle, on sait qu’on n’est pas seuls ici...»
*****
Laërith enfila le manteau. Elle avait réussi à trouver des habits corrects et pas trop inconfortables. Elle était en train de mettre des bottes, qui restaient un peu grandes pour elles, lorsqu’elle entendit un bruit derrière elle.
Elle se retourna et aperçut une vieille dame, qui marchait d’une démarche hésitante vers elle.
« Heu... fit Laërith. Bonjour.»
La vieille dame continuait à avancer.
« Euh... Je ne venais pas là pour voler, hein. C’est juste que je ne trouvais personne...»
La vieille dame fit un nouveau pas, puis un autre. Elle était à quelques centimètres de Laërith ; celle-ci pouvait maintenant voir son visage. Les yeux injectés de sang regardaient dans le vide.
« Euh... Vous allez bien ? »
La vieille se jeta sur elle et la mordit.
*****
Armand, lui, avait mis quelques minutes avant de trouver des chevaux. Il avait fini par trouver ce qu’il cherchait dans l’écurie d’une maison un peu écartée du reste du village, bien plus grande que les autres. Elle devait appartenir à des nobles, ou en tout cas à de riches marchands.
Il n’avait croisé personne. Il n’aimait pas ça du tout. Le village paraissait entièrement désert.
Il faisait maintenant totalement nuit, et il n’avait rien pour s’éclairer. Dehors, la lune éclairait la rue, mais à l’intérieur, il faisait vraiment sombre.
Il détacha un cheval. Celui-ci paraissait effrayé.
Armand comprit pourquoi lorsqu’il entendit des bruits de pas qui raclait le sol derrière lui. À quelques mètres de lui, trois silhouettes se détachaient légèrement de l’obscurité et commençaient à s’approcher.
Armand était à peu près certain qu’ils ne venaient pas de l’extérieur. Ce qui signifiait qu’ils étaient déjà là à son arrivée.
Il ne comprenait pas grand chose, mais ce qu’il pouvait sentir avec certitude, c’est que s’il restait planté là, il avait autant de chances de rester en vie que... et bien, quelqu’un qui n’aurait vraiment pas beaucoup de chances de rester en vie.
Mais ils bloquaient l’entrée par laquelle il était arrivé. L’écurie était accolée à la maison, ce qui signifiait qu’il y avait peut-être une porte au fond...
Il recula et tâtonna contre le mur. Il finit par trouver une poignée, et poussa la porte, se retrouvant dans les cuisines. Il fit quelques pas en avant, ouvrit l’autre porte, qui devait donner sur le reste de la maison, et tomba nez à nez avec quatre autres créatures. Il s’empressa de refermer la porte, mais ils étaient plus forts que lui, quoique lents.
«Merde.» fit-il.
*****
Anaïs repoussa violemment l’homme, qui s’écroula.
«Merde, des morts-vivants !» fit Mikaël. Puis il aperçut le sang qui tachait la robe de la jeune fille et parut paniqué. «Il t’a mordu ?»
Anaïs leva les yeux au ciel.
« Tu as peur de quoi ? Que je devienne une mort-vivante ?
— Et bien...
— Je suis déjà une mort-vivante, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. Et accessoirement, c’est moi qui l’ai mordu.
— Oh. Bon. Il faut aller aider les autres. S’il y a des zombies, ils en ont peut-être rencontrés aussi...»
Ils se précipitèrent vers le village.
«Merde, où est-ce qu’ils sont ? demanda Mikaël.
— Laë ! Armand !» cria Anaïs.
Une forme tomba d’un toit environnant. Mikaël pointa son arbalète avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que de Laërith.
« Ça va ? demanda-t-il.
— Super. Les vieux sont toujours aussi agressifs, dans le coin ?
— Bon, fit Mikaël sans lui répondre, on doit trouver Armand.
— Il n’était pas avec vous ?
— Il est parti chercher des chevaux !
— Oh, merde. »
Ils commencèrent à courir, mais ne savaient pas trop où aller. Ils hurlèrent le nom d’Armand, mais en vain. Au bout de quelques minutes, ils finirent par entendre ses cris, et se précipitèrent dans la maison.
Lorsqu’ils arrivèrent, ils aperçurent la boucherie. Il y avait du sang partout dans la pièce. Des membres jonchaient le sol. Armand se trouvait debout, immobile, au milieu de plusieurs cadavres, un couteau de cuisine dans chaque main. Après quelques secondes, Mikaël prit la parole.
« Tu vas bien ?» demanda-t-il.
Armand soupira, et laissa tomber les couteaux, qui tintèrent contre le sol.
« Ça va...
— Tu n’es pas blessé ?»
Il eut un léger haussement d’épaules.
« Non. Ils n’étaient pas très... vifs.»
Laërith s’approcha de lui, et croisa son regard.
« Tu es sûr que tu vas bien ?»
Devant son absence de réaction, elle le prit par la main et le traîna dehors.
*****
Ils s’étaient finalement décidé à finir la nuit dans le village, malgré le danger potentiel. Mikaël avait fait un feu, espérant que cela suffirait à éloigner les zombies qui restaient.
Armand fixait la flamme, le regard vide. Laërith vint s’asseoir à coté de lui, et lui posa une main sur l’épaule.
« Tu t’es bien débrouillé, fit-elle.
— Hmmm.
— Ça ne va pas ?»
Il haussa les épaules.
« Je n’avais jamais tué personne, avant. Je veux dire... je sais bien qu’ils n’étaient plus vraiment vivants, mais... tout ce sang...»
Elle soupira.
« Ouais. Je comprends ce que tu ressens.»
Il la regarda d’un air surpris.
« Tu as déjà tué quelqu’un ?
— Non... Pas directement...» Elle soupira. «Mais j’aurais pu l’empêcher. Ça revient au même, finalement.»
Mikaël, qui était resté silencieux depuis quelques temps, ne put retenir un rire.
« Je te trouve plutôt pardonnable, pour un Démon.»
Elle lui jeta un regard furieux.
« Je ne vois pas ce que ça change. Ça ne fera pas revenir les morts.
— Je voulais juste dire que tu n’avais pas grand chose à te reprocher. Enfin, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour parler de ce genre de choses. »
Il y eut un moment de silence, qu’Anaïs finit par couper.
« Pour changer de sujet... C’est quoi le programme, maintenant ?
— On va à Nonry.
— Nonry ? demanda Laërith.
— La capitale.
— Oh. Mais on devrait peut-être vérifier s’il y a des survivants dans le village ?
— Aucune chance. Et on n’a pas le temps. Je te signale qu’on est recherchés.
— Même s’il n’y a qu’une petite chance, tu ne crois pas que ça vaut le coup de sauver des gens ?
— Si. Mais il n’y a pas de petite chance. Crois moi. Ce n’est pas la première fois que je tombe dans un endroit du genre. Jamais vu un survivant. C’est à croire que les villages ont toujours été peuplés de zombies.
— Si tu le dis...» répondit Laërith, le regard sombre.
Et le pire, ajouta-t-elle mentalement, c’est que c’est sans doute vrai.
*****
Ils repartirent tôt le matin. Ils marchèrent quelques temps, les chevaux qu’Armand avait trouvés n’étant guère en état de les supporter. Ils finirent par trouver un village habité par des gens normaux, où ils purent acheter de la nourriture et se reposer.
Ils en profitèrent également pour acheter des chevaux corrects ; ils repartirent le lendemain et se dirigèrent vers la capitale.
Ils s’arrêtèrent le soir dans une clairière, et Mikaël fit un feu. Il se mettait à neiger doucement.
Ils avaient fini de manger et se préparaient à dormir, lorsqu’une silhouette se dégagea des arbres, et s’avança lentement vers eux.
C’était une jeune fille, qui paraissait avoir une vingtaine d’années. Elle avait de longs cheveux rouges sang, qui flottaient librement. Elle portait un pantalon noir et un haut, noir lui aussi, qui laissait apparaître une partie de son ventre.
Sa peau était presque blanche, elle.
« Qui êtes vous ?» demanda Armand, qui était le premier à l’avoir vue.
Elle fit encore quelques pas. Mikaël la regarda.
« Un vampire...» cracha-t-il.
Il dégaina son épée.
Elle rejeta ses cheveux en arrière, laissant apparaître son visage. Ses yeux étaient bleus sombres, presque violets.
Elle continua à avancer, en souriant.
« Qui êtes vous ?» répéta Armand, qui avait aussi sorti son arme. «Que voulez vous ?
— On m’appelle Destinée, répondit-elle. Et je viens pour le Démon.» Elle pointa Laërith du doigt. «Je ne veux que toi. Les autres peuvent partir.
— Il faudrait nous passer sur le corps avant.» cracha Mikaël.
Une épée de bonne taille apparut dans les mains de Destinée. Elle fit tournoyer la lame. Elle était lisse, effilée, et paraissait émettre une lueur bleue.
« Je ne suis plus à quelques morts près. Même si j’aimerais autant les éviter, à vrai dire.
— Arrêtez !» cria Laërith en s’approchant un peu, se mettant au niveau de Mikaël et d’Armand. «Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Parce que c’est comme ça. Tu dois mourir.
— C’est encore à cause de cette histoire de... prophétie ?»
La vampire aux cheveux rouges fit un large sourire, révélant ses deux canines impressionnantes.
« En effet. »
Laërith regarda tour à tour ses deux compagnons, qui paraissaient prêts à se battre.
« Je ne veux pas de morts inutiles.»
Destinée hocha la tête d’un air approbateur.
«Sage choix. On peut régler ça d’une autre manière. Que dirais-tu d’une partie... d’échecs, par exemple ?»
Laërith la regarda, décontenancée.
« Une partie d’échecs ?
— Ce serait moins violent qu’un combat, non ?»
Mikaël soupira.
« C’est stupide.
— Non, répondit Laërith. Comme ça, c’est entre elle et moi. Vous n’avez pas à être impliqués.
— Je ne peux pas te laisser jouer ta vie avec un jeu à la con !
— Et moi, je ne veux pas te laisser risquer ta vie pour moi.»
Elle s’approcha de Destinée.
« C’est d’accord, répondit-elle.
— Très bien. Si je gagne, tu me laisses te tuer. Et si je perd, je répondrai à tes questions.»
Laërith hocha la tête. Destinée s’assit par terre, en tailleur, malgré la neige. Laërith l’imita.
La vampire posa son arme à côté d’elle. Un jeu d’échecs apparut sur le sol, entre elles. Les pièces étaient déjà alignées. Elle avait les blancs, et Laërith les noirs.
« Comment vous avez fait ça ?»
Destinée sourit.
« Petit tour de passe-passe.»
Mikaël, Armand et Anaïs se placèrent à coté d’elles, silencieusement.
Elles commencèrent à jouer. Elles prenaient toutes deux un jeu défensif, et la situation paraissait un peu bloquée.
« Je peux te poser une question ? demanda Destinée.
— Allez-y.
— Pourquoi tu es venue ici ?
— Je n’ai pas choisi.» répondit Laërith en bougeant un pion. «A priori, j’aurais du me retrouver en Enfer, et je me suis retrouvée ici, dans un pentacle.
— Ah. Je vois.»
Elles continuèrent silencieusement pendant quelques minutes. Destinée paraissait avoir un léger avantage.
« Vous avez déjà rencontré d’autres démons ? demanda Laërith.
— Quelques fois. Je crois que tu es celle qui a survécu le plus longtemps. J’aurais peut-être du m’occuper de toi plus tôt.
— Pourquoi voulez-vous me tuer ?»
Destinée soupira.
« C’est si tu gagnes, que tu as les réponses. Et tu es loin d’avoir gagné, ajouta-t-elle en lui prenant un pion.
— Et si je perds, je mourrais sans même savoir pourquoi ?
— Tu as l’air d’en faire tout un plat. C’est juste un retour à la maison, finalement, non ?
— Pardon ?
— Si je te tue, tu vas en Enfer. Tu rentres chez toi, quoi.»
Laërith sourit.
« Je n’ai jamais véritablement considéré l’Enfer comme chez moi, en fait.»
Elle bougea un pion.
« Et c’est où, chez toi, alors ?
— Je ne sais pas. Dans le monde d’où je venais, je suppose.»
Encore quelques minutes de silence. Destinée prit la reine de Laërith. Celle-ci eut un sourire crispé. Elle pouvait encore gagner, mais ça s’annonçait plus que difficile.
« Comment c’est, l’Enfer ?» demanda Destinée en souriant.
Laërith soupira.
« Aucune idée. Très chaud, il parait. Mais je n’y ai jamais mis les pieds.
— Je croyais que les Démons vivaient là-bas la plupart du temps ?
— Pas moi. »
Encore quelques coups en silence. Laërith n’avait plus beaucoup de pions.
« Tu ne ressembles pas beaucoup aux autres Démons que j’ai renvoyés d’ici, je dois l’admettre.
— Les types du genre «je tue, je viole, je pille et je brûle tout ce que je vois» ?
— À peu près.
— Juste pour vérifier qu’on parlait bien des mêmes Démons.
— Tu n’as pas l’air de les tenir en haute estime... Échec, au fait.»
Laërith soupira. Elle bougea un pion, ce qui lui permettrait au moins de gagner quelques tours.
« Non, pas vraiment, finit-elle par répondre.
— Pourquoi tu es avec eux, alors ?
— Je n’ai pas vraiment eu le choix.
— Il n’y a pas eu une histoire de chute ? Tu as choisi de suivre Satan, et Dieu t’a puni, c’est ça, non ?
— À peu près, ouais. Sauf que là, on parle de trucs qui se sont passés des milliers d’années avant que je sois née.
— Tu as quel âge ?
— J’avais vingt ans quand je suis morte.
— Et ça c’est passé comment ? Tu as vendu ton âme ?»
Elle secoua la tête.
« Non, je suis née comme ça. D’un père démoniaque et d’une mère humaine. Ou l’invers, en fait, je n’en sais rien.
— Ah, je vois. Échec.»
Laërith soupira. À ce niveau là, la partie était probablement perdue. À moins d’un miracle... Elle parvint néanmoins à mettre en sécurité son roi pour quelques tours.
« Et tu vivais parmi les humains, dans ton monde ? Je veux dire, tu avais un métier normal et tout ça ?
— Ouais. Je faisais des études de médecine.»
Destinée sourit.
« Pour voir du sang, ou pour aider les malades ?
— Un peu des deux, je suppose.»
Elles jouèrent encore quelques tours. Laërith perdit ses derniers pions.
« Échec, fit Destinée, souriante. Puisque tu es médecin, tu vas pouvoir me dire où il faut que je te frappe pour que tu ne souffres pas trop.
— C’est gentil, mais je ne ressens pas la douleur, de toutes façons.»
Elle bougea son roi. Destinée bougea sa reine. Le roi de Laërith n’était pas en échec, mais il ne pouvait plus bouger.
« On considère ça comme une égalité ?» demanda Destinée.
Elle se releva de façon gracile, et tendit la main à Laërith. Celle-ci l’attrapa, et se redressa. La main de Destinée était glacée.
« On se reverra.» fit-elle.
Elle attrapa son épée et disparut. Il n’y eut pas d’éclair, de grand bruit ou d’effet lumineux ; simplement, elle n’était plus là à l’instant suivant.
Le jeu d’échecs, resté par terre, commençait à se recouvrir de neige.
La maison, qui tenait en fait plus du manoir, était située dans le quartier noble de la ville. Elle était grande, mais paraissait aussi vieille et mal entretenue.
Un garde se tenait à l’entrée, derrière la grille.
« Bonjour, salua Mikaël. On peut entrer ?
— Je regrette, messire, fit le garde. Le duc est occupé, et...
— Mauvaise réponse, coupa Mikaël, souriant.
— C’est à dire que... fit le garde.
— C’est une affaire importante, fit Laërith. Si vous ne nous laissez pas entrer, vous allez au-devant de graves problèmes...
— Euh... Qui dois-je annoncer ?
— Mikaël, répondit Mikaël. Ça suffira, je crois.
— Vous, euh... attendez ici, d’accord ?»
Il entra dans la bâtisse.
« Jolie maison, constata Laërith.
— Mouais, répondit Mikaël.
— Tu n’as pas l’air enchanté de le revoir...
— Ça fait un bail.
— C’est un duc ?
— Ouais.
— Oh. Je ne savais pas que tu fréquentais ce milieu...
— En fait, dit Anaïs, il a été général pendant un moment. Plutôt connu.
— Mouais... Peu importe», répliqua Mikaël.
Un homme entre deux âges, aux cheveux noirs et longs, habillé de riches vêtements rouges à la mode, sortit du bâtiment et se dirigea vers eux.
« Salut, Mikaël. Entrez donc, nous discuterons à l’intérieur.»
Ils le suivirent.
« Le chat peut entrer ?» demanda Laërith.
Le duc la regarda, amusé.
« Si vous y tenez...»
De l’intérieur, le bâtiment paraissait bien mieux entretenu que de l’extérieur. Les murs et le sol étaient en pierre, avec quelques tapis ou tableaux par-ci par-là.
Ils allèrent dans le salon. Il y avait de confortables fauteuils.
« Je vous en prie, asseyez-vous. Vous voulez quelque chose à boire, peut-être ?
— Je ne suis pas venu pour ça, répondit Mikaël.
— Je m’en doutais un peu. Alors, tu me présentes à tes amis ? Qui est donc le Démon dont tout le monde parle ?
— Tu es déjà au courant ?
— Bien sûr. Meynès nous a prévenu. Ils aimeraient bien vous voir morts.
— C’est moi, le «Démon», répondit Laërith. Vous comptez faire quoi ?
— Enchanté, fit le duc. Et ce chat noir doit être une sorte de familier, je suppose ?
— Non. C’est juste un chat. Vous comptez faire quoi ?
— Que de précipitation ! À vrai dire, je ne sais guère. On devrait vous tuer.
— Non, rétorqua Mikaël. Essayer de nous tuer.
— Certes, répondit le Duc, souriant. Toujours aussi agressif, hein ?
— Écoutez, fit Laërith. Je sais que vous avez des tas de légendes à la con là-dessus, mais je ne suis pas venue ici pour détruire votre monde ou répandre les ténèbres. J’ai des tas de trucs beaucoup plus intéressants à faire.
— Et pourquoi êtes-vous venue ici, alors ?
— Par accident.
— Oh. Écoutez, je ne peux rien décider seul. Il nous faut réunir le conseil...
— Le conseil ? demanda Mikaël. Pourquoi est-ce qu’ils nous laisseraient en paix ?
— Quel conseil ? demanda Laërith.
— Le conseil des nobles de Nonry, répondit le duc. Le roi dirige le pays, mais le conseil des nobles a parfois son mot à dire, notamment en de telles occasions.
— En clair, fit Mikaël, le roi sert de pantin et le conseil contrôle le pays.
— C’est une façon de voir les choses. Enfin, peu importe. Malgré le fait que tu sois parti en claquant la porte, Mikaël, je ne pense pas qu’ils t’en veuillent. Ils pourraient avoir besoin de toi.
— Oh, oui. Bien sûr. Et d’un Démon, et d’un vampire. C’est vrai qu’ils adorent tout ce qui n’est pas humain.
— Depuis quand tu traînes avec des vampires ? demanda le duc, surpris. Je croyais que tu les haïssais ?
— En général, oui. Mais dans le cas particulier qu’est Anaïs, ça reste supportable.»
Anaïs eut un léger sourire.
« D’accord, fit le duc. Reprenons. Il y a eu du changement depuis ton départ. Le conseil est plus... tolérant, maintenant. Ils ne tueront pas quelqu’un d’innocent. Surtout que je ne vois rien qui montrerait que ton amie est un démon, si ?
— Hmmm, répondit Mikaël. Meynès aussi était censé être un ordre tolérant... Les connaissant, je ne suis pas certain qu’ils cherchent à s’encombrer de preuves.» Il se tourna vers Laërith. « C’est toi qui devrais choisir. Tu es la principale concernée.
— Oh, j’ai mon mot à dire, maintenant ? répondit-elle, ironiquement. Je ne sais pas. Je ne connais pas ce monde. Je commence à peine à me faire au fait que je vais peut-être y rester pour l’éternité...
— Personnellement, fit Anaïs, je vois deux solutions : ou bien on va à ce conseil, ou bien on fuit. Mais si on fuit, on sera recherchés dans tout Erekh. Je ne sais pas si c’est une très bonne idée.
— Armand ?
— Et bien... Je pense que le conseil permettrait de nous réconcilier avec les autorités, non ?
— Très bien, soupira Mikaël. On ira.
— En attendant, je vous offre l’hospitalité, fit le duc. Tu me raconteras tout ce qui t’es arrivé depuis la dernière fois.»
*****
Le conseil avait lieu quatre jours plus tard. Ils mirent ce temps à profit pour se reposer et visiter la ville. L’élément le plus impressionnant était la tour métallique, haute de trois cents mètres, qui était au centre de la cité.
« L’Efaltawar, avait expliqué Mikaël. Elle est le produit de la création divine. Nonry s’est construite autour.
— La création divine ?» avait demandé Laërith, sceptique.
Mikaël avait haussé les épaules.
« Disons que c’est l’hypothèse la plus courante. Elle existe depuis la nuit des temps. Elle est à la fois intrigante et dangereuse. L’accès y est strictement interdit ; seuls les mages de haut niveau ont le droit d’y accéder.
— Pourquoi ?
— Je crois que c’est surtout parce qu’ils veulent garder le coin pour eux...»
Le reste de la ville avait réservé moins de surprises. La ville s’étendait de part et d’autre du Malsain, le fleuve qui traversait la ville1. Elle était divisée en différents quartiers, qui avaient généralement un domaine d’activité favori. Le quartier des nobles constituait l’endroit le plus riche de la ville ; c’est aussi là que se trouvait le palais royal. Le quartier marchand fournissait, en plus d’un semblant de nourriture, tout ce qu’il était possible d’imaginer ou presque ; le reste pouvait sans doute être trouvé dans le quartier nain, à condition d’être métallique. (Laërith n’avait pas vraiment été surprise en voyant des nains, étant donné qu’ils correspondaient exactement à tout ce qu’elle avait pu imaginer sur le sujet. Mais l’ensemble casque / cotte de mailles / bottes ferrées / hache était plus impressionnant en vrai. En revanche, elle avait été un peu déçue de ne trouver d’elfes nulle part.) Le Déni était le quartier où on pouvait trouver tout ce qui n’était pas légal, à condition d’être prêt à en payer le prix2.
Et les jours, puis les heures, passèrent et l’échéance arriva.
*****
Le conseil eut lieu dans le palais royal. C’était un endroit luxueux, marbré et bien gardé. Il y avait de nombreuses oeuvres d’art, que ce soit des tableaux ou des statues.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle du conseil, au troisième étage, les nobles étaient déjà en train de discuter. Le duc alla les rejoindre, priant ses compagnons d’attendre à l’écart. Mikaël jeta un coup d’œil aux participants.
« Alors, demanda Laërith, qui est le roi là-dedans ?»
Mikaël désigna un homme relativement jeune, blond aux cheveux courts. Il était beau et musclé.
« C’est lui, répondit-il. Jean de Guymor. Beau, porte bien la couronne et l’épée, et, surtout, facilement manipulable. L’idéal, pour un roi.
— Lui, fit-il en désignant un petit homme âgé aux cheveux blancs et au visage tordu, c’est le comte de Marles. Il aimerait que la ville soit plus sûre. En commençant par bannir les nains, les elfes, et tout ce qui n’est pas humain.
— Je vois le genre, répondit Laërith. On a un peu les mêmes, chez nous. Il y a des elfes, à Nonry ? Je n’en ai pas vus...
— Quelques uns, mais pas beaucoup. Lui, fit-il en désignant un homme corpulent, vêtu de soieries, c’est Sire De Laine. C’est le chef de la guildes des marchands. Sa présence dans le conseil date d’une vieille faveur que l’ancien roi lui devait, mais il n’est pas très apprécié.
— Pourquoi ?
— Il n’est pas de sang noble.» Il montra un homme musclé aux cheveux noirs et courts et aux traits durs. «Lui, c’est le duc de Léhen. C’est un bon combattant, et il a pas mal de bons guerriers. Mais il ne sait pas réfléchir.
— Tu n’as pas l’air de bien t’entendre avec lui...
— Nara est le seul avec qui je m’entends... disons, relativement bien. Comme tu vois, le conseil a l’air super tolérant. Quand à la dernière,» fit-il en montrant une jeune fille, aux cheveux bruns et courts, et qui était en grande discussion avec le duc Rana et le roi, «je ne sais pas qui c’est.
— Lucie de Guymor, compléta Anaïs. Cousine du roi. C’était aussi la cousine de ma maîtresse.
— Et elle est au conseil ? Non seulement c’est une femme, mais en plus elle est jeune...
— Ça te gène de voir de jeunes femmes au conseil ?» demanda Laërith avec une pointe d’agressivité.
Mikaël haussa les épaules.
« Ça m’étonne. Ce n’est pas vraiment leur genre, d’habitude.
— Comment est formé le conseil ?
— A la mort, ou l’expulsion, d’un de ses membres, les autres décident qui le remplacera. Ceux qui ont cet honneur viennent ensuite généralement s’installer dans la capitale.
— Et quel est le rôle du roi ?
— Théoriquement, il décide de tout, en prenant compte s’il le désire de ce que raconte le conseil. En pratique, il fait ce que le conseil veut.
— Très démocratique, tout ça, soupira Laërith.
— Tiens, fit Anaïs à Mikaël, tu vas pouvoir lui demander toi-même pourquoi elle est là, elle vient vers nous.»
Lucie de Guymor avait en effet cessé de discuter avec les autres et se dirigeait vers le petit groupe.
« Salut, fit-elle à tout le monde. Ravie de rencontrer le grand chevalier Mikaël. Ça faisait un bail.
— On s’est déjà vus ? demanda Mikaël.
— J’étais plus jeune et vous étiez aussi attentif que de nos jours, mais oui.
— Puis-je vous demander, si ce n’est pas abusé, comment se fait-il qu’une femme aussi jeune que vous fasse partie du conseil ?
— Et bien, répondit-elle en souriant, il suffit de parler aux bonnes personnes. Enfin, je ne suis pas venue parler de ça.» Elle se tourna vers Laërith. «Alors, vous êtes donc le Démon dont tout le monde parle ? Où sont passées vos ailes ?»
Laërith haussa les épaules.
« Elles m’encombraient.
— Je comprends. S’habiller ne doit pas être très facile, dans ces conditions.
— Je n’ai pas l’impression qu’elles aient été conçues pour, en effet. Mais vous n’êtes pas venue me parler de mes ailes, mademoiselle Guymor... Ou dois-je dire votre seigneurie ?»
«Sa seigneurie» secoua la tête.
« Lucie, ça suffira. Et vous avez raison, je serais ravie de pouvoir discuter avec vous de votre... nature, mais je venais surtout vous dire que votre «procès» va bientôt commencer. Vous allez d’abord raconter l’histoire, puis répondre à des questions. Je pense qu’ils vont interroger un peu tout le monde... Faites attention à ce que vous dites, mais n’en faites pas trop non plus. Si vous montrez des hésitations, des sentiments humains, ça pourrait peut-être vous aider.
— Euh... Merci, répondit Laërith. Mais pourquoi nous aider ?
— J’aimerais bien faire plus ample connaissance avec une créature «maléfique» dont tout le monde parle tant, et cela risque d’être plus difficile si vous êtes morte. Et un petit conseil ne me coûte pas grand chose.
— Mais... je veux dire, vous ne pouvez pas savoir si je suis vraiment maléfique ou pas ?»
Lucie haussa les épaules.
« On ne m’a pas reporté de crimes affreux, et vous avez l’air d’avoir la confiance de Mikaël et d’Anaïs, et...
— Vous vous souvenez de moi ? coupa Anaïs.
— Bien sûr. D’ailleurs, il faudra que tu m’expliques comment tu as fait pour t’en sortir ? Je croyais que ma chère cousine était tombée dans un traquenard, et toi avec...
— Je ne m’en suis pas sortie.
— Oh.» Elle la regarda de plus près. «Je vois. Et tu te promènes en plein jour ?»
Anaïs haussa les épaules.
« Les histoires de soleil, tout ça, c’est surtout psychologique, en fait, répondit-elle. Enfin... nous sommes beaucoup moins puissants en plein jour, mais pour se déplacer, ça reste suffisant.
— Vraiment ? Bon, je crois qu’il est temps d’y aller.»
Ils entrèrent dans la salle.
Les «interrogés» se placèrent au fond, et s’assirent. Le conseil leur fit face, avec le roi au milieu. Deux gardes se tenaient de part et d’autre du roi.
« Allez-y.» ordonna le roi.
Laërith leur raconta ce qui leur était arrivé, pratiquement sans être interrompue. Lorsque ce fut fini, il y eut un petit moment de silence, que Lucie interrompit.
« Et vous, vous considérez-vous comme, disons maléfique ?» demanda-t-elle, en souriant.
Laërith réfléchit un moment. En temps normal, elle aurait répondu oui, surtout parce que pour un Démon, il était mal vu de ne pas être maléfique. Mais dans le cas présent, ce n’était peut-être pas une très bonne idée.
« Je ne sais pas... Ça dépend de ce qu’on appelle le mal, je suppose. Mais, enfin... pas trop, je dirais.
— Et vous, Mikaël ? Vous en pensez quoi ?
— Si elle est maléfique, alors je ne vois pas grand monde sur Erekh qui pourrait ne pas l’être.
— Je crois, fit le Duc Nara, que son innocence ne fait aucun doute. Elle n’a fait de mal à personne.
— Aucun doute ? fit le Comte de Marles. C’est un Démon. Même si elle le voulait, elle ne pourrait pas faire le bien. Quand aux soi-disant témoins, ce sont deux inconnus et un déserteur.
— Je préfère être un déserteur qu’un assassin, cracha Mikaël.
— Il parait évident, fit le Duc de Léhen, que Mikaël a oublié les intérêts d’Erekh depuis bien longtemps. Nous ne pouvons pas risquer l’avenir de ce pays parce que les charmes d’un Démon qui joue la comédie lui ont fait tourner la tête.
— Je crois, fit Sire de Laine, que c’est au roi et à lui seul de décider.»
Tous se tournèrent vers le roi. Celui-ci parut réfléchir quelques instants, puis prononça son jugement.
« C’est un Démon, et nous ne pouvons prendre le risque de la garder en vie.
— Plutôt tuer un innocent que risquer d’utiliser son cerveau, hein ? cracha Mikaël.
— Je ne vous permets pas ! J’ai rendu mon jugement. Gardes, saisissez vous d’elle !»
Les deux gardes approchèrent.
Mikaël dégaina son épée.
Les deux gardes s’immobilisèrent, le fixèrent, puis se tournèrent vers le roi, l’interrogeant du regard.
« Ne faites pas l’idiot, Mikaël.» dit le roi.
Quatre autres gardes, qui devaient attendre en dehors de la salle, entrèrent à ce moment. Deux portaient des arbalètes.
Mikaël tenta d’évaluer leurs chances. Il connaissait la réputation de la garde royale. Ça allait être serré.
Il se tourna vers Anaïs et Armand.
« Je ne la laisserai pas tomber. Mais vous, vous pouvez encore fuir.
— Je reste, fit Armand.
— Comme vous voulez, fit le roi. C’est comme si vous étiez déjà morts !
— Je suis déjà morte» répondit Anaïs, avec un sourire étrange.
« Tirez !» ordonna le roi.
Les deux gardes qui avaient une arbalète visèrent.
« Non !» cria Lucie.
Elle se précipita sur l’un d’entre eux, mais ne parvint à dévier l’arbalète que trop tard. Le carreau était déjà parti.
Dans un mouvement flou, Mikaël esquiva le carreau qui lui était destiné.
Ce ne fut pas le cas de Laërith, qui reçut le sien en plein coeur.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Le temps parut s’arrêter. Du sang coula le long de sa bouche.
Elle regarda le morceau de bois qui sortait de son cœur, et le saisit à deux mains.
Puis elle releva la tête. Quelque chose avait changé dans son regard. Et elle souriait. Elle enleva le carreau, et le laissa tomber au sol.
Les deux gardes rechargèrent leurs arbalètes.
Elle déploya ses ailes. Ce n’était plus de petites ailes translucides. C’était de grandes ailes totalement noires ; non pas parce que leur texture était noire, mais parce qu’elles absorbaient toute lumière. Elles n’étaient pas physiques. Elles passaient à travers la table sans que cela ne paraisse les affecter.
Les deux gardes tirèrent. Les carreaux prirent feu et se consumèrent totalement avant de l’atteindre.
« Mais qu’est-ce que vous attendez ? demanda le roi, paniqué. Attaquez !»
Elle leva le bras. Le roi fut plaqué contre le mur, à une vingtaine de centimètres du sol. Sa peau commençait à se consumer.
« Arghl, fit-il.
— Arrête» ordonna Mikaël.
Il se plaça devant elle.
« Pourquoi ? demanda-t-elle d’une voix rauque. Lui voulait bien nous tuer, non ?
— Ce n’est pas une raison.
— Pour moi, c’en est une.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— Qu’est-ce qu’il me prend ? Et bien, je commence à en avoir marre que des connards dans son genre domine le monde. Les choses vont changer.»
Mikaël la regarda dans les yeux.
« Alors c’est ça, ta vraie nature ?
— Tu es avec moi ? cracha-t-elle. Ou contre moi ?»
Il soupira. Il n’aimait vraiment pas son regard.
« Calme toi, d’accord ? Laisse-le.
— Me calmer ? hurla-t-elle. Ils essaient de me tuer, et tu me demandes de me calmer ? ! Ils contrôlent le pays en se moquant totalement de ce qui arrivent aux gens, ils ne s’intéressent qu’à leur pouvoir, et tu me demandes de me calmer ? ! Écarte-toi !
— Non, répliqua Mikaël, sans bouger. Je ne peux pas te laisser faire ça.
— Alors, va au diable !»
Elle tendit la main, et il fut projeté contre un mur. Mais il se redressa, et se saisit de son épée.
« Qu’est-ce que tu espères ? demanda-t-elle. Tu ne peux rien contre moi !»
Il se précipita vers elle. Mais il n’eut pas le temps de l’atteindre. Elle fit un geste de la main vers lui, et il fut projeté violemment à travers la fenêtre.
« Mikaël ! hurla Anaïs, et elle sauta à sa poursuite.
— Où en étions nous ? reprit Laërith. Ah, oui, le roi. »
Elle claqua des doigts. Le roi s’embrasa en hurlant. Le comte de Marles se glissa discrètement vers la porte et détala, bientôt suivi par les autres membres du conseil et les gardes. Seuls restèrent dans la salle Armand et Lucie.
« Qu’est-ce qui te prend ?» demanda cette dernière.
Laërith lui jeta un air mauvais.
« Tu ne fuis pas ? Tu ne tiens pas à la vie ?
— Fuir ? Tu as le pouvoir de me tuer, de toutes façons. Voilà, ça y est. Tu as le pouvoir. C’est ce que tu voulais ?
— Je... je ne sais pas...
— Tu as tué Mikaël ! cria Armand.
— Tais-toi !»
Elle leva la main. Armand s’écroula en arrière, inconscient.
« On dirait que la prophétie se réalise, fit Lucie, avec un regard sombre.
— Je ne crois pas aux prophéties ! cracha Laërith.
— Vraiment ? fit Lucie. Peut-être qu’elle croit en toi, alors. Voilà venu le temps des ténèbres et du chaos...
— Je... tais-toi !»
Lucie se retourna vers Laërith, avec un léger sourire.
« D’un autre côté, ça ne pourra pas être pire que ce qu’il y avait avant, j’imagine...»
*****
Anaïs s’approcha de Mikaël. Celui-ci gisait au sol, gravement blessé. Elle s’accroupit à côté de lui.
« Mikaël... Accroche toi...
— Anaïs... C’est gentil... de venir me dire au revoir...»
Une larme coula le long de la joue de la jeune fille.
« Non ! Tu... tu vas t’en tirer !
— Ne dis pas de bêtises...»
Il toussa, et cracha du sang.
« Tu veux que je t’avoue... quelque chose ? Je crois que si j’ai combattu autant tous ces... vampires... et tout le reste... Ce n’était pas tant pour les exterminer... Que pour chercher à mourir...»
Il se mit à rire doucement.
« Je crois... que j’ai obtenu... ce que je voulais... finalement.
— Et moi ? demanda Anaïs.
— Quoi ?
— Laërith t’a trahi... Tu hais ce monde... Mais moi ? Je vais devenir quoi ? Tu me laisses seule ?
— Je... crois... que je n’ai pas... le choix...
— Laisse moi au moins t’embrasser...»
Elle se pencha. Ils s’embrassèrent.
Et Mikaël mourut.
*****
Et c’est ainsi que la Prophétie se réalisa. Le Démon apporta le chaos et la destruction sur Erekh.
Les Prophéties se réalisent toujours.
Pas toujours comme on les attend, cela dit.
Les derniers événements lui revinrent en mémoire. Mikaël, mort. Sans doute, en tout cas. Qu’était devenue Anaïs ? Et qu’était-il arrivé à Laërith ? Était-ce sa vraie nature ? La prophétie disait-elle donc la vérité ?
Il passa quelques heures à attendre, et à réfléchir là-dessus.
Il lui semblait que tout son monde s’était écroulé.
Bien sûr, il ne les connaissait que depuis une semaine. Mais cela avait été suffisant pour qu’il croit bien les connaître.
Et voilà que Laërith les avaient trahis et que Mikaël était mort...
*****
Armand dormait à moitié lorsqu’il entendit une porte s’ouvrir, et des bruits de pas s’approcher.
C’était Laërith.
Elle portait une robe noire. Ses ailes immatérielles lui donnaient un air tout à la fois maléfique et... attirant.
Armand se jeta contre la grille qui le séparait d’elle.
« Espèce de...», hurla-t-il.
Elle sourit.
« De quoi ? Comment ça va, au fait ?»
Armand parut décontenancé par sa réaction. Il se calma un peu.
« Qu’est-ce que tu as fait à Mikaël ? demanda-t-il.
— Oh, » répondit-elle d’un air désinvolte, « comme tu as vu, je l’ai fait passé par la fenêtre.
— Il est... mort ?
— Je ne pense pas qu’un humain puisse survivre à une telle chute. Mais, s’il y avait des traces de sang, il n’y avait plus son corps. Peut-être qu’Anaïs l’a enterré quelque part.»
Armand parut au bord des larmes.
« Comment tu peux être si froide ? Pourquoi tu l’as tué ?»
L’espace d’un instant, il crut apercevoir de la tristesse dans les yeux de Laërith.
« Je... me suis emportée. C’était la colère. Je ne voulais pas !»
Armand soupira.
« Je te jure que je regrette», reprit Laërith.
Armand resta silencieux.
« Je suis la reine, maintenant, reprit-elle.
— Qu’est-ce que ça peut me foutre ?»
Elle haussa les épaules.
« Je ne sais pas. Je pensais que ça t’intéresserait.»
Armand secoua la tête.
« Pourquoi ?» demanda-t-il.
Laërith parut surprise de la question.
« Pourquoi quoi ? demanda-t-elle à son tour.
— Pourquoi est-ce que tu as tué Mikaël ? Et le roi ? Pourquoi tu veux le pouvoir ?»
Elle soupira.
« C’était... sur le coup de colère. Mais je veux juste le bien de ce pays ! Tu ne comprends donc pas que tous ces gens l’exploitaient ?
— Pas toi, peut-être ?
— Non !»
Son cri résonna quelques instants.
« Armand, reprit-elle, plus calmement, j’ai besoin de ton aide.
— Quoi ?
— Personne ne me fait confiance. Tous me haïssent ! J’ai réussi à établir assez de pouvoir, et certains m’obéissent, mais il n’y a que toi en qui je puisse avoir confiance.»
Armand soupira.
« Tu me demandes de t’aider ? Après ce que tu as fait ?»
Laërith leva un bras. Armand se retrouva plaqué contre le mur, et sentit une pression sur sa gorge.
« OBÉIS MOI OU TU MOURRAS !»
C’était une voix d’outre-tombe, qui résonnait en lui. On pouvait sentir les flammes de l’Enfer dans le ton.
« Alors.... tue... moi...» répondit Armand.
Il s’écroula au sol, haletant.
Lorsqu’il parvint à se redresser, il n’y avait plus personne.
*****
Quelques jours passèrent. Dans la cellule, Armand passa le plus clair de son temps à dormir : les barreaux étaient solides, il n’y avait pas de moyen de s’échapper. Rien d’autre à faire que d’attendre.
Puis Laërith revint. Elle et Armand se regardèrent quelques instants, en silence, immobiles. Puis Armand prit la parole.
« Et que désire sa majesté ?» demanda-t-il sur un ton cynique.
Laërith soupira.
« Je suis désolée pour la dernière fois... Je me suis...
— Emportée ?»
Elle acquiesça.
« Alors, comment se porte le royaume ?» demanda Armand.
Elle haussa les épaules.
« Je contrôle toute la partie ouest d’Erekh. Mais le conseil s’est réfugié à l’est. À Danéver. Ils organisent une sorte de... résistance. Pourquoi tu me demandes ça ? Je croyais que tu t’en foutais ?
— J’aimerais savoir combien de temps je vais passer dans cette cage avant qu’ils ne viennent reprendre la ville», rétorqua Armand.
Laërith sourit.
« Je peux te faire sortir de cette cage tout de suite.»
Armand soupira.
« Si j’accepte de t’aider, c’est ça ?
— Tu pourrais t’occuper de la garde... Je te ferais nommer commandant.
— Et tu voudrais que j’arrête les types qui veulent rétablir la liberté ?»
Elle baissa la tête.
« Écoute, je...
— Non, coupa-t-il. C’est non. Définitivement. Je préfère mourir.»
Elle lui jeta un regard plein de tristesse. Puis elle partit, sans rien dire.
*****
Le surlendemain, deux gardes traînèrent une jeune fille dans la cellule d’en face. Armand finit par la reconnaître : c’était Lucie de Guymor, qu’il avait aperçu au conseil. Ses vêtements étaient passablement sales et abîmés, mais elle paraissait aller plutôt bien.
Une fois les gardes partis, Armand prit la parole.
« C’est amusant. Vous étiez une princesse, et moi un simple villageois. Et maintenant, nous sommes enfermés ensemble.»
Lucie sourit.
« Très amusant, en effet. C’est le grand luxe, ici.»
Armand parut surpris.
« Vous étiez moins bien traitée que ça, avant ?»
Lucie acquiesça.
« Apparemment, Laërith se soucie plus de toi que de moi.»
Armand soupira.
« Ouais. Elle veut faire de moi le commandant de la garde.
— Et tu as refusé ?
— Je n’ai pas envie d’aider un... un Démon !
— Mais pourtant vous vous entendiez bien, avant ?
— C’était avant !»
Lucie s’assit sur le lit.
« Oh. Je vois. Mais je pense que tu devrais accepter quand même.»
Armand soupira.
« Elle vous a envoyée pour me dire ça, hein ? En espérant me convaincre...»
Lucie sourit.
« Absolument pas. Je ne savais même pas que tu étais là. Elle a juste voulu m’offrir une cage plus confortable.»
Armand ne parut pas convaincu.
« Alors, pourquoi je devrais accepter ? demanda-t-il.
— Déjà tu serais libre.
— Avec elle comme reine ? Je me vois mal être libre quelque part.
— Tu exagères. Ensuite, tu pourrais peut-être l’influencer.»
Armand parut surpris.
« L’influencer ?
— Elle t’aime bien. Et puis, tu lui apporterais du soutien...
— Mais je n’ai pas envie de l’aider !»
Lucie lui jeta un regard mauvais.
« Tu la connais sans doute mieux que moi. Je ne prétends pas pouvoir juger les gens. Mais je ne crois pas qu’elle ait mauvais fond.
— Pas mauvais fond ? Elle a tué...
— Je n’ai pas dit qu’elle n’était pas violente, coupa Lucie. Je pense qu’elle est... disons, ...» Elle fit un geste vague de la main. « Je sais pas. Je dirais bien que c’est de la folie, mais je crains qu’elle n’ait dépassé ce stade.»
— Et ça change quoi ?
— Ça change que tu peux l’aider. Je dis pas qu’elle aurait plus du tout de crise de violence, mais je pense que ça serait déjà un peu mieux si tu restais à ses côtés.»
Armand soupira. Il se rappela le regard qu’il avait entraperçu... Oui, il restait peut-être bien quelque chose de l’ancienne Laërith.
Le lendemain, Armand devint commandant de la garde.
Il y eut trois coups à la porte. Laërith fit signe à sa servante d’aller ouvrir. C’était Armand. Il la salua.
«Bonjour, Armand, fit Laërith en se regardant dans le miroir. Quelles sont les nouvelles ?
— Rien d’important, majesté, mais...»
Laërith leva un doigt pour l’interrompre. Elle se tourna vers lui et lui sourit, révélant deux canines pointues.
« Je t’ai déjà dit cent fois de ne pas m’appeler majesté.
— Pardon, majesté...»
Laërith soupira.
« Bon, continue.
— Il y a quelques personnes qui cherchent à former un groupe... Ils veulent t’éliminer, je le crains.
— Bien. Un de plus. Quoi d’autre ?
— On a attrapé un espion de Daël. On l’a interrogé. Il est possible que Daël tente d’initier une révolte.»
Laërith soupira.
Daël. C’est comme ça que s’était nommée la «résistance». Tout l’est leur appartenait, maintenant. Les Monts Bessed séparaient les deux camps.
«Hmmm. Est-ce que le peuple suivrait ?
— Dur à dire, majesté. Tu as réduit les impôts des petites gens, mais cela ne plait guère aux nobles, et...
— Je me moque des nobles. C’est le peuple qui compte.
— Le problème est que le peuple accepte mal d’avoir un Démon au pouvoir, majesté.
— Je sais cela. Bien, tu peux disposer.»
Armand se retira. Laërith resta un moment pensive, puis quitta la chambre.
Elle se dirigea vers le cachot du palais. Elle fit signe au gardien de la laisser entrer. Elle descendit les escaliers et entra dans un couloir. Elle ouvrit une porte sans se soucier de clés, et la referma derrière elle.
La salle était relativement grande. C’était la prison réservée aux détenus de prestige, comme les nobles ou les riches gens.
Il y avait une grille au milieu de la pièce, qui délimitait la zone du prisonnier et celle du visiteur. Il y avait une chaise de chaque côté de la grille. Du côté du prisonnier, il y avait aussi une table et un lit.
Sur le lit se reposait Lucie de Guymor.
« Salut», fit Laërith.
Lucie se redressa.
« Salut. »
Laërith fit des yeux le tour de la salle.
« Comment trouves-tu ta nouvelle... résidence ?
— Je suis un peu déçue. Un vrai lit, pas de rats, de la nourriture mangeable... Ce n’est pas très pittoresque. L’autre cachot était plus amusant.»
Laërith sourit.
« Tu sais, ça peut s’arranger, si tu veux...
— Hmmm. Pourquoi cette visite ? »
Laërith approcha la chaise de la grille, et s’assit dessus.
« J’ai une question à te poser.
— À moi ? En quel honneur ?»
La reine haussa les épaules.
« Je ne sais pas. Je pensais que tu t’y connaitrais... Je veux dire, tu as toujours vécu dans le milieu.
— Vas y, pose-la.
— Pourquoi les gens ne m’acceptent pas comme leur reine ?»
Lucie sourit.
« J’ai été un peu coupée du reste du monde, dernièrement, mais je dirais... Parce que tu es un Démon ?»
Laërith eut un regard triste.
« Et c’est tout ? Je veux dire... je me suis peut-être emportée, tu sais... J’ai tué ou fait tué quelques personnes... Mais... enfin...
— Pas pire que les autres, c’est ça ?»
Laërith hocha la tête.
« Je ne sais pas, reprit Lucie. Je ne pense pas que ça soit le problème. Il y a toujours eu des exécutions.
— Alors, c’est quoi ?
— Le fait que tu sois un Démon. Les gens ne sont pas prêts à accepter que leur reine soit... «maléfique». Voilà.
— Mais... Je veux dire... Je n’ai pas été... particulièrement maléfique, si ?»
Elle paraissait en douter.
Lucie soupira.
« Je ne sais pas. Au début, je croyais que tu étais... je ne sais pas, gentille. Mais j’ai l’impression que tu ne m’as pas vraiment montré ce que tu étais réellement.
— Mais... ce que j’ai fait... c’est pour le bien du peuple !
— Et quel bien tu as apporté ?
— J’ai baissé les impôts ! J’ai viré tous les connards qui étaient au pouvoir avant et qui ne pensaient qu’à les exploiter ! Et ils ne m’en sont même pas reconnaissants !»
Elle donna un coup de poing dans la grille. Elle paraissait furieuse.
Lucie sourit.
« C’est amusant... Tu es en même temps si gentille, et si... violente...»
Laërith la regarda, surprise.
« Je suis désolée.
— Tu n’as pas à l’être, tu es la reine. Tu fais ce que tu veux, après tout.»
Laërith sourit.
« Ouais. C’est vrai.
— Pour répondre à ta question, je crois que tu t’y prends mal. Baisser les taxes des gens, c’est bien, mais ça ne sert pas à grand chose, parce qu’ils ne voudront jamais d’un Démon au pouvoir. Et tu t’entraînes en plus la haine des nobles.
— Alors, je dois faire quoi ?»
Lucie soupira.
« Sans vouloir te vexer, je ne pense pas que tu sois faite pour être reine. Sans compter qu’il y a cette histoire de prophétie...
— Je vois, cracha Laërith. Tu voudrais peut-être que j’abdique pour te laisser le pouvoir, hein ?
— Ce n’est pas...
— Et puis, coupa-t-elle, toujours cette histoire de prophétie à la con ! Va te faire foutre !»
Elle partit en claquant la porte.
*****
Armand entra dans la salle des gardes du palais. Un homme grand, aux cheveux longs et noirs, se dirigea vers lui. C’était Marc, capitaine de la garde. Il salua son supérieur.
« Monsieur, il y a quelqu’un qui désire s’engager dans la garde.
— Ah ? fit Armand, l’air surpris. Bien, bien. Où est-il ?
— Un instant, monsieur. Je l’amène dans votre bureau ?
— D’accord.»
Il entra dans son bureau, et s’assit dans son fauteuil. Il était plutôt amusé du ton avec lequel il était traité par des gens plus âgés et expérimentés que lui. Et plus grands, accessoirement.
Au bout de quelques minutes, il y eut des coups à la porte.
« Entrez», fit-il.
Un jeune homme, qui devait avoir une vingtaine d’années, entra dans la salle. Il avait les cheveux bruns, et les yeux bleu ciel.
« Bonjour, monsieur.
— Bonjour. Alors, tu souhaites t’engager dans la garde, c’est ça ?
— Oui, monsieur.
— Pourquoi ?
— Pour défendre la justice, monsieur.»
Armand parut songeur. Les personnes qui considéraient Laërith comme ayant un rapport quelconque avec la justice était plutôt rare. Mais il manquait cruellement d’hommes...
« Bien, bien, finit-il par répondre. Tu faisais quoi, avant ?
— Je travaillais à la forge.
— Je vois. Et qu’est-ce que tu sais faire ?
— Je sais me servir d’une épée, monsieur.
— D’accord. Bon, tu es engagé au rang d’agent. Quel est ton nom, au fait ?
— Loïc, monsieur. Que dois-je faire ?
— Pour commencer, va te chercher un plastron et une épée, et repasse ici, et ensuite tu m’accompagneras.
— Bien monsieur.»
Une fois qu’il fut sorti de la pièce, Armand se plongea sur les quelques papiers qu’il avait à examiner, et qui étaient pour la plupart sans importance. Il avait presque fini de les trier lorsque Loïc revint.
« Une seconde», fit Armand.
Il tria encore quelques papiers, puis se leva.
« Suis-moi.
— Où allons-nous ?
— Interroger un prisonnier.
— Vous voulez dire, le torturer ?»
Armand leva les yeux au ciel.
« Non, juste l’interroger. Pour l’instant, en tout cas.»
Le prisonnier en question était un guerrier réputé, qui avait tenté de former un groupe pour attaquer la reine ; mais la garde avait quelques bons informateurs.
Armand et Loïc ouvrirent la porte du cachot. Celui-ci était un vrai cachot : le prisonnier était dans une petite pièce sombre, sans mobilier, et il devait lutter avec les rats pour conserver son morceau de pain. Il était allongé par terre lorsqu’ils entrèrent.
« Bonjour», fit Armand.
Le prisonnier se retourna, les dévisagea, puis se redressa en position assise.
« Allez vous faire foutre, cracha-t-il.
— Et grossier, avec ça. Bon, on va commencer gentiment : pour qui tu travailles ?
— Allez vous faire foutre !»
Armand soupira.
— Il va falloir changer de refrain. Je suis prêt à être gentil avec toi, et voilà comment tu me réponds ? Je vais finir par croire qu’il faut que je sois méchant...
— Vous ne me faites pas peur !»
Armand s’agenouilla. Il sortit un couteau, qu’il promena le long du corps de l’homme.
« Pour qui travailles-tu ?»
L’homme ricana.
« Personne. Personne ! Et même si je travaillais pour Daël, ça changerait quoi ? Vous comptez les attaquer ?
— Pourquoi pas ? Question suivante : pourquoi cherchaiss-tu à attenter à la vie de la reine ?
— Parce que c’est un putain de Démon ! Vous ne vous rendez pas compte ? Vous pactisez avec le diable !
— Oh. Bien.»
Armand soupira. Encore un de ces cas. Il pouvait les comprendre, cela dit.
«Très bien, fit Armand. Je crois que c’est tout pour le moment.»>
Ils sortirent de la salle.
« On ne le fait pas parler ? demanda Loïc.
— Non. Ça prendrait du temps pour rien. Et la reine n’aime pas la torture.»
Loïc parut étonné.
« Vraiment ? Je croyais qu’elle était du genre... enfin, je ne sais pas... C’est un Démon, je veux dire...»
Armand lui jeta un regard triste.
« C’est un Démon. Effectivement. Le reste est faux. Elle a tué quelques personnes au début...»
Armand soupira. Il repensa à Mikaël. Elle avait dit avoir regretté. Elle avait paru sincère. Mais... elle avait ces crises de violence. Il ne savait pas trop s’il pouvait lui faire confiance.
« Enfin, plus maintenant, reprit-il. Plus trop.
— Oh, désolé, fit Loïc. Je pourrais la rencontrer, une fois ? Tant de monde parle d’elle, ce serait un grand honneur...»
Armand sourit.
« Un de ces quatre, pourquoi pas ?»
*****
Le général Véhy entra dans le bureau de la reine. C’était un homme grand et costaud. Il s’inclina devant la jeune fille.
« Bonjour, majesté.
— Bonjour, général. Quelles sont les nouvelles du front ?
— Calme plat, majesté. Les elfes et les fées parviennent à les tenir sans problème.
— Super, fit Laërith. Il faudra que je pense à les en remercier.»
Les elfes et les fées, qui vivaient dans les Monts Bessed ou, dans le cas des elfes, dans une forêt voisine, s’étaient spontanément alliés avec Laërith pour l’aider à repousser les forces de Daël qui tentaient de progresser vers l’ouest. Ils étaient moins nombreux que leurs opposants, mais grâce à leur connaissance du terrain, ils avaient pu repousser les forces de Daël.
« Cela dit, fit le général, ils ne tiendront pas éternellement. Nos ennemis ont une force de frappe plus importante.
— Hmmm, fit Laërith. On peut envoyer des hommes en renforts ?
— Oui, majesté. Mais cela ne servirait à rien.
— Pourquoi ?
— S’ils arrivent à passer le col, nous serons fichus de toutes façons, et nos hommes ne seraient pas efficaces à cette altitude...
— Que suggérez vous ?
— Il faudrait négocier avec les vampires. Pour que l’on puisse passer par la Transie Vanille. Ainsi, nous pourrions les surprendre en attaquant directement Meynès, puis Danéver. Ce serait une victoire totale, et vous contrôleriez à nouveau toutes les terres qui vous sont dues.»
Laërith parut réfléchir.
« En somme, vous voudriez envoyer toutes nos forces pour les avoir par surprise ? Je doute que la manoeuvre puisse fonctionner.
— Si nous sommes assez rapides...
— Danéver est bien gardé. Ce serait une hécatombe.
— Mais vous contrôleriez à nouveau tout Erekh.
— Navrée, général, mais c’est non.
— Comme vous le désirez, majesté.»
Il sortit de la pièce, tentant de masquer sa mauvaise humeur.
Laërith soupira. Contrôler encore plus de terres ? La perspective était peut-être intéressante, mais... pour cela, il fallait déjà à réussir à contrôler ce qu’elle avait déjà. Ce qui était encore loin d’être gagné.
Ceux-ci, voyant que leurs efforts étaient vains, s’étaient calmés pour le moment, et il n’y avait plus de combat depuis quelques temps ; les deux camps s’observaient mais n’osaient prendre l’initiative.
À quelques lieues à l’est, se trouvait le village de Kynahé, qui servait de base arrière aux forces de Daël. Un certain nombre de guerriers s’étaient réunis dans la taverne pour faire passer le temps entre deux combats.
Ils étaient une vingtaine, groupés sur quelques tables. Ils étaient les seuls clients encore présents.
La porte de la taverne s’ouvrit.
Il y eut subitement un silence total.
Un homme relativement grand, aux cheveux noirs, portant une cape noire, entra dans la salle et se dirigea vers le bar.
Puis un des guerriers se leva et se dirigea vers l’homme. Il avait les cheveux blonds et longs, et mesurait dix centimètres de plus que l’autre. Deux autres hommes se levèrent avec lui. Ils se placèrent juste à coté du nouveau venu.
Le grand renifla.
« Tu pues la mort, saleté de vampire, cracha-t-il au nouveau venu.
— On n’aime pas les vampires, ici, renchérit un des hommes qui était derrière lui.»
Le vampire ne bougea pas.
« Et alors ? demanda-t-il lentement.
— Et alors, répondit le grand, je sens que si tu ne dégages pas d’ici rapidement, ton immortalité risque de prendre fin plus tôt que prévu.»
Le vampire ricana doucement.
Le grand dégaina son épée.
Il y eut un mouvement flou. Le vampire se tenait maintenant derrière le grand blond, et lui tordait le bras d’une main, l’autre servant à tenir une dague sous le cou de son adversaire.
« Ngh», fit ce dernier.
Dans la salle, les autres dégainèrent leurs armes.
« Pas de bêtises, fit le vampire. Ou il pourrait y avoir de la casse.»
Tous les regards se focalisèrent sur lui.
Il y eut un grincement alors que la porte s’ouvrait à nouveau. Une jeune fille blonde se tenait sur le pas de la porte. Elle leva les yeux au ciel.
« Tsss, fit Anaïs sur un ton de reproche. Il faut toujours que tu te fasses remarquer.»
Mikaël eut un large sourire.
«Mais c’est eux qui ont commencé...»
*****
Il fallut une journée à cheval à Mikaël et Anaïs pour arriver à Danéver. La ville s’étendait sur de nombreuses lieues, autour du centre, qui constituait un véritable bastion fortifié.
« Alors, voilà Danéver, fit Anaïs en mettant pied à terre. Je n’y étais jamais allée.
— Ouais, dit simplement Mikaël. Tu as envie de faire quelque chose avant la tombée de la nuit ?»
Anaïs fronça les sourcils. Ils étaient venus pour rencontrer le conseil, qui se trouvait maintenant dans cette ville.
« Le conseil a lieu la nuit ?» demanda-t-elle.
Mikaël hocha la tête.
« Il parait qu’ils reçoivent un diplomate vampire. Il doit craindre le soleil.
— Ça ne nous fait pourtant pas grand chose, répondit Anaïs en regardant l’astre lumineux.
— Nous ne sommes pas comme eux.»
Anaïs sourit.
« Tu les hais toujours autant, hein ?»
Mikaël haussa les épaules.
« Je ne supporte pas leur façon de traiter les humains comme du bétail.»
Anaïs hocha la tête. Il y eut un moment de silence.
« On va faire un tour ? demanda Mikaël.
— D’accord. Mais essaie de ne pas provoquer de bagarre, pour une fois.»
*****
Le conseil s’était réuni à l’intérieur du palais du prince de Danéver ; celui-ci en était d’ailleurs devenu membre après la fuite des anciens dirigeants d’Erekh dans cette ville.
Deux gardes étaient à l’extérieur, chargés de faire en sorte que le conseil se déroule bien.
Ils aperçurent Anaïs qui se dirigeait vers eux.
Elle leur fit un sourire aguicheur.
« Vous n’avez pas le droit d’être là, fit un garde.
— Allez viens, tu ne vas pas refuser un petit plaisir, répondit Anaïs.»
Le garde s’approcha d’elle. Elle l’embrassa. L’autre garde souriait. Puis il aperçut son compagnon tomber au sol. Son sourire se figea.
« Qu’est-ce que...» commença-t-il en se dirigeant vers la jeune fille.
Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase ; Mikaël avait surgi derrière lui et l’avait assommé avec la garde de son épée.
« Je n’aime pas trop tes méthodes, fit-il.
— Ne t’en fais pas, répondit Anaïs. Il s’en remettra.
— Je veux dire, tu n’étais pas obligée de l’embrasser.
— Oh.»
Ils pénétrèrent dans la salle.
C’était une salle relativement grande. Les membres du conseil étaient assis autour d’une table. Trois gardes étaient à l’intérieur pour assurer la sécurité.
Lorsqu’ils aperçurent les deux intrus entrer, ils se crispèrent.
« Qui va là ?» demanda l’un d’eux.
Le duc Nara sourit.
« Mikaël ? Nous vous croyions mort... Comment avez vous survécu ?»
Mikaël eut un sourire, dévoilant ses dents.
« Je n’ai pas survécu.»
Le duc de Léhen paraissait hors de lui.
« Nous ne pouvons pas les laisser entrer ! Tout ce qui est arrivé à Nonry est de leur faute !
— Calmez vous, fit Nara. Il vaudrait mieux les avoir avec nous que contre nous...
— Si le chevalier Veyran désire participer, fit le prince de Danéver en souriant, nous serions bien stupides de vouloir l’en empêcher. Prenez donc une chaise. »
Mikaël et Anaïs s’assirent.
« Quelle ironie du sort, fit Nara, souriant. Le plus grand chasseur de vampires qui en devient un, à son tour...
— Humpf, répondit Mikaël.
— On attend encore quelqu’un ?» demanda Anaïs.
Le prince de Danéver la regarda. Il paraissait avoir une cinquantaine d’années. Ses longs cheveux gris retombaient sur ses épaules massives. Contrairement aux autres, il avait l’air calme, et paraissait prendre les événements avec plus de distance.
« Oui, finit-il par répondre. La diplomate vampire.
— On ne sait pas ce qu’ils veulent, fit Nara. Ils nous ont juste signalé son arrivée.
— Tu en penses quoi ? demanda Mikaël.
— Je ne sais pas trop. Nous pensions qu’ils étaient plutôt du côté de ton amie Laërith.
— Hmmm, fit Mikaël. Les vampires du côté du Démon, ça aurait un sens.»
C’est ce moment que choisit la diplomate pour entrer.
« Salut. Vos gardes n’ont pas l’air en forme», fit-elle joyeusement.
Mikaël et Anaïs la reconnurent immédiatement ; il fallait dire que ses cheveux rouges étaient assez uniques.
« Destinée ?» demanda Mikaël à mi-voix.
« Tiens, tiens, tiens», répondit-elle en souriant. «Deux autres vampires... Nous sommes presque en majorité.»
Elle s’assit sur le fauteuil à côté de lui, l’air décontractée.
« Bien, dit-elle à l’ensemble du conseil. Je m’appelle Nadia, et je représente les vampire de la Transie Vanille.
— Vous connaissez les personnes ici présentes ? demanda le prince.
— Bien sûr, répondit-elle.
— Dans ce cas, nous allons pouvoir aborder le vif du sujet. Dans quel camp êtes vous ?»
Elle haussa les épaules.
« Nous avons, commença-t-elle à réciter, et depuis maintenant quelques siècles, conservé une certaine... neutralité. Cependant, depuis qu’Erekh est contrôlé par un Démon, nous ne sommes plus vraiment certain de vouloir, ni même de pouvoir, laisser la situation telle qu’elle est.
— Et vous penchez de quel côté ? demanda le comte de Marles. J’imagine que pour des gens qui ont un tel goût du sang, vous devez vous sentir proche de ce... Démon.»
Il termina sa phrase en ricanant.
Nadia se redressa légèrement. Elle fixa le comte du regard. Celui-ci arrêta immédiatement de rire, et parut même effrayé.
« Il faudrait, finit-elle par répondre, être d’une stupidité sans fond pour croire une telle chose. Vous ne la percevez que comme un Démon, mais vous oubliez quelque chose. Ce qu’elle fait, elle le fait pour le bien du peuple...
— Ben voyons, cracha le duc de Léhen. Vous appelez ça le bien du peuple ?
— Je me moque totalement de votre opinion sur la question, répondit-elle. La question n’est pas de savoir si c’est le bien ou pas. Le fait est que c’est ce qu’elle veut. Et à cause de cela, elle pourrait représenter un danger pour nous. De plus, nous la trouvons un peu... cavalière. Cela fait des années, des siècles même, qu’Erekh avait un accord pour nous laisser en paix. Elle est différente. Nous ne savons pas si elle respecterait un accord.
— Dans ce cas, demanda le prince, vous pensez qu’une alliance serait envisageable pour l’éliminer ?
— Envisageable, oui.
— Si je peux me permettre, interrompit Mikaël, ne serait-il pas plus simple de signer un accord avec Laërith que de vouloir à tout prix reconquérir tout Erekh ? Nous sommes passés par les monts Bessed, en venant ici. Je peux vous dire que si vous voulez les franchir, il vous faudra perdre un sacré paquet d’hommes.
— Non, répondit le prince. Un accord avec elle n’est pas envisageable. C’est un Démon, et nous devons en libérer Erekh.
— Et alors ? fit Mikaël. Le père de notre ancien roi avait pris le trône par un assassinat à peine caché. Et il a causé ensuite bien plus de morts qu’elle !
— Mais ce n’était qu’un humain, fit Nadia. Pas un Démon.
— Comment pouvez vous encore la défendre ? demanda le duc de Léhen. Il me semble que c’est à cause d’elle que vous êtes dans cette... condition.
— Je ne m’en porte pas plus mal, cracha Mikaël.
— Le fait est, reprit Nadia, que Laërith est un danger pour Erekh. C’est un problème que nous devrions régler.
— Je croyais que vous étiez pour la neutralité, fit Nara.»
Nadia sourit.
« La Transie Vanille voulait rester neutre. C’est un peu différent, maintenant. Personnellement, je pense que Laërith ne peut rester au pouvoir. Cela dit, je ne suis pas pour une invasion.
— Comment, alors ? demanda le prince.
— Je pense qu’Erekh, dans sa majorité, n’est pas favorable à leur reine. Si elle... venait à disparaître, le problème serait réglé.
— Impossible, fit Léhen. Nous avons essayé quelques fois ; il y a eu pas mal d’attentats contre sa personne, mais ils ont tous échoué.
— En effet, confirma Mikaël. Je dois admettre qu’elle a des pouvoirs contre lesquels on ne peut pas faire grand chose.
— Même un grand chevalier, récemment devenu vampire ?» demanda Nadia, le sourire aux lèvres.
« Laissez tomber, répliqua Mikaël. Je n’aurais aucune chance. Et quand bien même j’en serais capable, je ne vois pas pourquoi je le ferais.»
Nadia le fixa dans les yeux.
« Vous pourriez avoir la gloire. La richesse. La noblesse, même.
— Ça me ferait une belle jambe.
— Pourquoi êtes vous venus à ce conseil, alors ? demanda le prince. Qu’est-ce que vous voulez ?»>
Mikaël soupira.
« Je voulais juste vous suggérer de parlementer avec elle. Mais manifestement, vous êtes plutôt obtus. Je crois que nous n’avons plus rien d’autre à dire.
— Juste une chose, fit Anaïs, qui était restée silencieuse jusque là. Vous n’arriverez à rien avec la violence. Elle est manifestement plus forte que vous. Tout ce que vous aurez gagné, c’est un bain de sang.»
Sur ces mots, ils se levèrent et sortirent.
*****
« Je crois qu’on a fait tout ce chemin pour rien», dit Anaïs.
Mikaël haussa les épaules. Ils étaient assis par terre, sur une colline, un peu en dehors de la ville. Ils s’étaient décidés à dormir quelques heures ici.
« Je ne sais pas, répondit-il. Peut-être qu’on devrait retourner à Nonry.
— Tu veux aller te battre contre elle, finalement ?
— Je n’en ai pas envie. Mais peut-être que je pourrais la raisonner.
— J’en doute», fit une voix qu’ils reconnurent immédiatement.
Ils se retournèrent et aperçurent Nadia, qui s’assit à côté d’eux.
« Vous n’avez pas fait une sortie très polie, au conseil, reprocha-t-elle.
— Qu’est ce que vous voulez ? demanda Mikaël sur un ton agressif.
— Je voulais juste savoir ce que vous comptiez faire.
— Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?»
Elle haussa les épaules. Il y eut un moment de silence.
« Alors, demanda Anaïs, plus calme, maintenant ce n’est plus Destinée, mais Nadia ?
— Le nom n’a pas beaucoup d’importance.
— Pourquoi dîtes vous qu’on ne pourra pas la raisonner ?
— Je l’ai aperçue, répondit Nadia. Elle n’est plus la même. Son apparence est la même, mais elle n’a plus... d’âme. Ou... je ne sais pas, pas la même, en tout cas.
— Qu’est ce que vous voulez dire ? demanda Mikaël.
— C’est la prophétie. Elle a un véritable pouvoir, vous savez.
— Attendez. Vous êtes en train de dire que c’est la prophétie qui l’a rendue cinglée ? demanda Anaïs.
— Pas... cinglée. C’est un peu dur à expliquer. Mais je pense que si le corps de Laërith est resté le même, son âme a été détruite.» Elle soupira. «C’est de ma faute. J’aurais du la tuer quand je le pouvais encore.»
Il y eut un moment de silence.
« Comment s’est terminé le conseil ? demanda Anaïs.
— Ils ont décidé d’attaquer les monts Bessed. Ils veulent en finir au plus tôt.
— Mais c’est absurde ! Tout ce qu’ils vont faire, c’est perdre des hommes...
— Non, répondit Nadia d’un air sombre. Ils vont aussi massacrer tous les elfes et les fées.
— Et je suppose que les vampires vont s’empresser de les aider», cracha Mikaël.
Nadia soupira.
« Pourquoi haïssez vous tellement les vampires ? Vous en êtes un, maintenant...
— Je... Nous ne buvons pas de sang, nous.»
Nadia sourit.
« Et vous arrivez à vivre sans ?
— C’est juste une question de volonté, répondit Anaïs.
— Je vois, fit Nadia en se relevant. Je vous admire. Bon, j’y vais. Je suppose qu’on se reverra.
— La prochaine fois, je vous tuerai, foutue suceuse de sang», répondit Mikaël.
Nadia s’amusa de la remarque.
« Je n’en doute pas», répondit-elle, souriante.
Et elle disparut.
«Tu n’es pas très gentil», lui reprocha Anaïs.
Mikaël haussa les épaules.
« Elle tue des gens pour se nourrir.
— Mais je la trouve plutôt sympa.»
Mikaël la regarda.
« Peut-être qu’elle tue sympathiquement des gens pour se nourrir. Mais elle les tue quand même.»
Anaïs sourit. Et ils s’embrassèrent.
*****
« On fait quoi, alors ?» demanda Anaïs.
Mikaël parut hésiter un petit moment.
« Il n’y a plus rien à faire ici. Mais on peut peut-être stopper Laërith.»
Anaïs soupira.
« Et la guerre ? Si Daël attaque les Monts Bessed de façon massive, ça va être un vrai massacre...
— Je crois qu’on ne peut plus rien faire.»
Anaïs secoua la tête.
« Il y a peut-être encore une chance, non ?
— Et tu veux faire quoi ? Te pointer au milieu pour les empêcher d’attaquer ?
— Je sais pas ! Mais je pense que s’il n’y a même qu’une toute petite chance de stopper le massacre, il faut le faire. Je reste.»
Mikaël soupira.
« On se sépare, alors ?
— Ouais. On se retrouvera à Nonry, d’accord ?»
Mikaël hocha la tête.
« Fais attention à toi.
— Toi aussi, répondit-elle en souriant.
— Je t’aime.»
Ils s’embrassèrent. Puis Mikaël repartit vers l’ouest.
Un servant lui fit savoir qu’Armand cherchait à la voir. Elle lui fit un vague signe de la main pour lui dire de le faire entrer.
Il arriva seul, portant un plastron impeccable de la garde royale.
« Salut, se contenta-t-elle de dire.
— Bonjour, majesté.»
Elle lui jeta un regard furieux. Il eut un léger sourire.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
— Et bien, le nombre habituel de complots contre toi.
— Quand est-ce qu’ils comprendront qu’ils n’ont aucune chance ?
— Aucune idée, majesté.
— Et c’est tout ?
— Non... Il y a autre chose...
— Quoi ?
— Ce n’est qu’une rumeur... Mais j’ai entendu dire que Mikaël aurait été aperçu bien vivant...»
Elle leva un sourcil.
« Bien entendu, reprit-il, il est fort possible que ça ne soit qu’une invention... Les gens ont trop d’imagination... Peut-être même est-ce une désinformation de la part de Daël...»
Laërith haussa les épaules.
« On n’avait pas retrouvé son cadavre.
— Mais c’est sûrement Anaïs qui l’a emporté... Pour l’enterrer, sans doute.
— Anaïs est une vampire, Armand. Alors, je doute que Mikaël ait juste été... enterré.
— Non ! Ce n’est pas possible ! Il aurait préféré... mourir que de devenir l’un des leurs...»
Elle soupira.
« Tu avais beaucoup d’admiration pour lui, hein ?»
Il hocha la tête.
« Moi aussi, reprit-elle. Je l’aimais bien.
— Alors, pourquoi tu l’as tué ? cracha-t-il.
— Tu le sais bien ! cria-t-elle. Je n’ai pas pu me contrôler... Je... Je regrette...»
Elle se mit à pleurer. Armand soupira.
« Je sais, fit-il. Je sais.»
Il s’approcha d’elle, et la prit dans ses bras.
« C’est juste, reprit-il, que des fois... J’ai du mal à... à te comprendre.
— Moi non plus, je me comprends pas...»
Il y eut un moment de silence. Puis, subitement, Armand la plaqua contre le sol. Un carreau d’arbalète siffla près de leurs oreilles et alla se planter dans le bois de la porte.
Il y eut un bruit de course alors que le tireur, constatant son échec, s’enfuyait.
« Reste là», dit Armand en se relevant.
Il courut à la poursuite du tireur. Le projectile venait apparemment d’une fenêtre. Armand y passa la tête. Il aperçut une corde qui montait sur le toit. Il leva les yeux et aperçut le tireur, qui le visait. Il parvint à se ranger de justesse pour éviter le carreau, puis ressortit rapidement et sauta vers la corde, commençant à monter. Mais alors qu’il était à mi-chemin, la corde lâcha.
Le temps s’arrêta un instant. Puis Armand tomba. Par réflexe, et par chance, il parvint à s’accrocher au rebord d’une fenêtre. Il resta pendu quelques secondes, puis remonta. Il brisa la vitre et entra dans la pièce, qui était vide.
Il fonça vers la porte, puis vers les escaliers qui menaient sur le toit. Arrivé là haut, hors d’haleine, il aperçut le fugitif, qui sautait de toit en toit, espérant gagner la sortie.
Armand se précipita vers lui. La course dura un certain temps. Armand parvenait à rattraper un peu son adversaire, mais celui-ci était rapide et agile. En se donnant au maximum, manquant à plusieurs reprises de tomber, Armand parvint presque à le rejoindre.
Il était sur le point de l’attraper lorsque son pied glissa. Il perdit l’équilibre et tomba le long du toit.
Il parvint de justesse à se rattraper au bord. Ses mains glissaient et lui faisaient mal. Il regarda en bas. Il était à plus de trente mètres du sol.
Il tenta de remonter, mais quelque chose lui écrasa la main gauche. Il leva les yeux et aperçut le tireur. Il avait de longs cheveux bruns, était grand et fin. Il souriait en continuant à lui écraser la main, tout en tenant d’un air négligent son arbalète sur l’épaule.
Armand gémit. Sa main gauche le faisait souffrir, et il essayait de trouver assez d’adhérence avec la droite.
« Tu as servi le Démon, fit le tireur. Tu vas donc aller en Enfer, toi aussi.»
Armand lâcha sa main gauche. Son adversaire écrasa la droite.
Puis il y eut un bruit. Le tireur regarda son abdomen, surpris. Vit la pointe ensanglantée qui en sortit. Puis bascula vers l’avant.
Laërith s’approcha du bord, et l’aida à remonter.
« Ça va ? demanda-t-elle.
— Ouais. Merci. Sans toi, je serais mort à l’heure qu’il est.»
Elle eut un sourire.
« Le commandant de la garde royale qui doit se faire secourir par la reine, fit-elle, ce n’est pas très sérieux.»
Il soupira.
« Désolé.
— Je rigolais. Mais fais moi plaisir, d’accord ? Ne t’amuse plus à faire l’acrobate sur les toits. Je n’ai pas envie de te voir mourir. »
Il hocha la tête. Elle s’assit à côté de lui.
« Mais c’est qu’on a une super vue, d’ici.»
*****
Lucie leva la tête en entendant des bruits de pas approcher. Laërith entra dans sa cellule.
« Salut, fit cette dernière.
— Salut, répondit Lucie. Ça devient une habitude, tes visites.»
Laërith haussa les épaules.
« Je suis désolée de t’avoir vexée, la dernière fois, continua Lucie.
— Ce n’est pas grave. Tu n’as peut-être pas tort sur tous les points.»
Lucie sourit.
« Tu viens pour quoi ? demanda-t-elle.
— Disons que j’envisageais... Enfin, je veux dire, tu n’as rien fait... Je devrais peut-être te libérer. Même si tu n’es pas toujours d’accord avec moi.
— Quelle grande sagesse, répondit Lucie, amusée. Cela dit, l’endroit n’est pas si désagréable.»
Laërith sourit.
« Tu ne vas quand même pas me dire que tu refuses de sortir ?
— Je n’irais pas jusque là.»
Laërith hocha la tête. Elle posa sa main sur la serrure de la grille. Il y eut un petit cliquetis alors qu’elle s’ouvrait.
« Comment tu fais ça ? demanda Lucie.
— Facile. Il suffit de demander gentiment à la porte de s’ouvrir.»
Lucie parut sceptique.
« Je suis à peu près certaine que si je lui demandais de s’ouvrir, ça ne marcherait pas.
— C’est tout un art. Il faut la caresser de façon assez sensuelle pour qu’elle soit sous le charme, d’abord.»
Lucie sortit.
« Et maintenant ? demanda-t-elle. Je suis libre ? »
Laërith hocha la tête.
« Oui. Tu peux t’en aller. Tu peux aussi rester, si tu en as envie.» Elle parut hésiter un moment. «J’aurais peut-être besoin d’une conseillère.»
Lucie sourit.
« Pourquoi pas ? Ça éviterait peut-être que tu fasses d’autres bêtises.»
*****
Laërith et Lucie étaient toutes les deux dans une petite salle, remplie de papiers. Lucie avait passé les dernières heures à essayer de se mettre au courant des événements qui s’étaient déroulés pendant son incarcération.
« Le peuple ne t’aime pas, hein ?» demanda Lucie.
Laërith hocha la tête.
« Pas vraiment, non. Il y en a encore un qui a essayé de me tuer, aujourd’hui. »
Lucie soupira.
« Tu sais, je ne crois vraiment pas que tu puisses être appréciée du peuple. Tu n’arriveras pas à les tenir bien longtemps.»
Laërith haussa les épaules.
« Ce n’est pas bien grave. Ils ne peuvent rien contre moi. Ce n’est pas avec leurs pathétiques tentatives d’assassinat qu’ils parviendront à m’éliminer.
— Et tu crois vraiment que c’est bien, de les tenir uniquement par la peur ?
— Mais j’ai fait des trucs biens, non ? Je leur ai enlevé des impôts, j’ai essayé un peu de changer les choses...
— Mais ce n’est pas pour ça que les gens t’obéissent. C’est parce qu’ils ont peur de toi.
— Non ! Tu vas encore me dire de laisser tomber ?»
Elle paraissait furieuse. Lucie soupira.
« Tu fais ce que tu veux. J’essaie juste de t’aider.
— M’aider ? cracha-t-elle. En me disant qu’il faut que j’abandonne ? Tout ce que tu veux, c’est récupérer la couronne, parce que tu es celle qui en hériterait si j’abandonnais !»
Lucie secoua la tête.
« Je crois juste qu’il serait préférable que tu abandonnes la couronne. Pour le peuple, et pour toi.
— Pour moi ? Ben voyons...
— Tu as vu l’état dans lequel ça te met ? Sans compter que quelqu’un finira bien par réussir à te tuer.
— Aucune chance ! Je suis immortelle !»
Lucie soupira.
« Si tu le dis... Bon, je fais une pause. Si ça continue comme ça, tu vas m’étriper.»
Laërith secoua la tête. Elle paraissait calmée, et même effrayée par sa colère passée.
« Non ! Je ne te ferais jamais de mal...»
Lucie sourit.
« Je sais. Je peux prendre une pause quand même ?»
*****
Lucie sortie, Laërith s’assit, et se prit la tête entre les mains. Elle s’en voulait de s’être énervée comme ça. Elle ne comprenait pas ses crises de violence.
Il y eut soudain un bruit derrière elle.
« Hem, hem, fit une voix. Je pouvais entrer ?»
Laërith se retourna. Et aperçut Nadia.
« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle. Toujours me tuer ?»
La fille aux cheveux rouges sourit.
« Je ne ferais pas la bêtise de présumer de mes capacités. Même si je pense que je pourrais encore vous battre aux échecs.
— Vous voulez quoi, alors ? demanda Laërith.
— Je viens de la part des vampires de la Transie Vanille.
— Et ?
— Vous êtes sans doute au courant qu’il existait un vieil accord entre Erekh et nous, disant en bref que nous restions chacun de notre côté sans attaquer l’autre. Nous voudrions savoir si vous comptiez le respecter.
— Je ne sais pas. Je dois avouer que je n’aime pas trop vos façons. Exploiter les gens, les massacrer pour pouvoir se nourrir...
— Et vous, vous faites différemment ?»
Laërith lui jeta un regard furieux.
« Je plaisantais, ajouta Nadia en souriant. Vous n’avez pas tout à fait tort. Nous devrions peut-être changer les traditions. Mais je crains que la plupart de nos... hum, dirigeants, soient un peu... conservateurs. Mais là n’est pas la question. »
Laërith soupira.
« J’imagine que vous avez des forces armées relativement importantes ? demanda-t-elle.
— Assez.
— Nous n’aurions pas intérêt à vous attaquer, alors ?
— Pas franchement.
— C’est bon. Je respecterai l’accord.
— Je rapporterai votre décision. Reste à voir s’ils décideront de se fier à la parole d’un Démon.
— Je ne vois pas pourquoi je devrais plus faire confiance à des vampires.»
Nadia sourit.
« Oh, les vampires sont dignes de confiance. L’honneur est très important.»
Laërith hocha la tête.
« Autre chose ? demanda-t-elle.
— Non. Mais je doute que ça change quoi que ce soit.
— Comment ça ?
— J’étais à Danéver, hier. Je suppose que je ne devrais pas vous le dire, mais ils ont décidé de vous attaquer.
— Ce n’est pas nouveau. Mais ils sont bloqués aux monts Bessed.
— Je voulais dire qu’ils allaient attaquer massivement. Avec ou sans notre aide, je crois qu’ils passeront.
— Même s’ils passent, ils n’iront pas bien loin ensuite.
— Vraiment ? Sans vouloir vous vexer, je crois que la plupart des gens ne vous aiment pas vraiment. Ils tourneront leur veste à la première occasion.»
Laërith resta silencieuse un moment.
« Vous pouvez disposer», fit-elle.
Nadia s’approcha de la porte pour partir. Mais elle s’arrêta, et parut hésiter.
« Ce sont de jolies ailes, que vous avez.»
Laërith sourit.
« Ouais. Et alors ?»
Nadia se gratta la tête.
« Il me semblait que vous n’aimiez pas avoir à porter des ailes. La première fois qu’on s’est vues, vous n’en aviez pas.»
Laërith haussa les épaules.
« J’ai changé d’avis.»
Nadia hocha la tête.
« Je vois. On dirait qu’il y a beaucoup de sujets sur lesquels vous avez changé d’avis.
— Et alors ?» cracha-t-elle.
Nadia se retourna.
« Vous avez le corps de Laërith, fit-elle. Mais je ne crois pas que vous soyez Laërith. »
Laërith parut furieuse.
« Qu’est ce que vous racontez ? Allez vous en !»
Nadia hocha la tête.
« Comme vous voulez», fit-elle.
Et elle disparut.
Laërith resta immobile quelques instants. Puis elle se rassit. Et elle se mit à pleurer.
*****
Lucie finit par revenir dans la salle. Elle aperçut Laërith.
« Ça ne va pas ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas...» répondit cette dernière. Elle tenta de sourire.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je me sens... bizarre... Pas très moi-même. Je ne sais pas comment dire ça... Mais j’ai l’impression de ne même pas arriver à me mettre d’accord avec moi...»
Lucie leva un sourcil.
« Je dois avouer que je ne comprends pas trop ce que tu veux dire.»
Laërith haussa les épaules.
« Je veux dire... Des fois, j’ai envie de... je ne sais pas, des trucs contradictoires... Je n’arrive pas à me maîtriser...» Elle eut un léger sourire. «Je suis complètement cinglée, hein ?
— Je ne sais pas trop, répondit Lucie. Je dois t’avouer que je ne voyais pas les Démons en général comme des exemples de personnes sages et équilibrés...»
Il y eut un moment de silence.
« Tu sais ce qu’il te faudrait ? reprit Lucie. Te détendre un peu.
— Mais j’ai des tonnes de choses à faire...
— Ça attendra. De toutes façons, personne ne te dira rien. Tu es la reine.»
Laërith sourit.
« Ouais», répondit-elle simplement.
Et elles sortirent du château.
*****
Laërith et Lucie rentrèrent un certain temps — ou plutôt un temps certain — après la tombée de la nuit. Elles aperçurent Armand dans le hall, en train de discuter avec Loïc.
« Ah, vous voilà, fit-il. Nous commencions à nous inquiéter.»
Laërith haussa les épaules.
«Qu’est-ce que tu voudrais qu’il ait pu m’arriver ?
Armand ne répondit pas. Le fait était qu’il y avait des tas de choses qui auraient pu lui arriver, étant donné qu’une bonne partie du pays aurait préféré la savoir morte. Mais d’un autre côté, Armand commençait à sérieusement douter qu’un humain ait une chance de blesser sérieusement Laërith. Aucune blessure n’avait paru lui faire le moindre mal ; elle se retirait flèches et couteaux du corps comme s’il s’agissait d’échardes insignifiantes.
« Puisque tu vas bien, laisse-moi te présenter Loïc. C’est une récente recrue. Grâce à lui, nous avons pu arrêter un homme.
— C’est pour moi un grand honneur de vous rencontrer», dit humblement Loïc.
Il s’approcha un peu d’elle. Elle fit un sourire.
Puis il y eut un geste flou. Loïc fit sortir un couteau de sa manche. Il se planta dans le coeur de Laërith. Celle-ci baissa les yeux. Puis elle remonta la tête vers Loïc. Celui-ci fut propulsé à plusieurs mètres, heurta le mur, et s’écrasa contre le sol.
Puis Laërith retira le couteau, et le laissa tomber au sol.
« Encore une robe gâchée, soupira-t-elle. Et encore un homme à tuer.
— Tu ne devrais pas le tuer, fit Lucie.
— Pourquoi ? hurla Laërith. Lui a bien essayé de me tuer !»
Elle s’approcha de Loïc, qui ne bougeait pas.
« C’est vrai, répondit Lucie. Mais lui n’a pas à se soucier de ce que pensent les gens de lui.
— Je ne vois pas pourquoi j’aurais à me soucier de ce que les gens pensent de moi ! Ils feront ce que je désire, un point c’est tout !»
Elle attrapa Loïc et le plaqua contre le mur. Il pouvait à peine respirer.
« Pourquoi ? hurla-t-elle. Pourquoi tu voulais me tuer ?
— Parce que... vous avez tué... mon frère...»
Laërith le lâcha. Il retomba. Elle eut un regard vide.
« Je suis... désolée.»
Elle soupira, puis reprit.
« Et lui ? Je suppose qu’il avait aussi essayé de me tuer ? Pourquoi ?
— Il ne voulait plus... vivre dans la peur.
— Je vois. Va t’en.»
Loïc la dévisagea, l’air surpris.
« Va t’en ! répéta-t-elle, plus fort. Avant que je ne change d’avis !»
Loïc parvint à se relever. Il sortit de la salle, aussi vite qu’il le pouvait.
« Je suis désolé, fit Armand. Je lui ai trop fait confiance et...
— C’est bon, coupa Laërith. Je n’ai rien.
— C’est bien de l’avoir laissé partir», commenta Lucie.
Laërith haussa les épaules.
« Je suis fatiguée de tous ces morts. Je suis fatiguée tout court, en fait.»
Armand eut un léger sourire.
« Peut-être que tu devrais aller te coucher, alors ?»
Laërith sourit à son tour.
« J’ai peur du noir.
— Tu veux que je t’accompagne ?» demanda Armand.
Le sourire de Laërith s’agrandit.
« Pourquoi pas ?»
Ils sortirent de la salle, se tenant la main, laissant Lucie seule, et amusée.
« Qui va là ?» demanda-t-elle en sautant à terre.
La silhouette s’arrêta.
«Je ne suis pas un ennemi, répondit l’homme. Mon nom est Mikaël Veyran.»
L’elfe s’approcha un peu.
« On vous a dit mort.»
Il se retourna, souriant.
« Ce n’est pas tout à fait faux», répondit-il.
Il dévisagea l’elfe. C’était une femme, qui paraissait jeune — mais Mikaël savait que si tous les elfes paraissaient jeunes, peu l’étaient effectivement. Elle avait des cheveux blonds, courts. Elle portait des espèces de globes bizarres sur les yeux, tenus par une lanière en cuir. Mikaël fronça un sourcil.
Elle sourit, et remonta ses lunettes — si l’on pouvait appeler l’appareil ainsi, montrant deux yeux verts.
« Excusez moi, fit-elle. Je ne me suis pas présentée. Je m’appelle Kalia.
— Je croyais que les elfes avaient une bonne vue. C’est quoi ?» demanda Mikaël en montrant les lunettes.
« Les elfes, dans le cas général, peut-être, mais pas moi. Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je ne fais que passer.
— En pleine nuit ? »
Mikaël haussa les épaules.
« C’est vrai, reprit-elle. Vous êtes un vampire.
— Vous êtes très perspicace, répliqua Mikaël.
— Je ne voulais pas vous vexer... Je voulais juste dire que vous n’aviez pas le choix...
— J’ai le choix, répondit-il. Et si vous m’offriez un toit pour la nuit, j’en serais ravi.»
Kalia sourit.
« Vous, vous n’êtes pas gêné ! Je ne sais même pas si vous êtes pas un espion, ou un traître, ou je ne sais trop quoi dans le genre !»
Mikaël haussa à nouveau les épaules.
« Bonne soirée, alors.
— Attendez, je n’ai pas dit non... J’ai encore une demi-heure de garde. Vous n’avez qu’à rester, et vous pourrez ensuite dormir chez moi.»
Mikaël sourit.
« D’accord. Mais pas question de me faire grimper aux arbres.»
*****
Le prince de Danéver rentra dans sa chambre, vaste et luxueuse. Il se laissa tomber sur son lit à baldaquins.
« Journée fatigante ?» demanda une voix féminine.
Il se retourna et aperçut une silhouette dans l’ombre.
« Qui êtes vous ?» demanda-t-il, en se redressant.
Il sortit sa dague.
Anaïs sortit de l’ombre.
« Oh, c’est vous», dit-il, apparemment soulagé.
Anaïs sourit.
« Oui, c’est moi.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il.
— J’ai entendu dire que vous comptiez attaquer massivement les Monts Bessed...
— Effectivement. Il est temps que le règne du Démon cesse.
— Ça va coûter des milliers de vies. Mais vous vous en foutez, hein ?»
Elle s’approcha de lui, l’air furieuse.
« Tous ces gens sont des volontaires. Ils sont prêts à se sacrifier pour la bonne cause.
— Quelle bonne cause ?»
Le prince secoua la tête.
« L’éradication du Mal, bien entendu.»
Anaïs sourit.
« Oh, oui, j’oubliais. Et je suppose que tout ce qui vous empêche de manipuler tous ces gens peut être considéré comme le Mal, je me trompe ?
— Écoutez, répondit le prince en souriant, nous avons déjà discuté de tout cela.
— On peut en rediscuter. Vous savez très bien ce que cette guerre coûtera. Et vous n’êtes pas sûr de la remporter.»
Le prince éclata de rire.
« Pas sûr de la remporter ? Au-delà des Monts Bessed, les forces de Laërith sont pitoyables ! Une fois que nous serons passés, le reste du pays est à nous !
— Il faudrait déjà que vous passiez les Monts Bessed.
— Les elfes ont opposé une vaillante résistance, d’accord. Les autres monstruosités du genre ont aussi bien du nous tuer quelques hommes. Mais nous avons levé une armée qui nous permettra de les écraser. Les jours du Démon sont comptés.»
Anaïs approcha son visage de celui du Prince. Puis elle descendit un peu, et approcha sa bouche de son cou.
Le prince tenta de lui donner un coup de dague, mais Anaïs lui attrapa la main.
« Vous, lui murmura-t-elle à l’oreille, il se pourrait que ça soit vos minutes qui soient comptées.»
Le prince déglutit.
« Si vous me tuez, vous ne vous en tirerez pas.
— Peut-être pas. Mais vous ne serez plus là pour le savoir. »
La porte s’ouvrit brutalement. Trois gardes se tenaient sur le pas de la porte. Celui du milieu avait un uniforme différent, qui laissait présager d’un grade plus élevé.
« Si vous attaquez, murmura Anaïs, je reviens. Et je serai beaucoup moins gentille.»
Puis elle le lâcha. Elle salua les gardes, se dirigea vers la fenêtre, et disparut dans la nuit.
Le prince se toucha le cou.
« Vous allez bien ?» demanda le gradé.
Le prince acquiesça.
« Trouvez moi les meilleur tueurs de vampires, demanda-t-il. Excepté Mikaël Veyran, bien entendu.»
*****
Le garde qui devait relayer Kalia arriva avec cinq minutes d’avance. Il était grand, mince, beau et blond, description qui correspondait à la grande majorité des elfes.
« Salut, fit Kalia. Fahris, voici Mikaël. Mikaël, voici Fahris.»
Fahris fit la moue.
« Qui est-ce ?
— C’est un vampire. Il doit juste passer.
— Non. C’est peut-être un espion. »
Mikaël haussa les épaules.
« De toutes façons, vous avez perdu.
— Quoi ?
— Ils vont attaquer dans quelques jours.»
L’elfe éclata de rire.
« Ils n’ont aucune chance !
— Vous n’avez pas vu leur armée.»
L’elfe approcha son visage de celui de Mikaël.
« Vos hommes pathétiques n’ont aucune chance contre nous.»
Mikaël sourit.
« Si vous le dites. Je disais ça comme ça. Je me moque totalement du vainqueur, si vous voulez tout savoir.»
Kalia soupira.
« Bon, fit-elle. On y va.»
*****
Anaïs entra dans une auberge. Elle paya d’avance l’aubergiste, et alla directement dans sa chambre. Ce n’était pas le grand luxe, mais il y avait un lit presque convenable.
Elle s’allongea. Elle n’était pas très bien. Elle n’avait pas vraiment réussi à convaincre le prince, et elle doutait qu’il arrête l’attaque à cause de cela. Il augmenterait juste son nombre de gardes du corps.
Et en plus, elle avait une de ces soifs... Soif de sang. Elle avait beau tout faire pour ne pas y penser, elle ne parvenait pas à en oublier le goût.
Puis elle se mit à penser à Mikaël. Elle était inquiète. Elle n’était pas certaine que sa rencontre avec Laërith se passe de façon amicale. Et elle n’était pas non plus certaine qu’il ait une chance contre elle.
Finalement, malgré tout ça, elle finit par s’endormir.
*****
Mikaël soupira en voyant la «maison» de Kalia. C’était une sorte de cabane en bois, qui avait un style relativement particulier. Notamment, elle était perchée sur un arbre à dix mètres du sol.
Kalia sourit.
« Vous allez devoir grimper. Vous voulez un coup de main ?»
Mikaël secoua la tête.
« De mon vivant, je n’aimais pas trop avoir à faire ce genre de trucs... Maintenant, ça va.»
Il sauta, mais parut s’envoler. Il atteignit une branche, à quelques centimètres de la cabane, et se hissa dessus. Kalia le rejoignit quelques temps après.
« Joli saut», remarqua-t-elle.
Mikaël ne répondit pas. Kalia entra chez elle. La porte n’était pas fermée, et ne paraissait pas être conçue pour l’être. Mikaël jeta un coup d’oeil à la cabane. Il avait déjà vu quelques habitations d’elfes, avant. Généralement, les lieux étaient surtout faits pour dormir, et éventuellement y entreposer quelques objets. La cabane de Kalia n’était pas bien grande, et comportait bien un lit dans un coin, mais le reste ne collait pas vraiment. Il y avait des tas d’outils et d’objets métalliques, avec quelques livres et quelques plans. Une imposante arbalète traînait sur la table.
« C’est quoi ?» demanda-t-il.
Kalia haussa les épaules.
« Disons que j’aime bricoler, répondit-elle en retirant ses lunettes.
— C’est une jolie arbalète que voilà.
— Elle n’est pas finie.»
Elle l’attrapa, et fit jouer d’un mécanisme compliqué.
« Ce n’est pas un peu lourd pour vous ? demanda-t-il.
— Un peu. Mais il y a quelques améliorations appréciables.
— Du genre ?»
Kalia pointa l’arbalète, qui n’était pas chargée, vers Mikaël.
« Je ne sais pas viser. Enfin, j’ai du mal. Alors, j’ai une parade.»
Elle appuya sur un bouton. Un point rouge apparut sur le bras de Mikaël.
« C’est quoi ? demanda-t-il.
— Un verre enchanté. Bien réglé, ça permet de tirer exactement au point indiqué.»
Mikaël sourit.
« En somme, vous bricolez des trucs pour compenser vos défauts, hein ?»
Kalia hocha la tête.
« Chez nous, il est mal vu de ne pas savoir viser correctement, de ne pas avoir de bonne vue, et tout ça.
— Et avec vos engins, ils vous respectent plus ?»
Kalia soupira.
« Pas vraiment.»
Mikaël posa son épée.
« Je suis désolé.
— Pas de quoi. Si quelqu’un doit l’être, ce n’est pas vous.»
Il hocha la tête.
« Pourquoi êtes vous... Je veux dire, l’ensemble des elfes... Pourquoi vous soutenez Laërith ?
— Elle nous porte un peu plus d’estime que les autres.
— Et vous n’êtes pas gênés par le fait que ce soit un... Démon ?»
Kalia haussa les épaules.
« Non. On devrait ?
— Je ne sais pas. Mais même les vampires en ont peur à cause de ça.»
Elle sourit.
« On est habitué aux fées et aux diablotins, dans le coin. Alors, un Démon, c’est pas très différent, finalement.»
Mikaël soupira.
« Apparemment, si.
— Vous allez à Nonry pour la tuer, hein ?
— Non. Pas si je peux l’éviter.
— Je pourrais peut-être vous accompagner...»
Mikaël la regarda, surpris.
« Pourquoi ?
— J’ai toujours rêvé... De partir. C’est peut-être le moment, non ?»
Mikaël secoua la tête.
« Vous allez me ralentir.
— Qu’est-ce que vous en savez ? J’ai un cheval, et...»
Il soupira.
« Ça pourrait être dangereux.
— Et pas ici, peut-être ? C’est vous qui dites qu’on va être attaqué...
— Non. Je ne suis pas un prof pour tous ceux qui veulent partir à l’aventure.
— Je ne vous demande pas ça ! Je veux juste que vous me laissiez vous accompagner...
— Et ça vous avancera à quoi ?
— Vous savez ce que ça fait, d’être méprisée par tous ?»
Mikaël eut un léger sourire.
« Oh, oui. Mais ça changera quoi, pour vous ? À Nonry, vous ne serez plus méprisée parce que vous ne savez pas viser, mais parce que vous êtes une elfe. Qu’est-ce que vous gagnerez ?
— Je ne vois pas pourquoi je resterais à Nonry...»
Mikaël soupira.
« Je peux vous emmener à Nonry. Mais pas plus loin.
— Pourquoi ?
— Ce sera ma dernière... mission.»
Elle parut intriguée.
« Je ne comprends pas...»
Il sourit.
« Dans le cas improbable où je serais encore vivant — enfin, mort-vivant — après ma rencontre avec Laërith, j’arrête. »
Elle hocha la tête.
« D’accord. Vous m’emmenez à Nonry. Et je continuerai seule.
— Vous êtes sûre de bien vouloir ça ?
— Certaine.»
Il soupira.
« Très bien. Vous partirez avec moi demain. Pour le moment, j’aimerais dormir un peu... Il y aurait moyen de faire un peu de place par terre ?»
Elle sourit.
« Vous ne voulez pas du lit ?
— Et vous ?
— Si on part demain, je dois finir quelques réglages sur l’arbalète cette nuit. Dormez bien.»
*****
Lorsque Mikaël se réveilla, il trouva Kalia endormie sur sa table de travail. Il hésita un moment à partir sans elle, puis finit par la réveiller.
« Kalia ? fit-il en lui touchant l’épaule. Si vous voulez toujours partir, c’est le moment.
— D’accord», répondit-elle.
Elle se leva et empoigna quelques affaires : ses lunettes, son arbalète, un tournevis, quelques vêtements, et surtout quelques outils.
Puis ils se dirigèrent vers les chevaux et partirent au galop, laissant derrière eux les Monts Bessed.
*****
Anaïs dormait encore lorsque les trois chasseurs de vampire entrèrent dans sa chambre. Ils n’avaient pas eu à crocheter la serrure : l’aubergiste leur avait donné un double de la clé. Ils n’avaient pas eu à chercher où s’était réfugiée Anaïs : le Prince avait pris toutes les dispositions pour retrouver la jeune fille au plus tôt.
Ils firent quelques pas discrets vers la vampire. Elle dormait sur le dos. L’un d’entre eux avait un pieu en bois et une croix. Les deux autres étaient armés d’épées.
Tout alla très vite. Un homme plaça une lame sous le cou de leur proie. Le second retira d’un geste vif la couverture, et le troisième planta le pieu dans le coeur de la vampire. Le sang d’Anaïs inonda les environs.
*****
Mikaël et Kalia s’arrêtèrent à une auberge une fois la nuit tombée. Ils s’en approchaient à pied lorsque Mikaël s’arrêta brusquement, et dégaina son épée.
« Qu’est-ce qu’il y a ?» demanda Kalia.
Mikaël ne répondit pas, et avança.
Kalia aperçut alors, dans l’ombre, deux silhouettes. Deux personnes qui paraissaient s’embrasser...
Mikaël était proche d’eux. Kalia trottina pour le rattraper. Elle distingua alors la silhouette de dos : c’était une femme aux cheveux rouges. Puis Kalia réalisa qu’elle était en train de boire le sang de l’autre personne.
« Lâche-le», ordonna Mikaël.
Nadia se retourna lentement. Du sang coulait de sa bouche. Elle sourit.
« Mikaël ? Je ne m’attendais pas à te voir ici...
— Vraiment ?
— Tu veux partager le sang ?
— C’était ta dernière victime.»
Il se mit en garde.
Nadia se passa un doigt sur la lèvre, essuyant le sang, et le lécha.
« Je me pose une question, à ton sujet. Tu préférerais me tuer, moi, ou... » Elle tourna la tête vers sa victime, inconsciente. «... le sauver, lui ?»
Mikaël soupira. Parut hésiter. Et se dirigea vers l’homme à terre, tentant d’arrêter hémorragie.
Nadia sourit. C’est alors qu’apparut un point rouge sur son front.
« On peut peut-être faire les deux», dit Kalia, pointant son arbalète vers la vampire.
Puis le point rouge se retrouva sur le mur. Nadia n’était plus là. Elle se tenait maintenant derrière l’elfe, l’immobilisant. Elle lui lécha le cou. Kalia déglutit.
« Merde», fit Mikaël, toujours à genoux.
Il avait attrapé son arbalète et tentait de viser mais, dans l’obscurité, il avait plus de chances de toucher Kalia.
« C’est entre toi et moi ! cria-t-il. Lâche-la !»
Nadia fit quelques pas à droite, tenant toujours Kalia.
« Assis-toi, dit-elle doucement. Regarde le spectacle. Va soigner le type si tu en as envie. Mais si tu interviens, tu es morte. Compris ?»
Kalia hocha la tête et obéit. Elle se dirigea vers l’homme à terre et s’accroupit près de lui.
Mikaël s’approcha de Nadia. Il posa son arbalète au sol et reprit son épée.
Nadia fit apparaître la sienne. C’était une jolie épée. Elle était de taille respectable, était parfaitement lisse et affilée, et rayonnait d’une lueur bleue.
« Tu tiens vraiment à ce combat, hein ? demanda-t-elle. Mais tu n’as aucune chance.»
Mikaël se mit en garde, sans un mot.
Ils se tournèrent autour quelques instants.
« Alors, quoi ? demanda Nadia. Tu veux m’attaquer, oui ou non ?»
Ils continuèrent quelques instants. Puis Mikaël attaqua. Le combat commença. Les coups se succédaient à une vitesse incroyable, mais ils étaient tous parés ou esquivés. Seulement, Nadia ne paraissait pas attaquer véritablement.
Cela dura dix minutes. Mikaël commençait à fatiguer. Nadia lui asséna un coup qui lui entailla le bras.
« On arrête au premier sang ? demanda Nadia.
— Non», répondit Mikaël en tentant une attaque, que Nadia esquiva sans difficulté. Elle paraissait intouchable.
Il y eut encore quelques minutes de combat. Puis Nadia lança une attaque puissante. Mikaël para. Sa lame explosa sous le choc.
Nadia sourit. Elle s’arrêta.
« Ce coup-ci, tu as perdu.»
Mikaël laissa tomber le morceau qu’il lui restait de son épée.
« Pas encore.
— Tu ne t’avoues jamais vaincu, hein ?
— Jamais.»
Nadia sourit. Elle planta son épée dans le sol.
« On terminera plus tard. Je ne voudrais pas que tu sois en retard pour ton rendez-vous avec Laërith.»
Mikaël fronça le sourcil.
« Quoi ?
— Tu connais la prophétie, non ?
— Je ne vois pas le rapport.
— Le Démon qui trahira ses alliés et mettra le monde dans le chaos. Ça, c’est la partie écrite et racontée par tout le monde.
— Et il y en a une autre ?
— Le chevalier trompé qui se venge et tue le Démon. Magnifique histoire, non ?»
Mikaël ne répondit pas.
« Au fait, reprit Nadia. Garde l’épée.»
Et elle disparut.
Deux gardes se trouvaient devant la porte. Il entra. Deux autres gardes se trouvaient à l’intérieur. L’un tenait une arbalète pointée sur la prisonnière, l’autre avait une épée dégainée.
Elle était aussi enchaînée au mur et au sol par les poignets et les chevilles. Les chaînes la maintenaient dans une position entre debout et à genoux. Pas vraiment confortable.
Le prince eut un sourire suffisant.
« Alors, commença-t-il. Tu veux toujours me tuer si je lance l’attaque ?»
Anaïs ne répondit pas.
Le prince s’approcha d’elle. Il lui toucha le visage.
« Dommage, tu étais mignonne.
— Qu’est-ce que vous allez me faire ?
— Te brûler. Nous attaquons aujourd’hui. Voir une hérétique, une amie de Laërith, flamber augmentera le moral de nos troupes.»
Il ricana.
Elle sourit.
« Qu’est-ce qui t’amuse ? demanda-t-il.
— Toi. Je croyais que des crétins pareils, c’était juste des légendes.»
Il la gifla. Mais elle continuait à sourire.
« Mais c’est qu’il est courageux en plus... Frapper quelqu’un d’enchaîné, il n’y a pas à dire, il faut être un homme, un vrai.
— Tu feras moins la maline quand tu seras sur le bûcher. Emmenez-la.»
Il sortit de la salle. Les gardes la détachèrent partiellement, mais ses bras étaient toujours attachés et trois gardes armés l’escortaient.
*****
Mikaël et Kalia n’étaient plus qu’à quelques mètres du palais royal. Ils descendirent de cheval.
« Tu es certaine de vouloir venir ? demanda Mikaël.
— On va juste lui parler, de toutes façons, non ?»
Mikaël ne répondit pas.
« Je suis certaine de vouloir venir, reprit Kalia. Ne t’en fais pas pour moi.
— J’ai déjà tellement de morts sur la conscience... Je ne voudrais pas avoir la tienne en plus.
— Je ne ferai pas de bêtises.»
Mikaël sourit.
« D’accord. »
Il prit une profonde inspiration.
« Tu as peur ?» demanda-t-elle.
Mikaël ne répondit pas. Il se dirigea vers le portail. Il était gardé par deux sentinelles.
« Salut ! commença-t-il.
— Qu’est-ce que tu veux ? demanda l’un des gardes.
— On veut discuter avec la reine.
— Rien que ça ?
— Rien que ça. C’est une vieille amie.»
Les deux gardes éclatèrent de rire.
« Ben voyons !
— Laissez les entrer», dit une voix derrière eux.
C’était Armand.
« Salut Mikaël, fit-il.»
Mikaël sourit.
« Armand... Le port de l’uniforme te va bien...
— Je suis si content que tu sois en vie.
— Prie pour que ça dure.»
Il commença à avancer. Armand l’arrêta.
« Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Juste parler.
— Pas de bêtise, hein ?
— Pas de bêtise.»
Armand soupira.
« Je comprendrais que tu cherches à te venger, mais... elle regrette ce qu’elle t’a fait, tu sais ?
— Ne t’en fais pas pour ça. Je ne m’en porte pas si mal, finalement.»
Armand hésita.
« Alors, tu es devenu... un vampire ? demanda-t-il.»
Mikaël sourit.
« Ce n’est pas pire que de bosser pour un Démon.»
Armand hocha la tête.
« Et elle ? Qui c’est ?
— Je m’appelle Kalia, répondit l’elfe.
— Elle m’accompagne. Juste qu’à ce que tout ça soit fini.
— Fini ? Tu ne comptes pas juste lui parler, hein ?
— Dans le meilleur des cas, si.»
Il se dirigea vers la porte du palais.
« Je ne peux pas te laisser faire !
— Écoute, Armand. Je n’ai pas envie de me battre contre toi. Alors ne m’y force pas.
— Qu’est-ce que tu espères ? Tu n’as aucune chance contre elle !»
Mikaël s’arrêta. Il sourit.
« Alors, tu n’as pas à t’en faire. Tu n’auras qu’à lui demander de m’épargner. »
Puis il entra dans le palais.
*****
Alors que le soleil se levait, Anaïs était conduite au bûcher et attachée.
Il y avait une grande foule pour admirer le spectacle. La plupart étaient des soldats, qui partiraient ensuite reconquérir l’ouest. Anaïs soupira. Elle avait échoué.
Le prince fit un discours. Il brûlait Anaïs car elle pactisait avec le Démon. Il espérait que sa mort leur donnerait le courage de vaincre les troupes de Laërith. Il expliquait qu’ils allaient livrer une bataille monumentale entre le Bien et le Mal, d’où ils ressortiraient vainqueurs, ce qui rendrait toute sa gloire à Erekh.
Puis il mit le feu au brasier.
Et Anaïs commença à brûler.
*****
Laërith et Lucie était en train de discuter dans la chambre, lorsque la porte s’ouvrit. Elles se tournèrent et aperçurent Mikaël.
Laërith parut surprise, puis sourit.
« Alors, tu es vivant ?
— Presque, répliqua Mikaël. J’aimerais qu’on discute. Seuls.»
Laërith acquiesça. Lucie et Kalia sortirent de la pièce, et refermèrent la porte.
Laërith se précipita dans les bras de Mikaël.
« Je suis désolée pour ce que je t’ai fait. Vraiment désolée.»
Elle commença à sangloter. Mikaël était un peu déboussolé.
« Je... Ce n’est pas grave. Je ne t’en veux pas. »
Laërith leva la tête.
« C’est vrai ?»
Il sourit.
« C’est vrai. Mais si je te mords dans le cou, il ne faudra pas m’en vouloir non plus.»
Elle sourit.
« Tu aurais du repasser plus tôt... Tu sais, je m’étais emportée, je...
— Je sais. »
Elle s’écarta un peu de lui, et s’assit sur le lit.
« Comment va Anaïs ? demanda-t-elle.
— La dernière fois que je l’ai vue, bien.»
Elle hocha la tête.
« Tu sais, reprit-il, si je suis venu, ce n’est pas uniquement pour te parler de tout ça...
— Pourquoi, alors ?»
Il soupira.
« Il faut que tu démissionnes. Que tu abdiques. Bref, que tu ne sois plus reine.»
Laërith parut surprise.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Pourquoi j’abdiquerais ?
— Tu le sais bien.
— Parce que je suis un Démon, hein ? cracha-t-elle.
— Ouais. Je veux dire... Je n’ai rien contre toi. Tu n’es pas pire que n’importe quel autre roi. Mais si tu veux garder le pouvoir, il va y avoir une guerre. Et ça n’en vaut pas la peine.»
Elle secoua la tête.
« Je gagnerai. Et je leur montrerai que je suis plus forte qu’eux.
— Et tous les morts ? Qu’est-ce que tu en fais, d’eux ? »
Elle parut hésiter.
« C’est eux qui veulent la guerre ! cria-t-elle. Et bien ils l’auront !»
Mikaël soupira.
« Tu es prête à tuer des milliers de gens pour montrer que tu as raison ?»
Elle parut soudain furieuse.
« Tu es comme les autres ! hurla-t-elle. Tu veux juste que j’abandonne !»
Sans avoir besoin de le toucher, elle le projeta contre le mur, puis se précipita hors de la chambre.
«Merde», fit Mikaël en se relevant.
Il sortit son arbalète, et partit à sa poursuite.
*****
Mikaël arriva dans le hall, en bas. Il y avait aussi Armand, Kalia et Lucie.
Armand était assis à terre. Il avait un carreau d’arbalète dans la jambe. À coté de lui, une dizaine de carreaux étaient plantés dans le mur. Kalia s’agitait près de lui. Lucie paraissait plutôt amusée.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Mikaël.
— Elle est descendue vers la cave, répondit Lucie. Ton amie a voulu lui tirer dessus. Armand n’a pas voulu. Ton amie a tiré sur Armand.
— Je suis désolée ! fit Kalia.
— Mais quelle conne ! gémit Armand. Et c’est quoi cette putain d’arbalète ?»
Kalia n’eut pas le temps de répondre. La porte principale s’ouvrit. Tous se retournèrent. C’était Laërith.
Elle n’avait pas les mêmes vêtements qu’il y avait quelques instants. Elle portait maintenant un long manteau en cuir noir, des chaussures étranges, une jupe noire bien trop courte pour être décente, et un haut noir. Et elle n’avait plus d’ailes.
Mikaël pointa son arbalète sur elle. Elle leva les yeux au ciel.
« C’est un geste de bienvenue, chez toi, de me pointer une arbalète dessus chaque fois qu’on se revoit, ou quoi ?»
Mikaël parut surpris.
Elle fit quelques pas en avant.
Mikaël gardait l’arbalète fixée sur elle.
Laërith s’arrêta.
« Ah oui. Pardon. C’est possible de vous expliquer un petit truc, avant de finir embrochée ?»
Tous la regardaient d’un air surpris.
« Vous voyez, reprit-elle, moi, ce n’est pas elle.
— Qu’est-ce que tu racontes ?» demanda Lucie.
Laërith sourit.
« Ce n’est pas clair, hein ? Bon, il y a deux Laërith. Moi, et l’autre. Vous me montrez où est l’autre, et on règle ça ensemble. OK ?»
Mikaël baissa son arbalète.
« Deux Laërith ?
— Je t’expliquerai.»
Elle regarda Armand, au sol.
« Mais c’est pas vrai... On vous laisse seuls trois minutes, et ’faut que vous fassiez des bêtises.»
Elle s’accroupit auprès de lui.
« Si t’es pas elle, commença Armand. Elle, c’est qui ?
— Ça, c’est ce que je dois régler, répondit-elle en regardant la blessure. Quelqu’un peut aller me chercher un morceau de tissu ?»
Lucie se précipita, et revint rapidement avec une nappe, qu’elle lui tendit.
Laërith sortit sa dague de nulle part et commença à la déchirer. Puis elle enleva le carreau d’un geste précis, et plaqua le pansement improvisé sur la plaie.
« Toi, ordonna-t-elle à Kalia, tu comprimes la plaie. »
Elle se releva.
« Moi, reprit-elle, je vais régler ce problème avec moi-même.
— Je t’accompagne, fit Lucie.
— Non.
— Je suis la seule personne capable de la calmer ! Enfin, la seule en état de marcher.»
Laërith hésita, puis acquiesça.
« OK, répondit-elle.
— Je viens aussi», dit Mikaël.
Laërith se tourna vers lui et le regarda dans les yeux.
« Laisse moi régler ça, d’accord ? Fais moi confiance.»
Mikaël soupira.
Elles se précipitèrent vers la cave.
« Je n’ai pas tout compris, dit Kalia en finissant de bander Armand.
— Tu tires toujours sur les gens quand tu ne comprends pas ? répliqua ce dernier.
— Je t’ai dit que j’étais désolée ! C’était un accident !
— Tirer un carreau par accident, je veux bien. Quinze, ça me paraît plus dur.
— C’est toi qui t’es mis devant elle !
— Vous ne pouvez pas vous taire un peu ? demanda Mikaël. Armand, elle t’a dit qu’elle était désolée. Maintenant, si tu penses que ça ne suffit pas, tu te sers de ton rang et tu la fais jeter au cachot.»
Kalia lui lança un regard furieux. Mikaël et Armand sourirent.
« J’espère qu’elles vont se débrouiller, fit Mikaël.
— Meoooow.»
Il baissa les yeux sur le chat noir.
« Je t’avais oublié, toi. T’étais avec elle ?»
Fait surprenant, le chat ne répondit pas.
Mikaël se tourna vers Armand.
« Ça va ?» demanda-t-il.
Armand haussa les épaules.
« La jambe, oui. Mais j’ai peur pour elle.
— Tu veux dire, l’autre Laërith ?
— Ouais. »
Mikaël soupira. Il s’assit à coté d’Armand, par terre. Kalia finit par les rejoindre.
« Qu’est-ce qu’il se passe, maintenant ?»
Mikaël haussa les épaules.
« On attend qu’elles reviennent.
— Et si elles ne reviennent pas ?»
Mikaël ne répondit pas.
*****
Elles finirent par revenir, une dizaine de minutes plus tard.
« Alors ? demanda Armand.
— Morte», répondit Laërith.
Armand baissa la tête, l’air triste.
« Pourquoi ? demanda-t-il, doucement.
— Parce que c’était le Mal, répondit Laërith.
— Le Mal ? Et toi, tu n’es pas le Mal, peut-être ?»
Laërith baissa la tête.
« Ce n’était pas de sa faute. Mais depuis des milliers d’années, des gens croient dans une prophétie où le Démon qui arrivera sur Erekh va faire le mal et détruire le pays. Et ici, quand on croit à quelque chose, ça arrive. Elle n’avait pas le choix.
— Je n’ai toujours pas compris, commença Mikaël. Pourquoi tu t’es... «dédoublée» ?
— J’étais un démon. Mais je n’étais pas vraiment maléfique, hein ? Alors, la prophétie ne se serait pas réalisé. Du coup, j’ai été écartée du processus.
— Tu veux dire... par la prophétie ?
— En quelque sorte.
— Comment tu es revenue ?
— Un peu comme je suis venue.
— Tu veux dire, en étant invoquée ?»
Elle sourit.
« Non. Je veux dire en n’ayant pas tout compris. Au fait, où est Anaïs ?
— Elle... voulait empêcher la guerre. J’espère qu’elle a réussi. J’espère qu’elle va bien.»
*****
Alors que le corps d’Anaïs était entièrement entouré de flammes, et qu’il commençait à brûler, une voix puissante résonna.
« Arrêtez !»
Tous les regards se tournèrent vers l’origine de la voix. C’était une jeune fille, aux cheveux rouges. Elle commençait à grimper sur le brasier, sans se soucier des flammes.
« C’est aussi une vampire ! hurla le Prince. Abattez la !
— Silence !»
Elle était proche d’Anaïs, maintenant. Elle fit face au Prince. Et déploya des ailes, sorties de nulle part. Elles étaient blanches. Elles paraissaient faites de plumes, mais donnaient l’impression que ces plumes elles-mêmes étaient faites de lumière.
Les flammes s’éteignirent.
« Vous vous apprêtez à mener une guerre, qui va mettre à feu et à sang le pays, et pourquoi ? Pour aller éliminer le Démon.»
Le silence était absolu dans le public. Tous paraissaient calmés par le son de sa voix. C’était une voix à la fois puissante et calme.
« Or, continua-t-elle, à l’heure actuelle, ce Démon est déjà mort !»
Il y eut des acclamations parmi le public. Mais elles se calmèrent rapidement lorsqu’elle chercha à continuer.
« Le chevalier Mikaël, revenu d’entre les morts pour se venger, et rétablir la justice pour Erekh, s’est sacrifié pour mettre fin au règne ténébreux.»
Il y eut à nouveau quelques acclamations.
« Maintenant, Erekh est réunifié. La guerre ne doit pas avoir lieu. Si vous devez aller à l’ouest, ce doit être pour reconstruire, et non pas pour détruire.»
Elle se tourna vers Anaïs.
« Quand à cet être abject, qu’il brûle, afin que son âme puisse aller rejoindre notre Seigneur.»
Les flammes, qui s’étaient arrêtées, reprirent de plus belle. Elles s’élevèrent à plusieurs mètres de hauteurs. Lorsque cela fut fini, il n’y eut plus rien.
Nadia et Anaïs réapparurent au château de Nonry.
« Amen» termina Nadia, souriante.
Elle soupira. Cette sensation lui était familière, maintenant. Elle avait déjà passé un certain temps dans le néant avant d’être invoquée, temps que l’absence absolue de sensation et d’activité avait rendu sans fin. Elle commençait à se demander si elle ressentirait la même chose cette fois-ci.
Elle tenta de s’asseoir, ce qui n’est pas une chose évidente lorsqu’on est dans le vide, puis essaya de réfléchir aux derniers événements. Mikaël, Armand, Anaïs. Elle se demandait ce qu’ils étaient devenus. Il y avait eu le conseil, la discussion... Le roi avait finalement décidé de l’éliminer. Un soldat avait tiré. Une flèche lui avait transpercé le coeur...
Alors, c’était ça ? Elle était morte encore une fois ?
*****
Elle était encore à moitié éveillée, à se remémorer ce qui avait été sa dernière vie. Elle repensa à Anaïs, à Armand. À Mikaël. Les pauvres, songeait-elle. Ils avaient tous abandonné leur vie — ou leur non-vie — à cause d’elle. Elle se demandait ce qu’ils avaient pu devenir. Peut-être étaient-ils tous morts, tués par les soldats du roi ? Peut-être avaient-ils tous pu s’enfuir, sains et saufs ?
Puis elle repensa à sa dernière expérience dans le néant. Une éternité, passée à attendre. Sans rien à faire. Elle avait beaucoup pensé, aussi. Elle avait beaucoup dormi. Elle avait rêvé. Et finalement, elle avait été libérée de tout cela. Elle ne savait toujours pas exactement pourquoi l’invocation l’avait ramenée, elle. Peut-être juste le hasard. Un coup de chance. Y avait-il une chance que le hasard se reproduise ? Y avait-il une chance qu’elle puisse jamais retoucher quoique ce soit de solide ?
*****
Et puis, il y eut un miaulement. Laërith ouvrit les yeux. Elle se demanda si elle avait rêvé ce bruit. Probablement. Puis, elle aperçut deux lueurs. Leur couleur était difficile à déterminer : par moment, elles paraissaient vertes, ou jaunes, voire gris ou bleu.
« C’est un rêve ? demanda-t-elle.
— À ton avis ?» répondit la créature, en se plaçant en face d’elle.
Elle essaya de voir ce que c’était. Elle tendit la main. C’était doux. Elle caressa un moment la boule de poils. Elle se rappelait bien le chat qui l’avait suivi tout le temps qu’elle avait passée sur Erekh. Mais comment pouvait-il être ici ?
Elle se passa la main sur les yeux.
« OK. Reprenons depuis le début. Tu es un chat qui parle ?
— Bien sûr que non, répondit le chat. Tout le monde sait que les chats ne parlent pas.
— C’est qu’il m’avait semblé...
— Non, continua le chat en lui coupant la parole. Tu n’as jamais fait d’études, ou quoi ? Comment voudrais-tu que mon anatomie me permette de parler ?
— Désolée, mais...
— Non. Je me contente juste d’imprégner une pensée dans ton esprit. Mais je veux bien concevoir que pour une créature inférieure, cela puisse se ressembler.»
Laërith sourit.
« OK, OK. Et est-ce que ce chat, pardon, je voulais dire cette créature supérieure, pourrait avoir l’amabilité de me dire, ou d’imprégner dans mon esprit, ce qu’il fout ici ?»
Le chat parut lever les yeux au ciel — ou, du moins, il aurait levé les yeux au ciel s’il y avait eu un ciel quelque part au-dessus de sa tête.
« Je suis venu donner un coup de patte à une jeune fille mignonne mais absolument stupide qui m’a l’air totalement incapable de se débrouiller par elle-même.»
*****
« Mmmh, ce n’est pas encore ça...»
Laërith soupira.
— Ça fait combien de temps qu’on essaie ?
— Pas qu’on essaie. Que tu essaies. Moi, j’y arrive très bien.
— Et bien moi, j’arrête !
— Tu abandonnes déjà ?
— Non, je fais juste une pause. On a le temps, non ?»
Le chat parut réfléchir.
« Pas faux.
— Je peux te poser une question ?
— Si ça peut te faire plaisir...
— Tu es quoi, au juste ? Je veux dire, les chats normaux ne parlent pas...
— Je ne parle pas.
— Les chats normaux n’imprègnent pas non plus des pensées dans les esprits des gens.
— Bon, on va commencer du début. Tu es au courant que quand les amis de ton monde se mettent à croire ou à imaginer des trucs, ça peut finir par se réaliser plus ou moins, dans, disons, d’autres dimensions ?
— Comme Erekh, tu veux dire ?
— Gagné. Quand les gens imaginent un monde médiéval avec des dragons et autres créatures du même genre, ça donne Erekh.
— Je n’ai pas vu de dragons.
— Mais tu as compris le principe ?»
Elle sourit.
« Oui, j’ai compris.
— Bon, et ben quand les gens imaginent qu’un chat peut être en même temps mort et vivant, ça donne moi.»
Laërith leva un sourcil.
« Tu veux dire le chat de Schrödinger ?
— Je ne suis le chat de personne !»
Laërith sourit à nouveau, et caressa la tête du chat.
« D’accord. Mais quel est le rapport entre être mort et vivant et pouvoir être intelligent et pouvoir parl... imprégner des pensées dans l’esprit des gens ?
— Être mort et vivant à la fois permet parfois d’ouvrir certaines nouvelles voies. Enfin, ça n’a pas l’air d’être ton cas.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu es en même temps morte et vivante, non ?
— Je suis totalement morte, non ?
— Et ton autre toi est totalement vivante.
— C’est quoi, ce délire ?»
Le chat eut un léger sourire. Enfin, ses lèvres dessinaient toujours une sorte de rictus, mais là, on avait presque l’impression que c’était volontaire.
« Tu n’as pas compris pourquoi tu t’étais retrouvée ici ?
— Je me suis pris un carreau d’arbalète ?
— La première fois qu’on s’est vus, tu avais déjà un carreau d’arbalète. Et tu te portais mieux que ça.
— Tu veux dire que ce n’est pas le carreau qui m’a tuée ?
— Ça y a peut être un peu contribué.»
Elle soupira.
« Alors, ça serait quoi ?
— Tu es au courant qu’il y avait une sorte de prophétie sur Erekh ?
— Le Démon qui se ramène et qui sème la destruction ?
— Brillant résumé. Maintenant tu te rappelles du principe qui fait que quand les gens croient en un truc, ça se réalise ?
— Tu veux dire que la prophétie va se réaliser ?
— Ce que je veux dire, c’est que toi, t’es peut-être un Démon, t’es peut-être stupide, mais t’es plutôt gentille et raisonnable. Alors avec toi dans le rôle principal, la prophétie n’aurait jamais marché.
— Et alors ?
— Alors ? Hop, un petit carreau d’arbalète dans ton coeur, une petite balade dans le vide inter-dimensionnel, et il n’y a plus qu’à remplacer la gentille Laërith par quelque chose qui ressemble déjà un peu plus à un Démon, si tu vois ce que je veux dire.»
Laërith réfléchit un moment.
« Et donc, il y a maintenant une autre moi sur Erekh. En bien plus méchante. Uniquement pour qu’une prophétie à la con puisse se réaliser ?
— Ce n’est pas uniquement la prophétie. Mais t’es un Démon. Tout le monde croit donc que tu vas faire le Mal et suivre ce qu’a dit la prophétie. Comme c’est absolument incompatible avec ta personnalité, il fallait que tu ailles voir ailleurs.
— Alors, ça veut dire qu’Erekh est en danger ?
— Erekh, non. Je suis certain qu’un vaillant chevalier, ou peut-être une équipe de héros, va finir par se pointer et sauver le monde. C’est la logique.»
Laërith baissa la tête.
« Comment tu connais tout ça ? demanda-t-elle.
— Ça fait un bail que je me balade dans le coin. À force, on finit par comprendre un peu comment tout ça marche. Et accessoirement, je suis peut-être un peu moins idiote que toi.»
Ils y eut un moment de silence absolu. Puis Laërith finit par reprendre la parole :
« Et Mikaël ? Et Anaïs ? Et Armand ? Comment ils vont ?
— Quand je suis parti, ça n’avait pas l’air d’être la grande forme pour Mikaël. Tu l’as sérieusement amoché. Les autres, ça devrait aller.
— Je l’ai amoché ? Tu veux dire, l’autre ?
— Bien sûr. J’ose quand même espérer que tu es capable de te rappeler de ce que tu fais. Mais je serais toi, je ne me préoccuperais pas trop de lui.
— Pourquoi ?
— C’est un Héros. Et les Héros ne meurent jamais. Pas sur Erekh, en tout cas. Sauf quand ils se sacrifient pour sauver le monde, ou des trucs du genre, mais ce n’était pas le cas.
— Si tu le dis...
— On se remet au boulot ?
— J’ai une dernière question... Pourquoi tu m’aides ?»
Le chat se gratta la tête avec sa patte arrière.
« Tu ne viens pas d’Erekh. Tu viens de la Terre.
— Et alors ?
— Sur Terre, n’existe que ce qui est réel. Pas de chats télépathiques. Alors, si tu arrives à retourner là-bas, je veux que tu m’y amènes.
— Pourquoi ?
— Ce n’est pas très facile, pour un chat, d’être intelligent. Si je vais sur Terre, je deviendrais peut-être un chat normal.»
Laërith soupira.
« Moi aussi, j’aimerais bien devenir une humaine normale.» Elle sourit, et caressa le chat. «Si on arrive à rentrer sur Terre, je t’adopte.»
*****
Le chat se gratta l’oreille, d’un air distrait.
« Tu n’es pas très douée.
— Avec tes explications, aussi...
— C’est dur à expliquer. Basiquement, il faut juste imaginer que tu tombes, ou que tu voles, à travers la structure de l’univers.»
Elle soupira.
« Et comment tu sais où il faut aller ?
— Je sens qu’il y a un autre monde pas très loin.
— Et il y a une chance de revenir sur Terre ?
— Comme ça, non. Trop loin pour toi. Et pour moi aussi, d’ailleurs.
— On n’a aucun moyen ?
— Peut-être que si. Sur Erekh, j’ai entendu parler d’une sorte de portail avec la Terre. Mais je n’ai pas tout suivi.
— Donc, il faut revenir sur Erekh.
— On est trop loin, maintenant. Il y a un autre monde relativement proche. C’est là qu’on va aller.
— Mais je n’ai pas envie de m’amuser à visiter tous les mondes possibles et imaginables ! Je veux rentrer chez moi.»
Le chat eut ce qui aurait vaguement pu s’apparenter, chez un être humain, à un haussement d’épaules.
« Écoute, tu fais un peu d’efforts. On arrive sur ce monde. On regarde s’il n’y a pas un portail. Si ce n’est pas le cas, on ira sur Erekh, mais ça va prendre un sacré temps.»
Laërith baissa la tête.
« OK.
— Pourquoi tu tiens tellement à revenir sur ton monde, au fait ?
— Je... Je ne sais pas. C’est chez moi. Et puis... il y a quelqu’un que j’aime, là-bas.
— Ah. L’amour.»
Laërith sourit.
« Ouais. J’aimerais juste qu’on soit ensemble. Et avoir une vie normale.
— Moi, je veux juste une vie normale.
— Pas d’amour chez les chats ?
— Pas avec les chats quantiques, en tout cas.
— Désolée. Tu dois te sentir vraiment seul...
— On s’y fait.»
Ils restèrent silencieux un certain temps. Puis Laërith caressa le ventre du chat. Il se mit à ronronner.
« Tu as un nom, au fait ?
— Non. Personne ne m’appelle.»
*****
« Tu as fait quelques progrès.
— Merci. Mais je n’ai pas l’impression qu’on ait beaucoup avancé. Ça fait combien de temps qu’on est là ?
— Aucune idée. Et puis, le temps est relatif.»
Laërith soupira.
« Enfin, au moins j’ai quelqu’un avec qui parler...
— À ce propos, ce serait bien si tu pouvais te taire un peu de temps en temps. Et te remettre au travail.
— Ça doit faire des jours qu’on ne fait que ça ! Et ça ne donne rien. J’ai envie d’une pause !
— Tu feras une pause une fois qu’on sera arrivé. C’est plus agréable que dans le vide, non ?»
Laërith se remit à se concentrer. Le principe n’était pas bien compliqué : il fallait se servir de son esprit pour naviguer à travers le vide absolu séparant les univers. Tout le problème était d’appliquer le principe.
*****
Quelques heures passèrent. Laërith et son professeur félin poursuivaient leurs efforts.
Puis, soudainement, il sembla à Laërith qu’elle chutait. Bien sûr, dans le vide absolu, repérer le mouvement n’était pas chose facile, mais avant, elle avait l’impression de flotter. Maintenant, elle tombait.
Elle arrivait maintenant à sentir les différentes dimensions, ce qui n’est pas une chose facile. C’est un peu la même chose que de regarder un stéréogramme en vain pendant des heures, et de voir d’un coup sortir de la feuille un objet en trois dimensions. En cent fois plus intense.
Puis elle s’écrasa. Une vague de douleur se répandit dans l’ensemble de son corps. De la lumière lui fit mal aux yeux. Elle resta couchée au sol — du bitume — quelques instants. Puis elle se releva doucement. Elle jeta un coup d’oeil aux alentours. Des murs gris. Un peu de ciel au-dessus de sa tête. Elle avait donc atterri dans une ville.
« Et ben voilà, fit le chat. Tu as quand même fini par y arriver.»
« Tu sais où est-ce qu’on est ?» demanda Laërith au chat, qui était en train de se lécher la queue.
« Aucune idée. Comment je le saurais ?
— C’est toi qui connais tout, non ?
— Pas ici, en tout cas.»
Laërith hocha la tête.
« Ok. Allons voir un peu ce qu’il y a.»
Elle commença à se diriger vers la rue.
« Attends un peu», fit le chat.
Elle s’arrêta.
«Quoi ?
— Heu... Et bien, pour commencer, tu es, comme qui dirait, nue.»
Elle baissa la tête.
« Merde. Pourquoi ça fait toujours ça quand on réapparaît ?
— À vrai dire, dans mon cas, ça me paraissait plutôt naturel... »
Elle sourit.
« En gros, tu n’en sais rien.
— Mauvaise langue. Je pense que ça vient de l’apparence physique que ton esprit dégage, plus ou moins inconsciemment. Champ morphique, ça s’appelle.
— Si tu le dis. Ça ne me dit pas comment je vais trouver de quoi m’habiller.
— Si. Tu n’as qu’à te visualiser habillée, je suppose.»
Elle soupira.
« Comme pour ne plus avoir les ailes ?
— Exactement.»
Subitement, des vêtements apparurent sur la jeune fille : une jupe, un haut, un manteau et des baskets. Le tout était noir.
Elle sourit.
« J’imagine que ça doit réduire les frais de garde-robe, cette technique.
— Ne te réjouis pas trop vite. Déjà, je doute que ça marche sur ton monde. Ensuite, ça risque de ne pas durer éternellement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que ça te demande un effort de concentration. Ce n’est pas ton apparence naturelle. Si tu te déconcentres, tes vêtements risquent de disparaître.
— Il faut voir le bon côté des choses : c’est pratique, pour se déshabiller.
— Peut-être, mais tu devrais quand même penser à acheter des vêtements un peu plus... réels.»
Elle hocha la tête.
« En attendant, on y va ?
— Il a l’air d’y avoir beaucoup de bruit et de monde...
— Ça te fait peur ? rétorqua-t-elle en souriant.
— C’est pas ça. C’est juste que je n’aime pas la foule.
— On ne va pas rester bloqués ici, de toutes façons. Allez, viens.
— D’accord, d’accord, répondit le chat en lui emboîtant le pas. Essaie juste de faire en sorte que je ne finisse pas écrasé par un type qui n’aura pas regardé où il marchait.»
*****
Ils arrivèrent dans la rue. Les bâtiments n’étaient pas véritablement imposants — la plupart n’avaient guère plus de quelques étages, mais ils portaient pour la plupart un certain nombre d’affiches et d’enseignes clignotantes. Il y avait toutes sortes de boutiques, et la rue était remplie de personnes venues là pour faire du shopping ; il y avait peu de voitures, et les rares qui passaient devaient le faire au ralenti.
Laërith mit un certain temps à réaliser que les gens autour d’elle parlaient tous anglais. Elle bifurqua dans une rue parallèle, où il y avait moins de monde. Le chat la suivit.
« Ça va ? lui demanda-t-elle. Tu ne t’es pas trop pris trop de coups de pied ?
— Tu rigolerais moins si tu avais ma taille.»
Elle sourit.
« Toujours à te plaindre, hein ?»
Le chat ne répondit pas.
« C’est marrant, reprit-elle. Ça a l’air de vachement ressembler à la Terre. Il y a une chance qu’on soit tombés dessus ?
— Aucune, répondit le chat. Si on était sur Terre, tu n’aurais pas pu faire apparaître tes vêtements comme ça. Et moi, je ne penserais plus comme ça. Enfin, j’espère.»
Elle soupira.
« Dommage. Pourquoi ils parlent anglais, ici, alors qu’ils parlaient un espèce de français sur l’autre monde ?
— Tu n’en as pas marre, de poser des questions stupides ?»
Elle sourit.
« Et toi, tu n’en as pas marre de râler ?»
Le chat ne répondit pas. Ils continuèrent à avancer silencieusement. Ils débouchèrent sur une avenue. Si les bâtiments étaient à peu de choses près les mêmes que ceux de l’autre rue, il y avait là un grand nombre de voitures, circulant relativement vite. Il y avait aussi une grande proportion de motos.
« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda le chat. Je n’ai aucune envie d’aller près de tous ces engins.
— J’irais bien prendre quelque chose à manger. Tu n’as pas faim ?
— Tu comptes payer avec quoi ?
— C’est le genre de détails qui s’arrangent. Je reviens tout de suite. Tu m’attends là ?
— Comme si j’allais aller faire du shopping...»
*****
Laërith revint au bout d’une demi heure, un sac à la main.
« Tu n’as pas trouvé le temps long ?» demanda-t-elle au chat, qui s’était étendu sur le dos.
« Ça va. Tu as trouvé quelque chose ?»
Laërith acquiesça de la tête. Elle s’assit à côté de lui et déballa ce qu’il y avait dans son sac : une barquette de frites et des sandwiches.
« Ce n’est pas grandiose, mais ça changera de ce qu’ils avaient sur Erekh.
— Comment tu as payé ?»
Elle sourit. Elle sortit des billets verts de sa poche.
« Il y a quelque chose de génial, dans ce monde et sur Terre, c’est les distributeurs automatiques de billets.»
Le chat lui jeta un regard interrogatif.
« Tu veux dire que les distributeurs donnent de l’argent, comme ça, à tout le monde ?
— Il faut mettre une carte, normalement. Tu as un crédit limité. Mais avec le bon coup de main, le distributeur te donne tout ce que tu veux.
— Oh. C’est du vol, quoi ?
— Je suppose que oui.»
*****
Une fois leur repas terminé, Laërith et le chat décidèrent de ce qu’ils allaient faire.
« Je te préviens, je n’ai aucune envie de me balader dans cette ville bruyante et puante.»
Elle sourit.
« Et qu’est-ce que tu veux faire ? Dormir toute l’après midi ? Je croyais qu’il fallait essayer de trouver un portail vers Erekh ?
— Et tu me vois me balader en posant des questions à tout le monde ?
— Non. Mais moi, j’ai envie de le faire. Il faut qu’on se fixe un point de rendez-vous.
— L’endroit où on a débarqué ? Ça m’avait l’air calme.>
Laërith acquiesça de la tête, et se dirigea vers l’avenue.
« OK. À tout à l’heure.
— C’est ça. Et n’oublie pas que tu vas te renseigner, pas faire les boutiques.»
*****
Laërith parcourut l’avenue pendant un certain moment. Peu à peu, les bâtiments changeaient, devenant de plus en plus gris, avec un grand nombre de surfaces vitrées, et plus hauts. Il y avait maintenant moins de monde dans les rues ; il n’y avait en effet presque plus de boutiques. Les personnes qui se trouvaient là marchaient d’un air pressé, et portaient presque tous un costume et la cravate.
Trouvant l’endroit inintéressant, elle décida de revenir un peu en arrière, puis elle bifurqua, empruntant une autre large rue.
Elle marcha quelques instants, et arriva sur une grande place, pleine de monde. Il y avait des grands magasins tout autour : magasins de disques, de livres, cinémas... L’ambiance contrastait avec celle de l’avenue, où tous les commerces ou presque étaient petits et spécialisés.
Elle se dirigeait vers une autre rue lorsqu’un policier l’interpella. Il était imposant, tant par sa carrure que son équipement : il portait un casque avec une visière, une matraque, et un pistolet à gros canon. Son uniforme était bleu marine.
« Qu’est-ce qu’il y a ?» demanda-t-elle, en anglais.
Le policier la regarda de haut en bas et de bas en haut.
« Votre tenue.»
Elle baissa les yeux.
« Qu’est-ce qu’elle a ?
— Elle est peut-être adaptée à certains endroits chauds, mais ici, vous devez respecter quelques principes de décence.»
Elle soupira.
« OK, on voit le bas de mes jambes. Vous n’allez quand même pas m’arrêter pour ça ?
— Qu’est-ce qu’il se passe ?» demanda un autre policier, venu rejoindre son collègue. Il paraissait relativement moins agressif.
« Regarde cette tenue, répondit le premier policier. C’est peut-être une agitatrice.»
Le second sourit. Il approcha sa main du visage de Laërith, écartant ses cheveux près de son oreille.
« Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle en s’écartant un peu.
— Pas de boucle d’oreille ?» demanda le policier.
Elle leva les yeux au ciel.
« C’est un crime aussi ?»
Le policier sourit.
« Non, ce n’est pas un crime. Je vais juste prendre votre nom et vous laisser partir.
— D’accord. C’est Laërith.
— Ça s’écrit comment ? Pas courant, comme nom.»
*****
Lorsque Laërith entra dans la rue, après que les agents l’eurent laissée repartir, elle aperçut un homme, apparemment jeune, aux cheveux bleus, adossé contre le mur.
« Alors, on a des problèmes avec la police ?» demanda-t-il alors qu’elle passait à côté de lui.
Elle s’arrêta.
« Ils sont réglés.»
Il sourit.
« Vous avez eu de la chance. Des fois, ils arrêtent des gens, pour ce genre de choses.»
Elle fronça les sourcils.
« À cause d’une jupe trop courte ?»
Il fit non du doigt.
« Tu n’es pas d’ici, hein ? T’as un accent bizarre.
— Non. Je viens... d’ailleurs.
— Alors, je vais te faire un petit résumé. Tu vois, dans l’Éther...
— L’Éther ?
— Ici, quoi. Enfin, ça désigne aussi une sorte d’énergie, mais on verra ça plus tard, OK ? Donc, dans l’Éther, pour faire simple, il y a deux... disons, deux camps.»
Elle soupira.
« Le Bien et le Mal ?»
Il sourit.
« Si on veut. Il y a l’Éther du haut, et l’Éther du bas. Ou l’Éther de la lumière et celui de l’obscurité, comme tu veux. C’est pas le grand amour. Dans l’Éther du haut, la Police aime pas trop les types de l’Éther du bas. Ce que tu portes, là, ça se porte plutôt de l’autre côté, alors les flics, ils aiment pas.»
Elle hocha la tête.
« D’accord. Je vois. Quand tu dis Éther d’en-haut, et Éther d’en-bas, ça n’est pas qu’une métaphore, hein ?
— En effet. Si ça te tente, un petit tour de l’autre côté, je peux t’accompagner, si tu veux.
— On y va comment, de l’autre côté ?»
Il désigna du doigt une plaque d’égouts.
« C’est très simple, répondit-il. Par là, et on ressort de l’autre côté.»
Elle sourit, et secoua la tête.
« Sans façons. Je n’ai aucune envie de jouer à l’acrobate dans les égouts avec un type que je ne connais pas.
— Tu n’as pas confiance ? Il n’y a que quelques mètres à parcourir, là-dessous. Et c’est très propre...
— Non. Par contre, si tu peux me dire où il y a un hôtel...
— Je n’en sais rien. Par contre, je connais un petit coin sympa de l’autre côté...
— J’ai dit non, d’accord ?»
Elle commença à s’éloigner. Il sourit.
« OK, OK. Comme tu voudras.»
Elle s’arrêta.
« Attends une seconde. Tu n’aurais pas entendu parler d’un endroit qui s’appellerait «Erekh» ?
— Erekh ? Non. Désolé.
— Ce n’est pas grave. Bye.»
Elle recommença à avancer.
« Si tu changes d’avis, je suis toujours dans le coin.»
Elle ne se retourna pas.
*****
Laërith continua à se promener un moment encore, allant au hasard. Elle traversa un quartier purement résidentiel, pas forcément désagréable, mais qui ne l’intéressait pas pour le moment.
Elle pris ensuite une autre route, et se retrouva brusquement dans une sorte de zone industrielle. Les usines étaient grises, et très imposantes. L’air était atrocement pollué ; ce qui était d’ailleurs surprenant car quelques mètres plus tôt, il ne l’était pas du tout.
Elle traversa à vive allure cet endroit déplaisant, et se retrouva dans le quartier commercial qu’elle avait quitté plus tôt, ce qui était plutôt étrange étant donné qu’elle avait marché à peu près tout droit. Elle se dirigea vers une direction qu’elle n’avait pas encore prise.
Elle déboucha sur une place où tous les bâtiments étaient blancs. Tout était propre, ce qui contrastait avec la zone industrielle qu’elle avait traversée quelques minutes plus tôt. Il y avait un grand nombre de policiers sur la place, la plupart armés de fusils mitrailleurs.
« Si tu vas là, tu risques de t’attirer des ennuis», fit une voix connue derrière elle.
Elle se retourna, et aperçut l’homme aux cheveux bleus qu’elle avait rencontrée plus tôt.
« Encore toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?» demanda-t-elle.
L’homme sourit.
« Je t’ai suivie.»
Elle lui jeta un regard mauvais.
« Mais qu’est-ce que tu me veux, à la fin ?
— Je ne voudrais pas qu’il t’arrive d’ennuis. Et puis, je suis curieux. On n’a pas beaucoup d’étrangers, dans le coin. Tu as dit que tu venais d’où, déjà ?